Eric Piolle maire de Grenoble dans son bureau de l'hôtel de ville en mars 2015 © Paul Turenne - placegrenet.fr

Esmonin : Eric Piolle renvoie la balle sur le national

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DÉCRYPTAGE – Nouveau rebondissement concernant le campement Esmonin, bidonville aux portes de Grenoble. Après l’annonce de son démantèlement, puis le recours devant le tribunal administratif pour ordonner son évacuation, Eric Piolle demande désormais à François Hollande, dans un courrier daté du 7 juillet 2015, de prendre ses responsabilités et de ne pas « abandonner ces familles ». Une lettre cosignée par un certain nombre d’acteurs locaux, notamment religieux, ce qui n’a pas manqué de faire réagir… Le maire s’explique.

 

 

 

Eric Piolle maire de Grenoble dans son bureau de l'hôtel de ville en mars 2015 © Paul Turenne - placegrenet.fr

© Paul Turenne – pla​ce​gre​net​.fr

« Il est essen­tiel que l’État demeure le garant de la jus­tice sociale et de la dignité humaine. » Ainsi se conclut la lettre qu’Éric Piolle a publi­que­ment adres­sée à François Hollande, le 7 juillet der­nier, pour inter­pel­ler les ser­vices de l’État sur la ques­tion du relo­ge­ment des Roms “rési­dant” actuel­le­ment au sein du cam­pe­ment d’Esmonin. L’épineux dos­sier prend donc une nou­velle dimen­sion, après les rebon­dis­se­ments de ces der­nières semaines.

 

À la sur­prise géné­rale, le maire de Grenoble avait en effet annoncé, en mai der­nier, le déman­tè­le­ment de ce camp que plus per­sonne n’hé­site à qua­li­fier de bidon­ville. Estimant que les condi­tions de vie de ses habi­tants se dégra­daient et que des réseaux mafieux com­men­çaient à s’y infil­trer, Éric Piolle s’é­tait tourné vers le tri­bu­nal admi­nis­tra­tif pour que celui-ci en ordon­nât l’é­va­cua­tion, avec le recours aux forces de l’ordre.

 

 

 

Fin de non-recevoir

 

 

 

Une demande reje­tée le 8 juillet par la jus­tice, qui fait remar­quer que le maire a toute com­pé­tence pour pro­cé­der à ce déman­tè­le­ment et doit d’a­bord prendre un arrêté d’ex­pul­sion avant de récla­mer l’aide de l’État.

 

Palais de justice de Grenoble avec un skater Tribunal instance grande instance Prud'hommes Photo Chloé Ponset

Le tri­bu­nal de grande ins­tance © Chloé Ponset – pla​ce​gre​net​.fr

L’opposition n’a d’ailleurs pas man­qué de « saluer » les conclu­sions du tri­bu­nal avec une cer­taine acri­mo­nie. « Soit l’a­ma­teu­risme guide la conduite juri­dique du maire, soit cette pro­cé­dure avor­tée est la base d’une mani­pu­la­tion poli­tique des­ti­née à trom­per les Grenoblois sur la volonté poli­tique de mettre fin à cette occu­pa­tion », écrit ainsi le Modem dans un com­mu­ni­qué. Tandis qu’au Front natio­nal, Mireille d’Ornano fus­tige des lois votées par la droite comme la gauche, accu­sées de créer les condi­tions « pour que nous soyons enva­his de per­sonnes qui n’ont aucun ave­nir sur notre ter­ri­toire autre que l’assistance sociale ».

 

La Ville de Grenoble, de son côté, ne s’é­meut pas outre-mesure de ces conclu­sions. Estimant que la jus­tice lui a donné rai­son « sur le fond », elle annonce attendre les conclu­sions du tri­bu­nal de grande ins­tance, éga­le­ment saisi de la question.

 

 

 

La jeunesse, cause nationale

 

 

 

C’est dans ce contexte pour le moins hou­leux, où cer­tains – parmi les­quels les anciens maires Alain Carignon et Michel Destot – reprochent à Éric Piolle de se défaus­ser de ses res­pon­sa­bi­li­tés, que la lettre adres­sée à François Hollande a donc été ren­due publique.

 

Une jeune femme Rom porte son enfant dans ses bras dans le bidonville à proximité de la friche industrielle Allibert avenue Edmond Esmonin à Grenoble.

Quel ave­nir pour la jeu­nesse d’Esmonin ? DR

Une mis­sive dans laquelle il est demandé à l’État de trou­ver des solu­tions d’hé­ber­ge­ment aux quatre cents per­sonnes occu­pant le cam­pe­ment d’Esmonin.

La lettre prend cepen­dant le parti de dépas­ser le simple champ admi­nis­tra­tif pour évo­quer une vision sociale d’en­semble, rap­pe­lant à François Hollande son annonce sur la jeu­nesse, « grande prio­rité » de son quin­quen­nat, pour mieux le prendre au mot : « Aujourd’hui (…), la popu­la­tion du bidon­ville dit « camp d’Esmonin », dont la moi­tié sont des enfants, se tourne vers vous ».

 

« À quelques semaines de l’é­va­cua­tion du cam­pe­ment, ensemble, nous tirons la son­nette d’a­larme : une fois encore, aucun dis­po­si­tif d’État n’est prévu pour mettre digne­ment à l’a­bri les per­sonnes qui sou­haitent s’in­té­grer. De fait, toutes les condi­tions sont réunies pour qu’à nou­veau des drames humains éclatent. Les deux cents enfants seront les pre­mières vic­times. »

 

Pourquoi insis­ter autant sur la jeu­nesse ? « C’est lié au regard que l’on porte sur le futur, nous répond Éric Piolle. L’espoir d’a­voir une société en tran­si­tion et en pro­grès. Si l’on suit les pentes de la vio­lence, de des­truc­tion des soli­da­ri­tés, on ne sait pas où cela nous entraîne mais on sait que l’a­bîme est pro­fond, sans fond. C’est cela qui nous mobi­lise, qui porte un mes­sage à la fois pour le pré­sent et pour demain. »

 

 

 

L’union sacrée

 

 

 

Rien de sur­pre­nant dès lors que, dans son cour­rier, la Ville de Grenoble évoque sa vision d’un ave­nir fait de migra­tions aux­quelles l’Europe devra faire face, d’une manière ou d’une autre. Le pro­pos se veut autant prag­ma­tique qu’­his­to­rique ou phi­lo­so­phique, rai­son pour laquelle – selon Éric Piolle – il est cosi­gné par plu­sieurs digni­taires reli­gieux. En l’oc­cur­rence, l’é­vêque de Grenoble Guy de Kerimel, le rab­bin de Grenoble Nissim Sultan, le secré­taire géné­ral du dia­co­nat pro­tes­tant Jean-Marc Lefebvre ou encore Riad Azouni du Conseil des imams de l’Isère.

 

 

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Guy de Kerimel affiche volon­tiers sa signa­ture sur le site du Diocèse de Grenoble. DR

 

« Nous échan­geons sur ces ques­tions depuis plu­sieurs mois et je crois que le mes­sage sur le pro­grès humain leur tient à cœur, estime Eric Piolle. Ils sou­haitent contri­buer à ce que les dis­cours sur les plus faibles soient des dis­cours bien­veillants, et disent quelque chose sur la façon dont on se traite soi-même. » Si la lettre est éga­le­ment signée par des repré­sen­tants du monde asso­cia­tif – Francis Silvente de la Fnars et Guy Brachet du Secours catho­lique –, ce sont bien les auto­ri­tés reli­gieuses qui appa­raissent au pre­mier plan. Et qui ont accepté, nous dit-on à la mai­rie, de signer avec enthousiasme.

 

Une impli­ca­tion des trois grandes reli­gions mono­théistes qui sus­cite quelques émois. Pour le Parti socia­liste, à tra­vers la voix du Groupe des élus de gauche et du pro­grès, le maire de Grenoble « ins­tru­men­ta­lise la signa­ture des auto­ri­tés reli­gieuses pour béné­fi­cier de leur mora­lité et de leur res­pec­ta­bi­lité. (…) Il fait ainsi fi des prin­cipes les plus élé­men­taires de dis­tinc­tion entre le reli­gieux et le poli­tique qui est la base de la laï­cité ».

 

Jo Briant, porte-parole de la Coordination isé­roise de soli­da­rité avec les étran­gers migrants (Cisem) juge, pour sa part, « bizarre » la pré­sence de ces cosi­gna­taires reli­gieux. « Je ne vois pas très bien ce que viennent faire les reli­gions dans ce genre d’in­ter­pel­la­tion. C’est une sorte de cau­tion morale qui me paraît un peu éton­nante. Je pense qu’il ne faut pas tout mélan­ger ! », nous confie-t-il, tout en se défen­dant d’être un « laï­card ».

 

 

 

« Non à la destruction sans garantie de relogement »

 

 

 

C’est bien pour d’autres rai­sons que Jo Briant n’a pas sou­haité signer cette lettre, ce qu’on lui a pour­tant pro­posé. Grande fai­blesse du texte à ses yeux : il ne remet pas assez en cause la poli­tique gouvernementale.

 

 

Bidonville avenue Edmond Esmonin à Grenoble avec des cabanes dans un camp abritant des Roms et des sans abris © Joël Kermabon - placegrenet.fr

Un bidon­ville appelé à dis­pa­raître. © Joël Kermabon – pla​ce​gre​net​.fr

Et l’ac­teur asso­cia­tif de se déso­ler du manque de coopé­ra­tion entre les institutions :

« Il est clair, depuis un bon moment, qu’il n’y a aucune volonté col­lec­tive de la part de l’État, du Conseil dépar­te­men­tal, de la Métro et des com­munes de l’ag­glo­mé­ra­tion d’af­fron­ter le pro­blème et de faire en sorte que ceux qui seront expul­sés soient relo­gés. Le droit à l’hé­ber­ge­ment est un droit fon­da­men­tal. Nous disons non à la des­truc­tion du camp sans garan­tie de relo­ge­ment pour tous ! »

 

Si la lettre n’a pas obtenu de réponse offi­cielle de la part de la pré­si­dence de la République, elle a au moins per­mis des « contacts », nous dit le maire. Avant de confir­mer que le déman­tè­le­ment « dans quelques semaines » du cam­pe­ment d’Esmonin demeure une réalité.

 

« Mais nous vou­lons évi­ter impé­ra­ti­ve­ment – et c’est pour cela qu’on se démène – ce qui a été vécu jus­qu’à pré­sent, quand La Tronche a été éva­cuée, puis Saint-Martin-le-Vinoux, etc. Au moment où les condi­tions sani­taires, les condi­tions de risques et les condi­tions de pré­da­tion des mafias deviennent ingé­rables, on déplace le pro­blème. Il faut arrê­ter cela ! »

 

 

Florent Mathieu

 

 

De jeunes enfants s'amusent dans le bidonville avenue Edmond Esmonin à Grenoble avec des cabanes en palettes de bois dans un camp abritant des Roms et des sans abris

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Florent Mathieu

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