Homme la tête dans ses mains. Souffrance et dépression. © Pixabay

Mauvais diagnostic, agressions sexuelles, isolement… Le douloureux parcours d’un ancien patient du Chai de Saint-Égrève

Mauvais diagnostic, agressions sexuelles, isolement… Le douloureux parcours d’un ancien patient du Chai de Saint-Égrève

TÉMOIGNAGE – Antoine1prénom d’emprunt raconte son (très) difficile parcours au sein du Chai de Saint-Égrève, établissement psychiatrique bien connu de la région grenobloise : diagnostic erroné, placement en unité pour adultes à 15 ans accompagné d’agressions sexuelles de la part d’un patient, puis placement d’un mois en chambre d’isolement lors d’un nouveau passage. L’ancien patient dit aujourd’hui témoigner pour alerter et faire en sorte que de tels faits ne se reproduisent pas. Des faits que le Chai reconnaît au moins en partie dans un compte-rendu de médiation avec le patient.
[Note du 16 juin 2026 à 23 h 30: le Chai a souhaité faire usage de son droit de réponse à la suite de la publication de ce témoignage (cf. texte complet dans l’encadré en fin d’article).]

« Je souhaite comprendre comment une telle situation a pu se produire et contribuer à ce que d’autres patients ne vivent pas des expériences similaires ». C’est ainsi qu’Antoine2Le prénom a été modifié. présente les raisons qui le poussent aujourd’hui à témoigner de ses passages au Centre hospitalier Alpes-Isère (Chai), établissement psychiatrique situé à Saint-Égrève. Aujourd’hui âgé de 26 ans, Antoine a en effet fréquenté le site à partir de l’âge de 15 ans, en 2015. Puis, après une “pause” en 2018, de nouveau en 2020.

Le centre hospitalier Alpes-Isère (Chai) de Saint-Égrève. © Paul Turenne - Place Gre'net

Le centre hospitalier Alpes-Isère (Chai) de Saint-Égrève. © Paul Turenne – Place Gre’net

Le parcours d’Antoine, c’est d’abord celui d’une errance thérapeutique. À 15 ans, alors qu’il manifestait des troubles dépressifs pris en charge au Chai, l’adolescent a été diagnostiqué schizophrène. Trois ans plus tard, révision du diagnostic à l’occasion d’un passage aux urgences: Antoine n’est pas schizophrène, mais autiste. Une erreur qui a conduit l’adolescent à prendre un traitement (lourd) pour une maladie qui n’était pas la bonne et dont il estime aujourd’hui garder des séquelles.

Des agressions sexuelles au cœur du Chai?

Mais ce diagnostic erroné n’est pas le seul reproche, loin s’en faut, qu’Antoine fait à l’établissement. L’adolescent, dont l’état a nécessité plusieurs hospitalisations, a été placé dans une unité pour adultes malgré ses 15 ans.

Au cours de celles-ci, le pire serait arrivé: Antoine affirme en effet avoir été agressé sexuellement, à plusieurs reprises et sur plusieurs années, par un patient beaucoup plus âgé. Lequel profitait des moments d’absence du personnel encadrant pour lui pratiquer des attouchements.

« Il avait un problème au pénis qui fait qu’il ne pouvait pas avoir d’érections. Donc ce n’était pas de la pénétration, plutôt toucher le sexe, faire des baisers dessus, des choses comme ça », décrit aujourd’hui le jeune homme. Qui croit savoir qu’il n’a pas été le seul à être victime des agissements de ce patient âgé. « Je faisais des allers-retours là-bas, j’apprenais que d’autres patients se plaignaient de cette personne », indique-t-il.

Antoine explique en outre avoir dénoncé les faits, en se confiant à une étudiante infirmière, plus à l’aise pour lui en parler du fait de son jeune âge. Résultat? « Ils m’ont juste changé de chambre », décrit-il. Et de se dire convaincu que l’équipe était au courant de la situation, sans intervenir au-delà de “punitions” légères. En 2020, après en avoir parlé avec un médecin, un nouveau signalement aurait cette fois été adressé à la gendarmerie. Antoine indique ne pas avoir de nouvelles depuis.

Un mois en chambre d’isolement

La seconde hospitalisation d’Antoine a eu lieu, pour sa part, en toute fin d’année 2020 et sur le premier semestre de 2021. Le jeune autiste, correctement diagnostiqué dès lors, a très mal vécu les périodes de confinement, sur fond de crise sanitaire.

Incapable de rester enfermé chez lui, Antoine aurait été dirigé (sur contrainte légale) au Chai. Une fois au sein de l’établissement, il lui aurait été intimé l’ordre de rester dans sa chambre durant une semaine, le temps d’obtenir les résultats d’un test PCR.

La crise sanitaire a beaucoup pesé sur la santé mentale d'Antoine, amenant à une nouvelle hospitalisation... et un placement en chambre d'isolement. © Anissa Duport-Levanti - Place Gre'net

La crise sanitaire a beaucoup pesé sur la santé mentale d’Antoine, amenant à une nouvelle hospitalisation… et un placement en chambre d’isolement. © Anissa Duport-Levanti – Place Gre’net

« Pour moi qui suis autiste, c’était vraiment très compliqué. J’avais besoin de sortir, de faire mes routines. J’ai fait une crise autistique, une grosse crise. Je n’étais plus connecté à la réalité », relate-t-il. Un épisode impliquant notamment l’utilisation d’un couteau.

S’en serait suivi un placement en chambre d’isolement, manu militari, où Antoine affirme être resté durant un mois, attaché au lit, sauf pour la douche ou durant les temps de repas, le tout avec des piqûres quotidiennes et de lourdes prises de médicaments.

« Quand j’avais envie d’aller aux toilettes, ce n’était pas possible. On me disait qu’il n’y avait pas de Sagi », explique Antoine. Entendez le service d’accueil de garde infirmier, un service qui « prend en charge sur demande des unités de soins, les situations imprévisibles nécessitant un effectif supplémentaire ponctuel », comme le décrit dans un rapport sur le Chai le contrôleur général des lieux de privation de liberté. Une absence qui aurait conduit Antoine à s’uriner dessus à plusieurs reprises.

Une tentative de suicide en 2024

La suite? Un placement en UMD, ou Unité pour malades difficiles. Non pas au Chai, mais à Sarreguemines, en Moselle. « En gros, c’est la prison« , considère Antoine. « J’étais entouré de personnes qui avaient fait des gros délits. Il y avait des terroristes, des gens qui avaient tué. Il y avait des prisonniers qui venaient des Baumettes. Ils les mettaient pour leur donner des médicaments, les “shooter”.

Pourquoi j’ai été en UMD? Même les gens là-bas ne comprenaient pas pourquoi« , s’interroge-t-il. La “libération” surviendra six mois plus tard, une fois établi qu’Antoine n’était pas « dangereux pour la société ».

Autant d’épisodes qui ont profondément marqué le jeune homme. Lui qui avait repris son parcours scolaire en 2018 et obtenu son bac avec mention très bien a entamé des études en génie électrique. « Ça se passait très bien, j’avais de très bonnes notes », décrit-il.

Mais en 2024, il a tenté de commettre l’irréparable et s’est jeté du cinquième étage. S’il a survécu à sa chute, il en garde de lourdes séquelles physiques qui limitent fortement sa capacité à se déplacer. « Je ne peux pas marcher plus de dix minutes », résume-t-il.

« Les familles des patients ne sont pas toujours au courant »

Cet acte désespéré, c’est aussi celui qui a donné envie à Antoine de se battre, revendique le jeune homme. « Ça m’a poussé à contacter l’ARS [Agence régionale de santé, ndlr] et à faire des démarches ». Les démarches en question? Interpeller, dans le cadre d’une procédure officielle, le Chai sur les manquements et les traitements dont il considère avoir été victime. Et rendre public son témoignage en se tournant vers la presse.

« Les familles des patients ne sont pas toujours au courant de ce qu’il se passe », juge Antoine en expliquant le sens de son témoignage. « Et ça pourrait aider certains patients aussi à demander des comptes. Parce que je pense qu’il n’y a pas que moi comme ça! », ajoute-t-il. Ce en pensant très fort, pour commencer, aux autres jeunes patients qui auraient eux aussi subi des agressions sexuelles de la part du malade croisé en 2020 dans l’unité pour adultes du Chai.

Un rapport de médiation du Chai

La réponse de l’établissement de Saint-Égrève? Sollicité par Place Gre’net, celui-ci indique avoir pris note de notre demande et travailler en interne sur la meilleure façon de répondre. Dans l’attente, plusieurs éléments ressortent d’un compte-rendu de médiation entre Antoine et le Chai, daté du 2 février 2026. Document dans lequel les points les plus problématiques sont abordés.

L’hospitalisation dans une unité pour adultes? Le Chai confirme. Celle-ci « avait à cette époque été organisée à titre exceptionnel compte tenu du comportement [d’Antoine], se rapprochant plutôt de celui d’un adulte ». Antoine aurait même confié à un psychiatre « bien vivre [cette] hospitalisation ».

Le rapport ajoute toutefois: « L’organisation du Chai pour l’accueil des mineurs a évolué depuis, et cette hospitalisation ne serait plus possible en unité adultes aujourd’hui ». Aucune mention, en revanche, des agressions sexuelles que dénonce l’ancien patient.

Des excuses « au nom de la communauté médicale »

Quid de la seconde prise en charge? Le Chai assure que le Sagi « est formée aux techniques corporelles permettant de contenir une personne sans lui faire mal », contestant donc à demi-mot les violences que dénonce Antoine lors de son placement à l’isolement. Et l’hôpital d’ajouter: « Des formations sur la bientraitance ont également été mises en place au Chai pour améliorer de façon permanente les prises en charge ». De même que des formations de repérage des TSA3Troubles du spectre de l’autisme., « afin de mieux prendre en compte la spécificité de ces difficultés et mieux accompagner les patients concernés ».

Édouard Bourdon, nouveau directeur du Chai. © Paul Turenne - Place Gre'net

Édouard Bourdon, directeur du Chai. © Paul Turenne – Place Gre’net

« L’hôpital a également investi dans l’aménagement d’espaces d’apaisement dans toutes les unités intra-hospitalières. [Antoine] dit avoir pu en bénéficier lors d’une hospitalisation. Il existe aussi désormais des pairs-aidants salariés du Chai (notamment un pair-aidant autiste) qui interviennent à la Maison des usagers et dans les unités pour accompagner les patients et travailler avec les soignants », indique l’établissement. En assurant « s’inscrire ainsi dans une démarche d’amélioration permanente des pratiques ».

En conclusion, le rapport indique que le docteur Élisabeth Gautier, présidente de la commission médicale d’établissement présente ses excuses à Antoine « au nom de la communauté médicale ». Et, alors qu’Antoine et sa mère ont adressé une demande d’indemnisation, fait savoir que le document sera transmis à différents services ainsi qu’à la direction de l’établissement hospitalier, « seule habilitée à statuer ». Quatre mois plus tard, au mois de juin 2026, Antoine indique n’avoir aucune information quant au traitement de cette demande par le Chai.

Article modifié le 17 juin 2026 à 6 heures avec précisions sur le lieu de placement en UMD.

DROIT DE REPONSE DU CENTRE HOSPITALIER ALPES-ISERE SUITE A LA PUBLICATION DE CE TEMOIGNAGE

À la suite de l’article publié le vendredi 12 juin 2026 dans le média Place Gre’net, relatif au témoignage d’un ancien patient, le Centre Hospitalier Alpes‑Isère souhaite apporter les précisions suivantes.

A titre liminaire, l’établissement indique avoir été sollicité par l’auteur de l’article le jeudi 11 juin, avoir demandé un temps pour préparer des éléments de réponse et que, en dépit de cette demande, l’article est paru le lendemain vendredi 12 juin, sans que le Centre Hospitalier n’ait pu partager les informations dont il dispose sur un sujet qui mérite d’être traité dans un délai raisonnable en raison de sa sensibilité.

En premier lieu, l’établissement tient à rappeler que, conformément aux règles relatives au secret médical et au respect de la vie privée, il ne lui est pas possible de commenter publiquement une situation individuelle ni de communiquer des informations concernant le parcours de soin d’un patient, y compris avec le consentement de celui-ci. Toutefois, lorsqu’un patient ou un ancien patient exprime des difficultés ou conteste certains aspects de sa prise en charge, l’établissement met systématiquement en œuvre les dispositifs prévus par la réglementation, notamment les procédures de médiation et d’examen des réclamations.

S’agissant des éléments évoqués dans l’article, les allégations formulées ont fait l’objet d’un examen attentif par les services compétents de l’établissement, notamment la Maison des Usagers.

De manière générale, le Centre Hospitalier Alpes‑Isère rappelle que toute allégation ou tout signalement de violence, d’agression sexuelle ou d’atteinte à l’intégrité d’un patient fait l’objet d’une prise en compte immédiate. Les procédures internes prévoient notamment l’évaluation de la situation, la mise en sécurité de la personne concernée, la traçabilité des faits signalés, la réalisation des signalements requis ainsi que, le cas échéant, l’information et l’accompagnement des victimes dans leurs démarches.

L’établissement attache une importance particulière à la protection des patients, en particulier celle des mineurs et des personnes vulnérables. À ce titre, les organisations de soins et les pratiques professionnelles ont connu des évolutions importantes ces dernières années. Les modalités d’hospitalisation des mineurs ont été renforcées afin de privilégier, chaque fois que possible, et, en pratique, dans la quasi-totalité des cas, des unités adaptées à leur âge et à leurs besoins spécifiques.

Par ailleurs, les mesures d’isolement et de contention sont aujourd’hui strictement encadrées par la loi, avec des exigences renforcées en matière de prescription médicale, de surveillance, de traçabilité et de contrôle, notamment par le juge des libertés et de la détention (JLD) .

L’article laisse entendre que le patient concerné aurait été admis dans une unité pour malades difficiles au Centre Hospitalier Alpes-Isère. En réponse, l’établissement indique ne pas disposer d’une telle unité et de ne pas en avoir disposé au moment des faits relatés. Le patient a donc dû être pris en charge dans une autre structure hospitalière que le Centre Hospitalier Alpes-Isère.

Enfin, s’agissant des aspects administratifs évoqués, l’établissement confirme que toute demande adressée par un usager fait l’objet d’un traitement dans le respect des procédures en vigueur. Il ne peut cependant être apporté de précisions sur un dossier individuel.

Le Centre Hospitalier Alpes‑Isère demeure pleinement mobilisé pour garantir la qualité des soins, la sécurité des prises en charge et le respect des droits fondamentaux des patients

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Florent Mathieu

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