Abeilles et nuciculture : l’impossible cohabitation ?

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En discutant dans le cadre de mes responsabilités associatives de Président de la Frapna-Isère avec mon homologue d’un important syndicat d’apiculteurs isérois, j’ai acquis la certitude que dans la vallée du Grésivaudan Sud entre Tullins et Saint Marcellin, là où la plantation des noyers a explosé ces dernières années, l’arrivée d’un ravageur venu des États-Unis, la mouche du brou, ne traumatisait pas seulement les nuciculteurs. Il impactait gravement les colonies d’abeilles, du fait de l’usage intensif des produits phytosanitaires contre ce ravageur venu d’ailleurs.

 
 
Ruche abeille en vol et noix avec pesticides Frapna pollen

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Des témoi­gnages inquié­tants
 
Via notre réseau sen­ti­nelles, les témoi­gnages s’accumulaient de per­sonnes inquiètes des consé­quences de ces trai­te­ments et inca­pables de savoir exac­te­ment ce qui se tra­mait réel­le­ment entre les rangs de noyers. Des pis­cines pour enfants à l’eau deve­nue d’un bleu France dou­teux après des trai­te­ments noc­turnes, des plans d’épandage ordon­nés par l’administration illi­sibles pour les habi­tants concer­nés, des bras­sées d’abeilles retrou­vées au pied des ruches, un méde­cin qui, sous cou­vert de secret pro­fes­sion­nel, évo­quait un sur­croît de mala­dies res­pi­ra­toires depuis le démar­rage des trai­te­ments « obli­ga­toires »…
 
 
Un malaise géné­ra­lisé dès que le sujet est abordé
 
Bref, un sujet suf­fi­sam­ment grave, sur lequel pla­nait l’étrange impres­sion d’un malaise géné­ra­lisé. Voire d’une pos­sible omerta, comme sou­vent en France dès que l’on évoque l’usage des pes­ti­cides et leurs effets sur la santé. Encore mar­qué par l’impact média­tique consi­dé­rable qu’avait eu, quelques années aupa­ra­vant, le film de Jean-Paul Jaud « Nos enfants nous accu­se­rons », j’avais sou­ve­nir de ces ques­tion­ne­ments angois­sés et sou­vent sans réponse, lors des séances de cinéma qui s’organisaient la plu­part du temps spon­ta­né­ment dans les plus petites villes.
 
Ruche abeilles et noix avec pesticides Frapna vol

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J’avais éga­le­ment été frappé par la sin­cé­rité des agri­cul­teurs, dou­ble­ment vic­times de ces pro­duits phy­to­sa­ni­taires : non seule­ment ils étaient deve­nus dépen­dants de cette agro­chi­mie, mais ils subis­saient sour­noi­se­ment, dans leur propre chair, ses effets désas­treux, tout en devant répondre aux accu­sa­tions régu­lières qui leur sont faites d’empoisonner leurs conci­toyens qu’ils ont mis­sion de nour­rir.
 
D’où l’idée de pro­fi­ter de l’audience du fes­ti­val l’Avenir au natu­rel de l’Albenc, région nuci­cole par excel­lence, pour orga­ni­ser une confé­rence-débat réunis­sant publi­que­ment et sans doute pour la pre­mière fois tous les acteurs concer­nés par le pro­blème. Mais encore fal­lait-il les convaincre, en par­ti­cu­lier les nuci­cul­teurs, qu’ils ne tom­be­raient pas dans un guet-apens où ils seraient mis à priori en accu­sa­tion, voire cloués au pilori.
 
Avec mon ami api­cul­teur, nous avons éla­boré avec soin cette confé­rence, en déci­dant de nous mettre à la place de ce valeu­reux insecte com­mu­nau­taire, pol­li­ni­sa­teur infa­ti­gable, auxi­liaire irrem­pla­çable d’une agri­cul­ture qui deve­nait para­doxa­le­ment son pos­sible bour­reau. Nous comp­tions sur le for­mi­dable capi­tal sym­pa­thie de ce petit ani­mal, et notre intui­tion fut récom­pen­sée.
 
Véritable bio-indi­ca­teur du bon état des milieux, il n’avait échappé à per­sonne l’information esti­vale, venue de la côte ouest des États-Unis, où le sort des abeilles était passé du stade d’inquiétude majeure à celui de désastre, devant la géné­ra­li­sa­tion de ce ter­rible syn­drome « d’effondrement des colo­nies ».
 
 
 
Ruche abeilles et noix avec pesticides Frapna

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Nous prîmes le parti de ne pas être exa­gé­ré­ment alar­miste, ni de poser des ques­tions par avance orien­tées pipant ins­tan­ta­né­ment les dés d’un débat néces­saire. L’enjeu était aussi de démon­trer que les défen­seurs de l’environnement, contrai­re­ment à une idée reçue, ne sont pas les enne­mis des agri­cul­teurs, mais avant tout des ani­ma­teurs rigou­reux d’un débat hon­nête et équi­li­bré, tout en étant sans conces­sion. Et que les agri­cul­teurs ne sont pas les enne­mis de l’environnement, prin­ci­pa­le­ment lorsqu’ils sont confron­tés, comme c’était le cas en pré­sence de ce rava­geur à des trai­te­ments obli­ga­toires, avec tous leurs excès et leurs para­doxes : on pro­tège l’industrie du noyer et on fra­gi­lise l’apiculture. Et l’on n’évoque jamais les consé­quences poten­tielles sur la santé humaine !
 
 
Un suc­cès ines­péré
 
 
Chambre d’agriculture, syn­di­cats des nuci­cul­teurs pro­fes­sion­nel et des api­cul­teurs de Rhône-Alpes, sta­tion expé­ri­men­tale nuci­cole, asso­cia­tion de pro­tec­tion de la nature… Tous jouèrent le jeu. Même les poli­tiques tra­di­tion­nel­le­ment pré­sents pour ce grand ren­dez-vous média­tique n’avaient pas raté ce moment d’échange, rare et indis­pen­sable dans une société aussi cli­vée que la nôtre.
 
Il faut dire qu’ils étaient por­teurs de bonnes nou­velles par les voix concor­dantes de la dépu­tée de la cir­cons­crip­tion Michèle Bonneton et du conseiller régio­nal Gérard Leras. Et ces bonnes nou­velles résument bien l’enjeu du chan­ge­ment régle­men­taire qui devrait être effec­tif pour la pro­chaine sai­son nuci­cole :
« La lutte contre la mouche du brou de la noix (Rhagoletis Completa Cresson), insecte consi­déré comme nui­sible et classé « para­site de qua­ran­taine », est obli­ga­toire depuis 13 ans et impo­sée par arrê­tés pré­fec­to­raux. »
 
Michèle Bonneton députée de l'Isère dans une noyeraie abeilles et noix avec pesticides Frapna

Michèle Bonneton, dépu­tée de l’Isère dans une noye­raie.
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Compte tenu de l’état de la dis­sé­mi­na­tion actuelle de cet orga­nisme, du plan Ecophyto de réduc­tion de l’usage des pes­ti­cides et des pro­blèmes liés aux trai­te­ments contre la mouche du brou, ingé­nieurs, tech­ni­ciens et res­pon­sables agri­coles ont fourni au minis­tère un dos­sier très com­plet pour deman­der le déclas­se­ment en « annexe B » de cet insecte.
 
Grâce à ce déclas­se­ment, un cer­tain nombre de trai­te­ments obli­ga­toires contre cet insecte ne seront plus impo­sés sys­té­ma­ti­que­ment sur toutes les sur­faces de la noye­raie. Cela per­met­tra de limi­ter leur usage aux sur­faces où la pré­sence de mouche du brou a été effec­ti­ve­ment détec­tée par pié­geage. Ces trai­te­ments pour­ront se faire avec toute spé­cia­lité auto­ri­sée, dès la cam­pagne 2014.
 
Ce chan­ge­ment sera bon pour la santé des agri­cul­teurs et pour leurs finances, il sera bon pour la santé des rive­rains, des abeilles et pour la qua­lité des rela­tions entre tous. Il est le résul­tat d’un tra­vail tech­nique très sérieux, et de dia­logue et d’écoute construc­tive entre toutes les par­ties pre­nantes.
 
En ces temps de débat envi­ron­ne­men­tal « trou­blé », j’avais envie de par­ta­ger cette nou­velle ras­su­rante pour tous. Je vous conseille néan­moins d’aller un peu plus loin, en pre­nant le temps de lire le texte com­plet de cette confé­rence. Vous décou­vri­rez la dif­fi­culté de tra­vailler avec le vivant et ce que signi­fie « intel­li­gence col­lec­tive » en action. Sans dog­ma­tisme mais avec beau­coup de prag­ma­tisme.
 
Francis Meneu
 
 
 Pour en savoir plus : télé­char­ger l’in­té­gra­lité du texte de la confé­rence en PDF.
 
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