Aux Deux-Alpes, le projet de consruction d'une retenue d'eau pour alimenter les canons à neige passe outre les préconisations environnementales.

Les Deux-Alpes : le projet très contesté de retenue d'eau et d'enneigement artificiel avance à marche forcée

Les Deux-Alpes : le projet très contesté de retenue d'eau et d'enneigement artificiel avance à marche forcée

 

DÉCRYPTAGE – Aux Deux-Alpes, la construction d’une retenue capable d’alimenter près de 400 canons à neige ne passe pas. Le projet, dans les cartons depuis 2009, a reçu le carton rouge de l’autorité environnementale. Ce qui n’a pas empêché le dossier de suivre son cours. Alors qu’un ex-commissaire enquêteur dénonce une nouvelle entorse à la démocratie environnementale, France nature environnement se prépare à déferrer le projet devant les tribunaux.

 
 

Aux Deux-Alpes, la commune a en projet la construction d'une nouvelle retenue d'eau. Pour alimenter 385 canons supplémentaires © photo extraite du dossier d'étude d'impact

Aux Deux-Alpes, la commune a en projet la construction d’une nouvelle retenue d’eau pour alimenter 385 canons supplémentaires. © Photo extraite du dossier d’étude d’impact


Aux Deux-Alpes, la commune a en projet de construire une retenue d’eau. Un bassin de 350 000 m3 afin d’alimenter l’extension du réseau d’enneigement. Car, aujourd’hui, moins d’une piste sur cinq est équipée d’enneigeurs. Demain, l’ambition est de porter ce ratio à une sur deux.
 
Objectif ? Maintenir, si ce n’est développer, l’activité économique. Mais depuis plusieurs années, le projet se heurte aux procédures administratives. En 2009, le dossier, instruit sans étude d’impact, a été retoqué par les services de la Dreal (direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement) et l’arrêté préfectoral suspendu. En 2011, l’étude d’impact s’est avérée non conforme, au vu de l’évolution réglementaire. Puis en 2017, le dossier a été jugé incomplet.
 
Trois ans plus tard, il a toutefois fini par passer le cap. Après avoir été soumis à enquête publique en juillet dernier, il est aujourd’hui dans l’attente de l’avis de la commission d’enquête, avant un potentiel feu vert du préfet.
 
 

Feu rouge de l’autorité environnementale qui préconise de tout reprendre

 

Le bout du tunnel ? Pas vraiment. Car non content de faire grogner les associations de défense de l’environnement au nom de l’atteinte à la biodiversité et aux paysages, les promoteurs du projet n’ont semble-t-il que faire des recommandations et mises en garde des experts. De fait, la mission régionale de l’Autorité environnementale (MRAe), chargée d’étudier le projet au regard de ses impacts sur l’environnement, et d’éclairer le préfet, a délivré un carton rouge.
 

Aux Deux-Alpes, la commune a en projet la construction d'une nouvelle retenue d'eau. Pour alimenter 385 canons supplémentaires © photo extraite du dossier d'étude d'impact

Aux Deux-Alpes, la commune a en projet la construction d’une nouvelle retenue d’eau pour alimenter 385 canons supplémentaires. © Photo extraite du dossier d’étude d’impact


 
« L’étude d’impact présente des insuffisances très graves, tout particulièrement en ce qui concerne le renforcement du réseau de neige de culture, mais également en ce qui concerne la retenue », souligne la Mission régionale d’autorité environnementale dans son rapport. « Cette étude ne permet pas à l’autorité environnementale de rendre un avis sur la qualité de la prise en compte de l’environnement par le projet. Elle ne permet pas non plus une correcte information du public. »
 
 

Silence du coté de la préfecture et de la mairie des Deux-Alpes

 
La MRAe va même plus loin. « Cette étude d’impact doit être intégralement reprise et lui être représentée à nouveau pour avis. » Un rapport et des recommandations sur lesquels le préfet de l’Isère semble s’être assis. L’étude d’impact n’a, en tout cas, pas été reprise et a été soumise à enquête publique en juillet dernier telle quelle.
 
Qui a décidé de donner, malgré tout, le coup d’envoi ? D’après nos informations, ce serait le maître d’ouvrage, à savoir la commune des Deux-Alpes. Interpellé, le préfet n’a de son côté pas donné suite à nos sollicitations. Et le nouveau maire, élu en juin dernier, n’entend pas commenter davantage. « Nous avons pris connaissance des grands projets qui sont en cours, répond Christophe Aubert. Il convient donc de laisser le commissaire enquêteur rendre son rapport. »
 

DR


En novembre dernier, le président de l’antenne iséroise de l’association France nature environnement (FNE) s’était fendu d’un courrier au maire des Deux-Alpes, réclamant que l’étude d’impact soit entièrement revue.
Il s’en était également ému auprès du commissaire enquêteur. Sans plus d’écho. « C’est silence radio », résume Francis Odier.
 
Il n’est pas le seul. Gabriel Ullmann est, lui aussi, sorti de ses gonds. L’ex-commissaire enquêteur isérois, radié par le préfet de l’Isère après l’affaire Inspira, ne décolère pas. « Tout est fait dans le dossier du maître d’ouvrage pour occulter cette pièce aux yeux du public ! tance Gabriel Ullmann. L’avis de la MRAe est totalement noyé… dans l’annexe 5 et renvoyé en page 413 sur 422. Cet avis n’est même pas indiqué dans le sommaire de cette annexe 5. »
 
 

En question ? Une retenue mais aussi une usine à neige 150 mètres en contrebas

 
« Plus fort encore, le mémoire en réponse du maître d’ouvrage, qui lui, est présenté dans le sommaire, titre “Mémoire en réponse” mais se garde de mentionner la MRAe. Il en est de même dans son contenu : s’il reprend certaines citations, sélectives, il se garde bien de préciser qu’elles proviennent de l’autorité environnementale. De plus, bien entendu il n’est pas répondu à la conclusion de la MRAe. Tout est donc fait pour que le public ignore l’existence même de cet avis et sa portée ! »
 
C’est que dans son rapport, l’autorité environnementale régionale ne s’en tient pas seulement à ce qui est visé par l’étude d’impact : à savoir la retenue, érigée grâce à des digues de 16 mètres de haut. Mais s’inquiète aussi de ce qui l’accompagne : une usine à neige située 150 mètres en contrebas, qui permettra d’alimenter les 385 canons supplémentaires.
 

 
Un volet occulté par le maître d’ouvrage ? « Le fait que le dossier soit présenté à l’occasion de la demande d’autorisation “loi sur l’eau” de la retenue ne peut justifier que tout le reste du projet ne soit examiné que très superficiellement, voire pas du tout », sermonne l’autorité environnementale.
 
Pour la commune, le dossier est plié et la question ne se pose même pas. Pour elle, l’absence d’étude spécifique sur le réseau d’enneigement se justifie par le « potentiellement » très faible impact des travaux sur des milieux « pas végétalisés, issus du reverdissement et fortement anthropisés ». Sur un site qui plus est très pauvre en flore et faune, avance-t-elle en réponse à la MRAe.
 
 

Quid des zone humides ?

 
Quant aux zones humides, il n’y en a pas, à en croire la commune. En 2009, un inventaire avait pourtant été dressé par l’association Avenir (devenue Centre d’espaces naturels depuis) à l’échelle départementale. C’est sur cet inventaire, sommaire, que s’est basé le maître d’ouvrage. Un travail montrant que la retenue détruirait des mares temporaires mais aussi 11 mares « probablement pérennes » sur le site. Des milieux protégés au niveau international par la convention de Ramsar. Et qui en France doivent faire l’objet de mesures de compensation s’ils sont détruits.
 

En annulant l'arrêt de la cour d'appel de Lyon, le Conseil d'État remet le projet de Center parcs de Roybon, en Isère, sur les rails.

La question des zones humides a fait tomber le projet de Center parcs en Isère. © Patricia Cerinsek – placegrenet.fr


Zones humides ? Ou “simples” mares sans intérêt biologique ? Faute d’étude suffisante, difficile d’y voir clair.
 
Mais pour le maître d’ouvrage, la question est semble-t-il réglée. Et de compensation il n’en est pas question. Et tant pis si, pour ce faire, la commune se base sur une définition des zones humides du Conseil d’État désormais caduque*.
 
« Depuis la loi du 24 juillet 2019 portant création de l’Office français de la biodiversité, cette délimitation des zones humides est revenue à des critères alternatifs et non cumulatifs, comme l’a d’ailleurs confirmé le Conseil d’État dans le cadre du projet Center parcs de Roybon, ce qui a conduit d’ailleurs à son abandon, appuie Gabriel Ullmann. C’est tout l’état initial qu’il importe déjà de revoir, comme l’a d’ailleurs très bien analysé la MRAe ! »
 
France nature environnement annonce d’ores et déjà se préparer à porter le dossier devant les tribunaux. « La politique de neige artificielle, c’est une fuite en avant !, dénonce Francis Odier. Et derrière cette retenue, ce sont des consommations énergétiques. On ne sait pas combien ça va coûter à exploiter. »
 
 

Environnement versus économie ?

 
Seul coût rendu public : celui de la retenue proprement dite, 12 millions d’euros. Une retenue qui pourrait ne pas se suffire à elle seule. En année sèche, il est d’ailleurs prévu de pomper dans le plan d’eau du Sautet jusqu’à 150 000 m3… alors que, depuis trois ans, les arrêtés et les restrictions sécheresse pleuvent dans le département.
 

Les Deux-Alpes : une gestion déléguée à la Compagnie des Alpes, mais sans contrôle du délégant. © OT Les Deux-Alpes

Les Deux-Alpes. © OT Les Deux-Alpes


 
Environnement versus économie ? Pour Les Deux-Alpes, l’enjeu est de taille. La station de ski héberge près d’un tiers des lits touristiques de l’Oisans. Là, les retombées économiques indirectes sont estimées à 240 millions d’euros et contribueraient au maintien de la population du canton à hauteur de 10 000 habitants permanents.
 
N’y a-t-il pas d’autres solutions ? Deux autres sites pour construire la retenue ont été étudiés. Avant d’être abandonnés. Mais sur celui retenu, le site de la Mura, aucune variante n’a été proposée comme le regrette la MRAe.
 
Les dés étaient-il jetés d’avance ? Gabriel Ullmann lui, ne décolère pas. « La question de l’intérêt ou non du projet n’est même pas d’actualité, tant tout le dossier est à revoir », tacle l’ancien commissaire enquêteur dans un courrier adressé au… commissaire enquêteur nommé sur le dossier des Deux-Alpes. « Mettre à l’enquête un tel dossier, un tel projet en l’état, revient à dénaturer l’essence même des enquêtes publiques et à vider de sens la démocratie environnementale. »
 
Patricia Cerinsek
 
 
* En février 2017, le Conseil d’État avait revu la définition des zones humides pour les circonscrire à des critères cumulatifs de sol et de végétation. Depuis, la définition antérieure, celle des critères alternatifs, a été rétablie.
 

Gardez un œil sur l'actu ! 👋

Les récap‘ actu de la grande région grenobloise deux fois par semaine. 👉
Gratuit et sans engagement !

Vous pouvez vous désinscrire à tout instant d'un simple clic.

Simon Grange

Auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Découvrez comment les données de vos commentaires sont traitées.

A lire aussi sur Place Gre'net

Lyon-Turin : un « Chantier de l'horreur » organisé pour dénoncer le projet ferroviaire, qui continue de progresser... et de diviser
Lyon-Turin : un « chantier de l’horreur » organisé à Chapareillan pour dénoncer les travaux de la ligne ferroviaire

FOCUS - Le samedi 31 octobre 2026, les opposants au projet de ligne ferroviaire Lyon-Turin ont organisé une journée ludique baptisée « Le Chantier de l'horreur » Lire plus

Blocage de la Cité scolaire internationale, mardi 3 novembre 2026 au matin. © Joël Kermabon - Place Gre'net
Grenoble : des parents d’élèves et des enseignants dénoncent des violences policières à la Cité scolaire internationale Europole

FOCUS - Une intervention policière réalisée à la demande du proviseur de la Cité scolaire internationale Europole pour lever le blocage de l'établissement grenoblois lundi Lire plus

Deux nouveaux secteurs passent au stationnement payant à Grenoble : Réconcilier Grenoble dénonce un « matraquage financier »
Stationnement à Grenoble : deux nouveaux secteurs deviennent payants, un « matraquage financier » selon Réconcilier Grenoble

EN BREF – Le quartier des Eaux-Claires et les abords du boulevard Clemenceau à Grenoble sont passés au stationnement payant depuis le lundi 2 novembre Lire plus

Philippe Dulbecco, le nouveau recteur de l'académie de Grenoble. © Académie de Grenoble
« Une seconde rentrée » : le recteur de l’académie de Grenoble détaille les mesures prévues après cinq semaines de mobilisation lycéenne

FOCUS - Après cinq semaines de mobilisation lycéenne, la reprise des cours, lundi 2 novembre 2026, s'annonce particulière dans l'académie de Grenoble. Dans un entretien Lire plus

Après les pillages à Grenoble, colère et inquiétude gagnent les commerçants à l’approche d’un troisième samedi de mobilisation

FOCUS – Après les dégradations et pillages commis en marge des manifestations contre la vie chère des 17 et 24 octobre 2026 à Grenoble, les Lire plus

L'allée centrale du cimetière Saint-Roch. © Joël Kermabon - Place Gre'net
Grenoble : le cimetière Saint-Roch ouvre la voie à l’inhumation naturelle, une manière plus écologique d’être enterré

FOCUS - À quelques jours de la Toussaint, la Ville de Grenoble a présenté, mardi 27 octobre 2026, un nouvel espace d'inhumation naturelle aménagé au Lire plus

Flash Info

|

02/11

20h16

|

|

01/11

20h03

|

|

29/10

18h55

|

|

29/10

12h28

|

|

26/10

12h48

|

|

24/10

11h01

|

|

23/10

9h54

|

|

22/10

18h59

|

|

22/10

18h17

|

|

21/10

12h54

|

Les plus lus

Société| « On ne lâche rien » les Gilets jaunes appellent à un acte III de la mobilisation samedi 31 octobre à Grenoble

Politique| Grenoble : Allan Brunon perd la vice-présidence de la commission des finances sur fond de tensions entre LFI et la majorité

Politique| « Salles de shoot » à Grenoble : Laurence Ruffin demande d’autoriser l’ouverture de haltes soins addictions, l’opposition s’insurge

Agenda

Je partage !