La collection d’Antoine de Galbert porte haut les cœurs au musée de Grenoble

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FOCUS – Le Musée de Grenoble expose les « Souvenirs de voyage » d’Antoine de Galbert, important collectionneur français d’art contemporain, du 27 avril au 28 juillet 2019. On est souvent ému, parfois secoué, rarement de marbre. Le parcours proposé, conçu par ce Grenoblois d’origine, nous en dit autant sur sa personnalité de collectionneur que sur notre nature de spectateur.

 

 

Gilbert & George Street Beached, 1991 [Échoués dans la rue] Tirage couleur 254 x 27 x 2 cm Crédit photographique : Courtesy Collection de Galbert, Paris © Galerie Thaddaeus Ropac

Gilbert & George
Street Beached, 1991
[Échoués dans la rue]
Tirage cou­leur 254 x 27 x 2 cm
Crédit pho­to­gra­phique : Courtesy Collection de Galbert, Paris © Galerie Thaddaeus – Ropac

Le risque d’une telle expo­si­tion ? L’éparpillement. Que peuvent nous dire les pièces extraites de la col­lec­tion d’un seul homme outre nous par­ler, en creux, de la per­son­na­lité dudit homme ?

 

Si l’exposition « Souvenirs de voyage », pro­po­sée par le Musée de Grenoble du 27 avril au 28 juillet 2019, révèle effec­ti­ve­ment les pré­oc­cu­pa­tions du col­lec­tion­neur Antoine de Galbert, elle offre aussi au visi­teur un véri­table voyage au cœur de l’art contem­po­rain.

 

Elle per­met d’y des­si­ner des che­mi­ne­ments – orches­trés par le col­lec­tion­neur lui-même, qui avait ici carte blanche –, dans plu­sieurs décen­nies d’un art qui vibre par bien des facettes. Lesquelles s’affichent dans des thé­ma­tiques uni­ver­selles regrou­pées par salles, numé­ro­tées de 1 à 17.

 

Le voyage du titre, on s’en doute, est méta­pho­rique. Il s’agit de faire, au sein d’une col­lec­tion réflé­chie, un beau par­cours qui, fina­le­ment, s’avère fort péda­go­gique. Et qui, parie­rait-on, pour­rait dés­in­hi­ber ceux qui trou­ve­raient l’art tout court – Antoine de Galbert se méfie des adjec­tifs qui s’ensuivent tels que « moderne », « contem­po­rain », « brut », « concep­tuel » – un poil abs­cons. Visite.

 

 

L’humour d’abord

 

Ben Vautier, dit Ben Je n'aime pas jeter, 2015 Acrylique et objets divers sur bois 133 x 141 x 29 cm Crédit photographique : Célia Pernot © Ben Vautier © ADAGP, Paris, 2019

Ben Vautier, dit Ben – Je n’aime pas jeter, 2015
Acrylique et objets divers sur bois – 133 x 141 x 29 cm
Crédit pho­to­gra­phique : Célia Pernot © Ben Vautier © ADAGP, Paris, 2019

Salle une. Point de chi­chi. La col­lec­tion, c’est aussi beau­coup d’emmerdes, comme l’af­firme l’artiste-collectionneur Thibault de Gialluly sur sa toile « Collectionneur d’emmerdes ».

 

La messe est dite. Notre col­lec­tion­neur se montre humble en se pré­sen­tant lui-même à tra­vers ces artistes-col­lec­tion­neurs, dont il se sent proche.

 

Il y a de la tri­via­lité à vou­loir s’attacher des objets, fussent-ils de grandes œuvres. Le bric à brac de Ben (voir ci-contre) en est une bonne illus­tra­tion ! L’artiste com­plète ainsi le pro­pos : « J’ai une mala­die : je n’aime pas jeter et je me suis trouvé une excuse cultu­relle pour entas­ser. »

 

La déri­sion, on la retrou­vera dans d’autres salles, non plus tour­née vers l’acte de col­lec­tion­ner mais vers l’art lui-même. L’art concep­tuel, qui n’a pas les pré­fé­rences d’Antoine de Galbert, est mon­tré par ce biais. La vidéo de Roman Signer, Punkt [Point], 2006, en offre un exemple amu­sant. L’artiste s’y montre face à une toile blanche. Un pétard explose der­rière lui. Il sur­saute et pré­ci­pite la pointe de son pin­ceau sur la toile vierge. La pein­ture est née.

 

 

L’art des chairs

 

L’art n’est jamais plus tou­chant que quand il nous parle de l’humain sans cette auto­dé­ri­sion qui le condamne à se mordre la queue. Et la col­lec­tion d’Antoine de Galbert révèle cela avec force. L’homme n’est pas de ces cyniques qui condamnent dans un rire la vanité des arts. Il aime l’incarnation et la car­na­tion. Alors, sou­vent, on réagit face aux œuvres de sa col­lec­tion.

 

André Kertesz Distorsion n°45, 1933 (Tirage de 1970) Épreuve gélatino-argentique 17,2 x 24,7 cm Crédit photographique : Cloé Beaugrand © RMN-Grand Palais - Gestion droit d’auteur

André Kertesz
Distorsion n°45, 1933 (Tirage de 1970)
Épreuve géla­tino-argen­tique
17,2 x 24,7 cm
Crédit pho­to­gra­phique : Cloé Beaugrand © RMN-Grand Palais – Gestion droit
d’auteur

 

« Lorsque j’étais gale­riste à Grenoble, une femme a observé cette pho­to­gra­phie puis est sor­tie pour vomir dans le cani­veau. J’étais ravi qu’une œuvre puisse faire tant d’effet. Je l’ai ache­tée ! » La pho­to­gra­phie à laquelle Antoine de Galbert fait réfé­rence peut géné­rer, c’est vrai, quelques hauts le cœur.

 

Dans Feast of Fools [La fête des fous], 1990, Joel-Peter Witkin réa­lise une com­po­si­tion aussi sophis­ti­quée que répu­gnante. Dans le plus pur art de la nature morte, les fruits et autres poulpes côtoient des membres humains dans un savant clair-obs­cur. Génialement déran­geant.

 

 

L’art qui répare

 

Augustin Lesage Composition décorative, 1932 Huile sur toile 141 x 96 cm Crédit photographique : Etienne Pottier © ADAGP, Paris, 2019

Augustin Lesage
Composition déco­ra­tive, 1932
Huile sur toile
141 x 96 cm
Crédit pho­to­gra­phique : Etienne Pottier © ADAGP, Paris, 2019

L’art répare celui qui regarde. Éventuellement. Celui qui le pra­tique. Plus sur­ement. On pense à cet auto­por­trait de Mari Katayama qui date de 2014. La jeune-femme, qui souffre d’une mala­die congé­ni­tale, se montre sous les atours les plus sen­suels sans esca­mo­ter son han­di­cap mais en le subli­mant, voire en l’érotisant. Dérangeant autant que sen­suel.

 

Autre démarche : celle que l’on retrouve dans ce que Jean Dubuffet a nommé l’art brut. Dix pour cent de la col­lec­tion d’Antoine de Galbert relève de cette forme d’art, pro­duite par des indi­vi­dus pour les­quels l’art fonc­tionne comme une thé­ra­pie (pour le dire très vite !). Une salle lui est dédiée.

 

Dans une autre, consa­crée aux archi­tec­tures ima­gi­naires, on trouve, notam­ment, la « Composition déco­ra­tive » d’Augustin Lesage (voir ci-contre). Il signe là une forme d’architecture rêvée qui comble entiè­re­ment la toile et le regard. Ce mineur du Pas-de-Calais rem­plit de ses minia­tures la toile immense.

 

 

Et puis tout le reste

 

L’art et la nature. Et le cos­mos. L’art et la réflexion sur le genre, le trans­for­misme. La vio­lence. La poli­tique. L’homme qui se dégrade lui-même. La dégé­né­res­cence. Et, en fin de compte, notre cœur qui bat, à l’unisson d’au moins l’un de ces artistes. Au sens propre sans doute, avec celui de Christian Boltanski. Lequel a enre­gis­tré les bat­te­ments du sien dans cette ins­tal­la­tion toute simple inti­tu­lée « Le Cœur » (2005).

 

Au cœur du par­cours, le rythme de ces bat­te­ments nous approche d’une vérité toute simple sur l’art et sur nous-même. Notre fra­gi­lité. Sa per­ma­nence. Salle 17. C’est la fin du voyage. Qui fut plein de facé­ties, de heurts, de troubles et d’émerveillements. Merci.

 

Adèle Duminy

 

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