Dessin de presse de Nardo suite à la condamnation en première instance du journal satirique Le Postillon.

Procès Ferrari – Le Postillon : contre l’objectivité

Procès Ferrari – Le Postillon : contre l’objectivité

TRIBUNE LIBRE - « Absence de pru­dence dans l’ex­pres­sion et d’ob­jec­ti­vité ». Voilà, en résumé, les rai­sons pour les­quelles Le Postillon vient d’être condamné par le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Grenoble à payer 6 900 euros d’a­mende, dom­mages et inté­rêts et rem­bour­se­ment de frais de jus­tice(1). Vincent Peyret, direc­teur de publi­ca­tion du jour­nal sati­rique revient sur ce jugement.

saut à l'élastique pont

Vincent Peyret, direc­teur de publi­ca­tion du Postillon, sau­tant vers l’in­connu après la condam­na­tion du jour­nal sati­rique en pre­mière ins­tance. (allé­go­rie) DR

Six mille neuf cents euros, ça fait une belle somme pour le seul jour­nal papier indé­pen­dant de Grenoble et sa cuvette. Mais il y a quand même une rai­son de se réjouir : avec de tels griefs, nombre de jour­naux ins­ti­tu­tion­nels devraient éga­le­ment être condam­nés dans les pro­chains temps.

Le Postillon n’a pas été condamné pour avoir écrit des men­songes. Notre jour­nal était pour­suivi pour un article paru en décembre 2015, inti­tulé « Le sys­tème Ferrari à plein régime ». Trois pages docu­men­tant la souf­france au tra­vail à la mai­rie du Pont-de-Claix, résul­tat d’une ges­tion des res­sources humaines chao­tique de la part du maire Christophe Ferrari (par ailleurs pré­sident de la Métropole) et de sa direc­trice de cabi­net Yveline Denat. Ces deux per­son­nages ont pour­suivi Le Postillon pour « injures » et « dif­fa­ma­tion », entraî­nant la condam­na­tion tom­bée le 26 sep­tembre der­nier.

Les moti­va­tions du tri­bu­nal viennent seule­ment de nous être com­mu­ni­quées jeudi 13 octobre. Ce que l’on nous reproche, c’est de ne pas avoir « recher­ché sérieu­se­ment » l’a­vis des « per­sonnes mises en cause » : « L’auteur de l’ar­ticle a indi­qué avoir recher­ché l’a­vis des per­sonnes en cause en essayant de joindre télé­pho­ni­que­ment la muni­ci­pa­lité et de ne pas avoir été rap­pelé. Compte tenu de la teneur de l’ar­ticle, il est dom­mage qu’une démarche écrite à l’é­gard de Christophe Ferrari et d’Yveline Denat n’ait pas été tentée. »

« Écrire, c’est choi­sir […] rien n’est objectif »

Le tri­bu­nal nous accuse éga­le­ment de ne pas avoir cité dans l’ar­ticle des réponses écrites par Christophe Ferrari face à des doléances d’employés muni­ci­paux, que nous avions insé­rées dans nos pièces de défense, afin de démon­trer la véra­cité de nos pro­pos. Conclusion du tri­bu­nal : « En l’ab­sence de pru­dence dans l’ex­pres­sion et d’ob­jec­ti­vité, la bonne foi ne peut être rete­nue alors que les pro­pos sont atten­ta­toires à l’hon­neur ou à la consi­dé­ra­tion des par­ties civiles ou inju­rieux pour cer­tains des termes. » Ce qui fait 6 900 euros à débour­ser pour notre petite struc­ture asso­cia­tive : ça fait quand même cher pour une « démarche écrite » non « ten­tée ».

Cette « absence d’ob­jec­ti­vité », nous la reven­di­quons. Il faut être soit fou soit sala­rié des Affiches de Grenoble et du Dauphiné pour pré­tendre faire du jour­na­lisme « objec­tif ». Écrire, c’est choi­sir. Décider de trai­ter un sujet plu­tôt qu’un autre, ce n’est pas objec­tif. Laisser tant de place à un fait divers ou à un match de foot, ce n’est pas objec­tif. L’enchaînement des mots, des phrases, des para­graphes, le choix des per­sonnes inter­ro­gées ou des pho­tos d’illus­tra­tions : rien n’est objectif.

Quant à « l’absence de pru­dence dans l’ex­pres­sion », elle est bien dif­fi­ci­le­ment défi­nis­sable et on peut la retrou­ver par­tout. Ceci est par­ti­cu­liè­re­ment vrai dans les jour­naux de pro­pa­gande, entiè­re­ment finan­cés par l’argent public, et louan­geant les actions des élus et des collectivités.

Un juge­ment non-défi­ni­tif du fait de l’appel

Ferrari, élu maire du Pont-de-Claix avec seule­ment 1 589 voix en 2014 (avec plus de 3 000 exem­plaires par numéro ven­dus, nous avons plus de lec­teurs que lui d’électeurs), dis­pose de moyens colos­saux de com­mu­ni­ca­tion. Le bud­get pro­pa­gande de la Métropole s’é­lève à 1,68 mil­lion d’eu­ros. Son jour­nal est tiré à plus de 200 000 exem­plaires et offre régu­liè­re­ment à son pré­sident des tri­bunes comme cette « inter­view croi­sée » avec le pré­sident de la Chambre de com­merce et d’in­dus­trie Jean Vaylet dans le numéro d’été.

Il peut éga­le­ment se défendre dans Sur le Pont, le jour­nal muni­ci­pal du Pont-de-Claix. Dans son der­nier numéro de sep­tembre-octobre, on peut ainsi trou­ver un article non signé inti­tulé « Le maire gagne le pro­cès contre Le Postillon ». Ce titre relève pour le coup d’une grande impru­dence dans l’ex­pres­sion. Le Postillon a annoncé avoir fait appel du juge­ment cor­rec­tion­nel du 26 sep­tembre 2016 : la déci­sion n’est donc pas défi­ni­tive, puisque mise à néant par la voie de recours. Impossible pour l’ins­tant de devi­ner son issue finale.

En outre, Sur le pont affirme que « le tri­bu­nal a consi­déré que les allé­ga­tions de cet article concer­nant l’existence d’un pré­tendu sys­tème de ges­tion auto­cra­tique de la com­mune et de son per­son­nel et de pra­tiques de har­cè­le­ment moral étaient fausses ». Ceci est men­son­ger : jamais le juge­ment du 26 sep­tembre 2016 ne nie les faits rap­por­tés par Le Postillon. Il recon­naît même l’exis­tence de « pièces (attes­ta­tions d’employés muni­ci­paux à la retraite, docu­ments de la CGT, compte-rendu du CHSCT de 2013…) étayant l’ar­ticle liti­gieux ».

Certains pas­sages de ces attes­ta­tions montrent d’ailleurs que nous n’a­vons pas man­qué de « pru­dence » lors de la rédac­tion de cet article : des anciens sala­riés avaient bien avant nous parlé « d’o­merta géné­ra­li­sée », de « cli­mat de sus­pi­cion géné­ra­lisé », de « souf­france immense », etc.

Près de cinq fois plus de com­mu­ni­cants que de jour­na­listes au Club de la presse

Si la déci­sion du 26 sep­tembre 2016 condamne le jour­nal, c’est donc seule­ment pour ne pas avoir retrans­crit l’a­vis de Christophe Ferrari et d’Yveline Denat. Le Postillon se réjouit néan­moins de par­ta­ger cette sup­po­sée « absence de pru­dence dans l’ex­pres­sion et d’ob­jec­ti­vité » avec la rédac­tion de Sur le pont. Pour le jour­nal muni­ci­pal, cette impru­dence sub­jec­tive saute aux yeux dans ce compte-rendu de pro­cès comme dans l’in­ter­view très apo­lo­gé­tique du maire (qui appa­raît quand même 11 fois en photo dans les 24 pages du journal).

Bien entendu, Sur le pont n’est pas un cas isolé : com­bien d’autres jour­naux ins­ti­tu­tion­nels méri­te­raient à chaque paru­tion d’être condam­nés pour « absence de pru­dence dans l’ex­pres­sion et d’ob­jec­ti­vité » ? Il y a près de cinq fois plus de com­mu­ni­cants que de jour­na­listes au Club de la presse de Grenoble et de l’Isère : en 2015, sur les 195 membres, 154 étaient des com­mu­ni­cants offi­ciels. Pourtant, si le tri­bu­nal condamne un petit jour­nal pour ne pas avoir « tenté » de « démarche écrite », on ne reproche jamais à ces boni­men­teurs de pondre de la pro­pa­gande éhontée.

Soucieux de lais­ser la jus­tice tra­vailler sur des sujets impor­tants et d’é­co­no­mi­ser l’argent public, Le Postillon ne por­tera néan­moins pas plainte contre l’ar­ticle dif­fa­ma­toire de Sur le pont et laisse la Cour d’appel de Grenoble tran­cher le litige ini­tial. En espé­rant que sa déci­sion soit bien entendu la plus « objec­tive » possible.

***

(1) Le juge­ment du 26 sep­tembre a reconnu le jour­nal cou­pable et l’a condamné à ver­ser « 2 000 euros d’a­mende, dont 1 000 avec sur­sis », à « publier en une du jour­nal et sur son site inter­net le juge­ment », à ver­ser éga­le­ment « 2 000 euros de dom­mages-inté­rêts à Yveline Denat », plus « 1 500 euros de dom­mages-inté­rêts à Christophe Ferrari », plus « 1 200 euros cha­cun pour le rem­bour­se­ment de leurs frais de jus­tice ». Vous pou­vez sor­tir vos cal­cu­lettes : ça fait 6 900 euros, plus 1 000 euros avec sursis.

* Rappel : Les tri­bunes publiées sur Place Gre’net ont voca­tion à nour­rir le débat et contri­buer à un échange construc­tif entre citoyens d’o­pi­nions diverses. Les pro­pos tenus dans ce cadre ne reflètent en aucune mesure les opi­nions des jour­na­listes ou de la rédac­tion et n’engagent que leur auteur.

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