ZFU : leurre ou réussite ?

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Depuis 2004, la zone franche urbaine (ZFU) de Grenoble, unique en Isère, dyna­mise le sec­teur Villeneuve-Village Olympique en atti­rant les entre­prises et en embau­chant des habi­tants des zones urbaines sen­sibles (Zus) de la ville. Pourtant, à quelques mois de la fin du pro­jet, pré­vue le 31 décembre 2014, le dis­po­si­tif ZFU a un goût d’inachevé. Si les entre­prises semblent en être les grandes gagnantes, les habi­tants peinent tou­jours à être embau­chés. Eclairage.
Le plan de la ZFU de Grenoble sur la Lettre Zone franche urbaine de juillet 2012.

Le plan de la ZFU de Grenoble sur la Lettre Zone franche urbaine de juillet 2012.

Comment convaincre faci­le­ment une entre­prise de s’im­plan­ter à deux pas d’un quar­tier sen­sible et d’embaucher ses habi­tants ? En lui pro­met­tant de ne pas payer d’im­pôts pen­dant cinq ans. C’est sur le prin­cipe du don­nant-don­nant que s’est ainsi créé le dis­po­si­tif ZFU (zone franche urbaine), lancé en 1996 à l’oc­ca­sion du Pacte de relance pour la ville d’Alain Juppé.
L’idée est simple : l’en­tre­prise s’ins­talle dans une zone pré­dé­fi­nie, à proxi­mité des zones urbaines sen­sibles (Zus), et béné­fi­cie d’exo­né­ra­tions sociales et fis­cales. En contre­par­tie, elle pro­met de recru­ter des sala­riés issus de ces ter­ri­toires. Une sorte de dis­cri­mi­na­tion posi­tive en faveur de ces habi­tants des­ti­née à com­pen­ser les inéga­li­tés face à l’emploi dans les quar­tiers. En Isère, c’est en 2004 que le pas a été fran­chi. La zone franche s’é­tend alors sur 120 hec­tares, compte près de 17 000 habi­tants et devient un ter­rain d’ac­cueil pour les entre­prises dési­reuses de s’ins­tal­ler sur le ter­ri­toire défis­ca­lisé cou­vrant la Villeneuve et le Village Olympique.
Rose-rouge : ZFU Rose-Orangé : Zus Source : http://sig.ville.gouv.fr/

Zone rouge : ZFU
Zone oran­gée : Zus
Source : http://​sig​.ville​.gouv​.fr/

Depuis dix ans, plus de 1 300 éta­blis­se­ments ont fleuri dans la ZFU. Il faut dire qu’en choi­sis­sant de créer leur entre­prise ou de la dépla­cer en zone franche, les entre­pre­neurs béné­fi­cient d’un coup de pouce finan­cier. “C’est un bon com­pro­mis pour pou­voir com­men­cer sans prendre trop de risques”, affirme Maryame Maddahi. En juin 2011, la jeune femme, lau­réate du prix Talent des Cités une année plus tôt, n’a pas hésité à ins­tal­ler son ins­ti­tut de beauté dans son quar­tier de la Villeneuve. Comme elle, de nom­breux jeunes entre­pre­neurs ont sauté le pas et créé leur entre­prise, à l’ins­tar de Benjamin Cuier et de Philippe Larguèze, à la tête de FST Handwear, société spé­cia­li­sée dans la créa­tion de gants design.

« Un inté­rêt éthique à s’ins­tal­ler en ZFU »

FST Grenoble

Benjamin Cuier et Philippe Larguèze, fon­da­teurs de FST Handwear à Grenoble. DR

Pour Philippe Larguèze, l’im­plan­ta­tion dans la zone franche était une évi­dence. « Nous avions trois cri­tères dans l’ADN de l’entreprise : créer un pro­duit local inno­vant, avec des sous-trai­tants de la région, et nous impli­quer socia­le­ment par le biais de la ZFU”, pré­cise-t-il. À ses yeux, l’avantage éco­no­mique n’est, en effet, pas négli­geable au démar­rage d’une société, mais ce n’est pas tout. « Il y avait éga­le­ment un inté­rêt éthique à s’ins­tal­ler dans une zone où il n’y a pas beau­coup d’activité », pour­suit-il.
Cet « inté­rêt éthique » fait réfé­rence à la clause d’embauche locale qui exige qu’un sala­rié recruté sur deux soit domi­ci­lié dans l’une des zones sen­sibles de Grenoble. Dans son ins­ti­tut de beauté, Maryame Maddahi a ainsi recruté une esthé­ti­cienne ori­gi­naire du quar­tier de la Villeneuve. “Je n’aurais jamais pu embau­cher si je n’avais pas béné­fi­cié des exo­né­ra­tions”, confie-t-elle, ravie de son ins­tal­la­tion. Même son de cloche du côté de FST Handwear. “À la louche, nous avons fait envi­ron 25 000 euros d’économies depuis la créa­tion de notre entre­prise, ce qui repré­sente approxi­ma­ti­ve­ment la part sala­riale d’une per­sonne », affirme Philippe Larguèze. Grâce à ces éco­no­mies, ce der­nier a pu recru­ter une gra­phiste… vivant « une rue à côté » de la zone urbaine sen­sible. “Nous n’avons pas trouvé la com­pé­tence sur le poste que nous recher­chions dans la Zus”, se justifie-t-il.
L'institut de beauté de Maryame Maddahi se trouve dans la zone franche urbaine de Grenoble. Crédit photo : lessor.fr

L’institut de beauté de Maryame Maddahi se trouve dans la zone franche urbaine de Grenoble. Crédit photo : les​sor​.fr

Inadéquation entre l’offre et la demande
Les entre­prises ont en effet du mal à recru­ter sur le ter­ri­toire. « Il est dif­fi­cile de trou­ver la bonne per­sonne lorsque le péri­mètre de recru­te­ment se reserre », déplore ainsi Vanessa Roux-Latour, char­gée de pro­jet ZFU à la Ville de Grenoble. Et ce mal­gré les efforts de l’a­gence Pôle Emploi de Vigny-Musset qui tente de faire le lien entre entre­prises et can­di­dats sur le ter­ri­toire. « Nous essayons de mettre en adé­qua­tion la demande d’emploi et les exi­gences du recru­teur », assure ainsi Anne-Lise Ninet, char­gée du recru­te­ment de l’a­gence. « Pour ce faire, nous mobi­li­sons l’en­semble des pres­ta­tions d’a­dap­ta­tion néces­saires pour pal­lier au manque d’ex­pé­rience du can­di­dat ou cor­ri­ger une légère fai­blesse de qua­li­fi­ca­tion ».
Formations, éva­lua­tions en contexte de tra­vail… Tout est fait pour per­mettre le recru­te­ment du can­di­dat. Mais cela ne suf­fit pas. « Certaines entre­prises ont des dif­fi­cul­tés à recru­ter car elles recherchent des can­di­dats aux qua­li­fi­ca­tions très poin­tues qui ne cor­res­pondent pas à la demande d’emploi de la zone urbaine sen­sible », recon­naît Anne-Lise Ninet. Car, c’est une autre réa­lité, les per­sonnes embau­chées ori­gi­naires des Zus de Grenoble le sont rare­ment pour des postes de cadres. “Ces can­di­dats obtiennent géné­ra­le­ment des postes peu qua­li­fiés”, constate Philippe Moreau.
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« Personne n’embauche pour faire joli »
Malgré tout, en jan­vier 2013, sur les 745 emplois ouvrant droit à exo­né­ra­tion, 256 ont béné­fi­cié à des habi­tants des Zus de l’ag­glo­mé­ra­tion. Soit 34,4%. Les acteurs du dis­po­si­tif s’en féli­citent, mais la part reste faible si l’on s’en tient à l’ob­jec­tif ini­tial de la ZFU pré­cisé dans le texte de loi : “com­pen­ser les han­di­caps éco­no­miques et sociaux de cer­tains quar­tiers”. Il faut dire que le dis­po­si­tif n’est pas contrai­gnant. « L’employeur nous fait part de son besoin et, lorsque nous dif­fu­sons l’offre, la prio­rité est don­née aux rési­dents des Zus, mais si l’en­tre­prise fait le choix d’al­ler au-delà de ce péri­mètre, cela lui appar­tient », recon­naît Anne-Lise Ninet.
Certains employeurs ne cherchent d’ailleurs pas par­ti­cu­liè­re­ment à recru­ter dans la zone. “Personne n’embauche par plai­sir ou pour faire joli. Nous embau­chons lorsque nous en avons besoin”, affirme ainsi Philippe Moreau, PDG d’une société de consul­ting ins­tal­lée en zone franche depuis 2005. Ce der­nier n’a embau­ché aucun sala­rié venant d’une zone urbaine sen­sible et n’y est désor­mais plus obligé, puisque les exo­né­ra­tions sociales et fis­cales ne durent que cinq ans. En effet, dans le dis­po­si­tif ZFU, c’est avant tout l’acte de recru­te­ment qui compte et non l’ef­fec­tif total de l’en­tre­prise. Un l’employeur peut ainsi res­ter dans la zone franche sans recru­ter qui que ce soit.
Un contrôle incontrôlable
Immeuble de bureau L'arc en ciel, situé dans la ZFU de Grenoble. DR

Immeuble de bureau L’arc en ciel, situé dans la ZFU de Grenoble. DR

Consciente des limites du dis­po­si­tif, la mai­rie ima­gine d’autres solu­tions. “Il faut trou­ver des outils pour aider les entre­prises et les deman­deurs d’emploi. Beaucoup de jeunes ne savent pas encore qu’ils ont un avan­tage”, regrette Vanessa Roux-Latour. En revanche, les entre­prises sont bien infor­mées sur les pri­vi­lèges du dis­po­si­tif de la ZFU… et doivent tout de même rendre des comptes. En effet, le pro­jet impose à chaque société de décla­rer le mon­tant de ses reve­nus, éplu­ché par l’Urssaf et le ser­vice des impôts.
“C’est ter­ri­ble­ment contrôlé », assure M. Moreau. « Toutes les embauches sont décla­rées et sui­vies, entre­prise par entre­prise. Si l’on ne res­pecte plus la part obli­ga­toire, on perd la tota­lité des avan­tages”. Pourtant, quand il s’agit d’en savoir plus sur les contrôles et les éven­tuelles dérives, la plu­part des acteurs éco­no­miques et sociaux font l’autruche. 
A la mai­rie, la char­gée de pro­jet affirme ainsi ne pas dis­po­ser de chiffres pour faire un bilan. « La ges­tion des exo­né­ra­tions concerne l’Etat. Nous gérons avant tout la par­tie déve­lop­pe­ment du ter­ri­toire », pré­cise Vanessa Roux-Latour.
Du côté de l’Urssaf, les infor­ma­tions res­tent confi­den­tielles, notre inter­lo­cu­trice étant tenue au “secret pro­fes­sion­nel”“Grenoble est assez bonne élève. Peu d’entreprises se sont implan­tées fic­ti­ve­ment ou ont béné­fi­cié d’effets d’aubaine”, nuance Vanessa Roux-Latour. “Les dérives concernent essen­tiel­le­ment des erreurs de cal­cul”, pour­suit-elle, confiante dans le dispositif.
Conférence "ZFU, bilan et perspectives" en présence d'entrepreneurs. © micheldestot.fr

Conférence « ZFU, bilan et pers­pec­tives » en pré­sence d’en­tre­pre­neurs. © michel​des​tot​.fr

Du côté des entre­prises, le doute plane. “Nous ne l’avons pas constaté, mais nous ima­gi­nons qu’il peut exis­ter des boîtes aux lettres”, sup­pose Philippe Larguèze. Par boîtes aux lettres, il entend le cas d’en­tre­prises décla­rant leur siège social en ZFU, mais n’y tra­vaillant pas.
Malgré toutes ces inter­ro­ga­tions, le dis­po­si­tif ZFU per­met sans conteste de reva­lo­ri­ser un ter­ri­toire sou­vent stig­ma­tisé. “Nous avons contri­bué à l’amélioration de ce quar­tier grâce au dyna­misme éco­no­mique”, se féli­cite ainsi Philippe Moreau. “Cela crée du lien entre les quar­tiers et les alen­tours”, assure de son côté Maryame Maddahi, qui voit ces implan­ta­tions comme une aubaine pour le territoire.
« Dans l’en­semble, les entre­prises sont satis­faites de leur implan­ta­tion et ne veulent pas démé­na­ger », affirme pour sa part Vanessa Roux-Latour. Car pointe déjà l’ho­ri­zon 2015 où le dis­po­si­tif pren­dra fin. Les socié­tés devront alors déci­der si elles res­tent sur le ter­ri­toire sans béné­fi­cier, cette fois, d’a­van­tages fis­caux et sociaux…
Emeline Wuilbercq
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EW

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