ENQUÊTE – Dans l’écoquartier Cambridge à Grenoble, l’immeuble d’habitation ABC devait être le « premier concept de bâtiment autonome » en France. Quatre ans plus tard, les innovations phare sont à l’arrêt. Et cela, depuis des mois. Adieu donc les promesses d’autonomie énergétique et de ressources en eau. Si les locataires se plaignent d’être très mal informés, ils s’alarment face à la « dégradation du bâtiment » et le peu d’empressement du bailleur Grenoble Habitat à entretenir le bâti. Tandis que le promoteur immobilier Linkcity se targue malgré tout d’une expérimentation «très réussie», le président de Grenoble Habitat n’est pas loin de regretter d’en avoir fait l’acquisition.
« On nous a vendu du rêve mais rien ne fonctionne. Le train s’est comme arrêté entre deux gares et on a affaire à un bailleur qui n’entretient pas un bien public. » C’est peu dire que Dominique Brunet, 54 ans, locataire au 5e étage dans la partie logements sociaux de l’immeuble ABC pour Autonomous Building for Citizens, est déçu par les prestations de l’immeuble qu’il habite depuis sa livraison en 2020.
« C’est lamentable, renchérit, très remontée, Anne Coignet, 59 ans, sa voisine de pallier. Ils [Grenoble Habitat, ndlr.] sont en train de laisser se délabrer un bâtiment construit et financé par de l’argent publique. » Anne occupe un T3 et fait partie, comme Dominique, des pionniers de l’aventure.

Dominique Burdet et Anne Coignet, respectivement locataires d’un T2 et d’un T3 dans l’immeuble ABC sur l’écocité Presqu’île à Grenoble. Ces derniers sont très déçus par les promesses non tenues s’agissant des systèmes innovants en économies d’énergie et de recyclage en eau. Ils s’inquiètent de la dégradation de l’immeuble et s’agacent de l’inaction du bailleur Grenoble Habitat. Samedi 15 juin 2024. © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
Comptant 62 logements dont un tiers de logements sociaux, le bâtiment ABC n’est pas un immeuble ordinaire. Conçu par Linkcity, Bouygues construction, Suez et Valode & Pistre architectes, il devait tendre vers l’autonomie en énergie et en eau. Avec plusieurs enjeux derrière ce concept d’autonomie : favoriser les énergies renouvelables, réduire l’empreinte carbone, pousser très loin les possibilités de recyclage de l’eau et préserver ainsi la ressource, réduire les charges des locataires… En tant que « démonstrateur de la ville durable » dans le cadre de l’aménagement des écocités, il avait vocation à servir de test grandeur nature à de nouveaux dispositifs susceptibles d’être redéployés ailleurs.
Pour le financer, le bailleur Grenoble Habitat et la puissance publique n’ont pas hésité à mettre la main à la poche. Le coût de 15,35 millions d’euros HT a été intégralement payé par le bailleur social Grenoble Habitat avec le concours de la Région, de la Ville de Grenoble et du fond Villes de demain du programme investissement d’avenir. La participation des constructeurs privés ? Aucune. Le fait que la prise de risque soit portée intégralement par un bailleur et le public n’avait pas contrarié grand monde au moment de la négociation du contrat.
« C’est comme si on était juste des poules dans un poulailler ! », s’exclame, indigné, Dominique Brunet, locataire d’ABC.
Quatre ans après leur arrivée dans ABC, les deux locataires du bâtiment A, la partie sociale d’ABC, déchantent. Il faut dire que les deux innovations phares de l’immeuble destinées à rendre le bâtiment autonome en énergie et en eau ne fonctionnent plus. Et cela ne date pas d’hier.
Depuis juillet 2022, les batteries stockant l’électricité produite sur place via les panneaux photovoltaïques ont été arrêtées. Elles n’auront fonctionné que six mois. L’énergie emmagasinée la journée était stockée pour être restituée le soir et la nuit. « On a découvert qu’elles pouvaient générer des risques d’incendie », révèlent les locataires.
En octobre 2023, le système de récupération et l’usine de potabilisation de l’eau de pluie ont été, à leur tour, stoppés. C’était pourtant une autre innovation d’ABC dont les constructeurs, en particulier Suez, attendaient beaucoup et dont les habitants semblaient être satisfaits. Le système récupérait l’eau de pluie, la rendait potable puis la renvoyait dans les appartements pour alimenter les douches, lavabos, éviers, lave-vaisselles et lave-linge… « [L’usine de potabilisation, ndlr] nous permettait de faire des économies d’eau absolument drastiques » insiste la locataire.

Construit par Linkcity et Suez, soutenus en partie par les finances publiques et géré par Grenoble Habitat, l’immeuble ABC qui devait être autonome en énergie et en eau n’a pas rempli ses objectifs. © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
Que ce soit pour l’arrêt des batteries ou le système de récupération et de potabilisation de l’eau, les locataires ne cessent de déplorer le manque d’informations apportées par Grenoble Habitat. « C’est comme si on était juste des poules dans un poulailler ! », lance, indigné, Dominique. « Est-ce qu’on est toujours alimenté par les panneaux photovoltaïques ? On est dans le flou », s’agace-t-il. Les charges des locataires vont-elles s’en ressentir ?, s’interrogent également les locataires.
« La résidence ABC est aujourd’hui de loin la plus « chère » du parc de logements alors que la promesse de l’autonomie devrait pointer vers l’opposé », déplore Claus Habfast, président de Grenoble Habitat.
Début 2024, Anne Coignet a eu toutes les peines du monde à joindre les responsables de Grenoble Habitat et les élus de la Ville de Grenoble, multipliant ses appels téléphoniques et mails. Elle n’avait donc pas intérêt à manquer la réunion publique organisée sur l’écocité Presqu’île en avril.
Nouvelle déconvenue pour la locataire qui espérait tirer un certain nombre de problèmes au clair. Les élus présents, Olivier Bertrand, adjoint du secteur 1, et Margot Belair, adjointe à l’urbanisme, ont botté en touche et l’ont invitée à s’adresser à Grenoble Habitat, ce qu’elle avait bien entendu déjà fait, sans résultat. Cependant, à force de solliciter les services du bailleur ainsi que plusieurs élus, le maire et Claus Habfast, conseiller municipal et président de Grenoble Habitat, ce dernier a fini par lui répondre.
Dans un mail rédigé en avril 2024 adressé à Anne Coignet, Claus Habfast rend compte d’une situation que les locataires n’imaginaient sans doute pas aussi problématique. Oui, rappelle le président de Grenoble Habitat, le bailleur a bien racheté ce bâtiment innovant, au prix fort. « Grenoble Habitat a acheté ces logements beaucoup plus cher que d’habitude. Le montant des fonds propres investis était trois fois celui pour un logement social classique. »

Claus Habfast © Corentin Bemol – Place Gre’net
Le président reconnaît, en toute transparence, que le bâtiment revient trop cher et pointe le coût de la maintenance : « Les technologies nouvelles s’avèrent très chères en fonctionnement, voire carrément inadaptées pour une résidence de logements sociaux (…) Côté charges de fonctionnement, la résidence ABC est aujourd’hui de loin la plus « chère » du parc de logements, alors que la promesse de l’autonomie devrait pointer vers l’opposé. »

Partie logements sociaux d’ABC. Construit par Linkcity, Bouygues construction, Suez, financé par Grenoble Habitat avec des aides publiques, l’immeuble ABC qui devait être autonome en énergie et en eau, n’a pas rempli ses objectifs, samedi 15 juin 2024. © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
Il révèle aussi que le système de production électrique à partir des panneaux photovoltaïques s’avère sur le plan économique peu avantageux pour les habitants. « Les batteries ont été mises hors services (par le fournisseur qui en assure l’entretien) pour raisons de sécurité incendie. Du coup, l’essentiel de la production d’électricité est injectée contre une très faible rémunération dans le réseau et, le soir et la nuit, Il faut acheter au prix fort de l’électricité. »
Autant dire que la locataire ne s’attendait pas à ce que les choses évoluent aussi mal. « Comment des gestionnaires ont bien pu se tromper à ce point dans leurs modèles économiques ?», s’interroge Anne Coignet, perplexe.
« Ce n’est pas possible de traiter les locataires de cette manière ! »
Un ensemble de dysfonctionnements survenus, au fil des mois, ont, eux aussi, contribué à nourrir le ressentiment des locataires envers leur bailleur. « On a des volets cassés, des dégâts des eaux, des plaques à induction qui ne fonctionnent pas, des frigidaires qui font de la flotte. Dans le jardin collectif, on a une invasion de rats. Les gens ne veulent plus s’en occuper… » énumère Anne Coignet.
En plus de cela, le bailleur ne serait pas très réactif et les réparations se feraient attendre, dénonce Anne Coignet : « Quand vous appelez Grenoble Habitat, vous tombez sur une secrétaire qui fait remonter au chargé de secteur et on n’a pas de réponses. Ce n’est pas possible de traiter les locataires de cette manière !»

Visite de l’immeuble innovant ABC Grenoble en cours de construction mars 2019. © Séverine Cattiaux -placegrenet.fr
Fin 2023, les locataires ont même eu droit à une coupure d’eau chaude. « Elle a duré plusieurs jours. On n’a eu aucun mot d’excuse, aucun dédommagement… Une locataire s’est énervée et on a fini par avoir un mot d’explication», raconte Dominique Brunet. Après la réparation, «l’eau a eu un goût d’hydrocarbure pendant au moins une semaine », a remarqué le locataire, quelque peu soupçonneux.
Infiltrations d’eau dans plusieurs appartements et dans le hall d’entrée
Autre sujet de crispation chez les locataires d’ABC : les problèmes d’infiltration d’eau à répétition dans les logements. De fait, une infiltration d’eau n’est jamais facile à enrayer et abîme le plafond, les murs et occasionne des frais de réparation. Dominique a constaté deux fuites dans son appartement. Qui plus est, de la moisissure a commencé à apparaître. Et l’état du plafond d’une locataire du bâtiment A n’est pas pour le rassurer. « Son dégât des eaux dure depuis trois ans », selon les locataires.

Dégât des eaux depuis trois ans, persistant, dans l’un des appartements de l’immeuble ABC sur l’écocité Presqu’île à Grenoble. Samedi 15 juin 2024. © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
De l’eau a aussi commencé à s’écouler du plafond dans le hall d’entrée. Des fuites dont la cause n’a pas l’air encore très bien identifiée. Les locataires évoquent, tour à tour, les « bacs à douche », « les éviers », « les terrasses »… « À moins que ce soit le système de récupération qui ait été arrêté », craint Anne Coignet.
Jugeant Grenoble Habitat peu enclin à passer à l’action, une locataire s’apprête à saisir l’Agence régionale de santé (ARS). « Elle travaille à l’hôpital, elle a des contacts. Les moisissures, c’est très mauvais pour la santé ! », alerte Anne Coignet.

Dominique Burdet et Anne Coignet, respectivement locataires d’un T2 et d’un T3 dans l’immeuble ABC sur l’écocité Presqu’île à Grenoble. Ces derniers sont très déçus par les promesses non tenues s’agissant des systèmes innovants en économies d’énergie. Ils s’inquiètent de la dégradation de l’immeuble et s’agacent de l’inaction du bailleur Grenoble Habitat. Samedi 15 juin 2024. © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
De son côté, Grenoble Habitat soutient que ses services font le nécessaire. « En mai, des réducteurs de pression ont été changés pour arrêter la fuite dans le hall. Dans un logement, la fuite avait été contenue et elle semble revenue. » Floriane Daguet, chargée de communication, a fait le point avec les services. « Un plombier a été récemment envoyé. Les recherches sont en cours », fait-elle savoir, témoignant ainsi de la volonté du bailleur d’agir. Un empressement qui tombe manifestement au moment où les locataires se décident à interpeller les médias.
La sécurité du bâtiment de moins en moins bien assurée
D’autres ennuis sont encore venus ternir la qualité de vie de la résidence. Depuis un mois, la porte d’entrée principale du bâtiment A ne fonctionne plus. « Ce n’est pas un problème anodin. N’importe qui peut pénétrer dans l’immeuble », déplorent les locataires, accablés.

Dominique Burdet et Anne Coignet, respectivement locataires d’un T2 et d’un T3 dans l’immeuble ABC sur l’écocité Presqu’île à Grenoble. Ces derniers sont très déçus par les promesses non tenues s’agissant des systèmes innovants en économies d’énergie. Ils s’inquiètent de la dégradation de l’immeuble et s’agacent de l’inaction du bailleur Grenoble Habitat. Samedi 15 juin 2024 © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
Cassée, elle aussi, la serrure de la porte d’accès aux caves. « Cela [date de] six mois à un an. Heureusement, les caves ont des portes fermées à clé mais ce n’est pas ça qui va arrêter des voleurs », en doute Dominique. Un appartement du bâtiment B a d’ailleurs été la cible d’une tentative d’effraction en 2023, comme en atteste la porte d’entrée bien amochée. La locataire a beau avoir quitté son appartement depuis plusieurs mois, la porte d’entrée n’a toujours pas été réparée, déplorent les deux locataires.
En difficulté, Grenoble Habitat rogne-t-il sur ses dépenses d’entretien ?
Et si la stratégie de Grenoble Habitat était de limiter les dépenses liées à l’entretien du patrimoine ? C’est ce qu’en viennent à supposer les locataires. « Est-ce que la consigne est de faire l’autruche pour ne pas payer? », interroge ainsi Dominique Brunet, sachant que la situation du bailleur n’est pas brillante. En 2024, celui-ci pourrait accuser un déficit de l’ordre de 4 millions, d’après son président. Et les difficultés risquent de s’empirer, selon Claus Habfast. Ce qui contraindrait Grenoble Habitat à renoncer à certains projets de construction.
Seule une recapitalisation pourrait sortir le groupe de ce mauvais pas. Laquelle pourrait s’effectuer dans le cadre d’un rachat qui se fait attendre. « Il y avait un projet de rachat par la CDC Habitat et la vente ne s’est pas faite. La Métro est intéressée mais on ne sait plus où cela en est », relate Dominique Brunet, qui semble avoir bien suivi le dossier et ses rebondissements.

Dominique Burdet et Anne Coignet, locataires dans l’immeuble ABC sur l’écocité Presqu’île à Grenoble, très déçus par les promesses non tenues s’agissant des systèmes innovants en économies d’énergie. Samedi 15 juin 2024 © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
Malgré leur déception, les deux locataires n’en sont pas encore arrivés au stade de vouloir quitter leur immeuble. Anne se plaît dans son appartement « agréable et lumineux ». C’est bien ce qui la motive à se démener pour préserver son cadre de vie. « Il y a une bonne ambiance et de la solidarité entre les voisins », commente, pour sa part, Dominique. Cependant les difficultés pourraient, à la longue, ternir les relations de voisinage, redoute le locataire. « C’est toujours délicat d’aller chez son voisin pour lui demander s’il n’est pas à l’origine de votre fuite au plafond. »
Des radiateurs « intelligents » avec batterie toujours opérationnels
Sollicités par notre média, les responsables de Grenoble Habitat ont confié le soin à Floriane Daguet, directrice de communication, de s’exprimer pour eux. Pour Linkcity, c’est le directeur régional Joris Duquoc qui a répondu à nos questions. Au sujet de l’arrêt des batteries de stockage, c’est un changement de règlementation qui en est la cause.
« La norme désormais veut que ces batteries ne puissent plus être confinées mais installées à l’extérieur d’un bâtiment », a ainsi explicité Floriane Daguet. « Il y a eu des problématiques avec ce genre de batteries. C’était devenu trop risqué de les maintenir sous des logements pour des questions de sécurité et de risques d’incendie. »
Joris Duquoc d’ajouter : « On a essayé de trouver des solutions pour savoir si on pouvait les conserver. Après, par mesure de prudence, on les a enlevées… Si on devait refaire l’histoire, ce sont des batteries qu’on mettrait à part dans un local. » Les déplacer à l’extérieur ? Faute de place, cette solution n’est pas envisageable. Les batteries ne sont pas perdues pour tout le monde. Linkcity a bien l’intention de les réinstaller dans l’un des ses autres projets.

Discours d’une responsable de Linkcity -Bouygues Construction à l’occasion de la pose de la première pierre d’ABC. DR
Si les batteries du rez-de-chaussée sont à l’arrêt, les radiateurs « intelligents » équipés, eux aussi, d’une batterie sont toujours opérationnels, veut rappeler Joris Duquoc. Celles-ci stockent l’électricité produite par les panneaux photovoltaïques, le jour, et vont servir à chauffer les appartements, le soir, en hiver.
«Au final, on perd un peu du principe de l’autonomie, mais le projet reste très vertueux. C’est de l’énergie verte qui est produite pour la Ville de Grenoble », considère Joris Duquoc, qui veut voir la bouteille à moitié pleine. Et pour produire de l’énergie verte, ABC n’est pas en reste, avec ses huit panneaux photovoltaïques de grande envergure, décollés du toit. Selon Linkcity, l’installation donnerait entière satisfaction, excepté quand il neige. Les amas de neige peuvent alors gêner leur fonctionnement, reconnaît Joris Duquoc.
À propos du manque d’informations communiquées par le bailleur, la chargée de communication semble étonnée. « Les locataires ont été avertis de l’arrêt des batteries lors de la précédente réunion annuelle », c’est-à-dire en 2023, soit plusieurs mois après leur arrêt. Et, visiblement, beaucoup de réponses n’ont pas encore été apportées. Quant à en savoir plus sur le traitement de l’eau, les locataires devront encore patienter. « La question sera abordée à la prochaine réunion annuelle », fait savoir la chargée de communication.
Des contrôles de l’eau trop coûteux à supporter pour les habitants
L’arrêt du système de récupération de potabilisation de l’eau de pluie, hors service lui aussi, remonte à octobre 2023. Depuis lors, les logements sont branchés au réseau de distribution d’eau de la Métropole de Grenoble. « L’usine de potabilisation permettait d’avoir à son robinet de l’eau de pluie traitée. Ça a fonctionné, assure Joris Duquoc. Les gens ont eu de l’eau potable, l’ont bue. Il y a eu zéro problème santé. »
Pourquoi cet arrêt alors ? La chargée de communication pointe des coûts de maintenance trop élevés. « Le terme maintenance n’est pas le plus adapté. On peut davantage parler de coût sanitaire », reprend Joris Duquoc. Le problème n’était ainsi pas d’ordre technique mais économique, selon les dires du directeur régional.

Boîtes de Pétri en laboratoire médical avec compte-gouttes. © Freepik
En cause, plus exactement, le coût généré par les contrôles exigés par l’Agence régionale de la santé pour vérifier la potabilité de l’eau. Des coûts jugés disproportionnés par rapport au service rendu. « Ces contrôles présentaient l’inconvénient d’être très gourmands en eau et de présenter un surcoût important pour les locataires. » Le surcoût a été supporté pendant un an et demi puis il a été jugé plus raisonnable de l’arrêter. Le système serait rentable pour un ensemble de 500 logements, s’accorde à dire Floriane Daguet. « Le point positif est que ça marche. On le propose à présent sur de plus grands ensembles », se réjouit le directeur régional de Linkcity.
« Nous sommes (…) au début d’un dialogue « musclé » avec les promoteurs pour adapter la résidence aux exigences du logement social, avec des équipements fiables et à faible coût de fonctionnement. »
Qu’il ait fallu attendre la mise en route d’ABC pour découvrir que le montant des coûts liés au contrôle de l’eau serait trop élevé a de quoi surprendre. Les constructeurs et le gestionnaire récusent pourtant toute erreur d’appréciation de leur part. « Ce sont des systèmes qui n’avaient jamais été expérimentés à l’échelle d’un immeuble. Il y a toujours une part d’inconnue », déclare ainsi la chargée de communication. « Les accords avec l’ARS n’ont pas pu être définis en amont. On [les] a mis en place au fil de l’eau », soutient Joris Duquoc.
Le dispositif ne sera pas complètement abandonné, assure toutefois le directeur régional. Il devrait être adapté pour récupérer les eaux vannes des sanitaires qui seront réutilisées pour le même usage. Ce type de recyclage d’eau ne requérant pas de contrôle sanitaire très poussé, les locataires feront des économies d’eau qui devraient, cette fois, se constater sur la facture, affirme Joris Duquoc. Ce qui n’était pas le cas lorsque le système de potabilisation coûteux était en fonctionnement.

Visite de l’immeuble innovant ABC Grenoble en cours de construction mars 2019. © Séverine Cattiaux -placegrenet.fr
Reste à savoir qui va payer l’évolution du système. À lire le commentaire de Claus Habfast, la question est loin d’être tranchée. « Le système de traitement de l’eau est peu fiable (…) et devrait être complètement changé. Qui prend en charge ce coût quand on est sous garantie décennale ? Nous sommes donc au début d’un dialogue « musclé » avec les promoteurs pour adapter la résidence aux exigences du logement social, avec des équipement fiables et à faible coût de fonctionnement. »
Des douches à eau recyclable remplacées par des douches classiques
La récupération de l’eau de pluie s’est avérée moins aisée que prévu, reconnaît également Florence Daguet. Le système recueille plutôt bien l’eau lorsque la pluie est peu abondante mais moins bien lorsqu’elle tombe dru. « On arrive moins à récupérer l’eau de pluie. On en a eu assez souvent ces derniers temps. Ce sont des choses qui ne sont pas prévisibles à l’avance » de l’avis de la chargée de communication.

Douche. Image de user18526052 sur Freepik
Au rayon « économies d’eau », les logements à loyer intermédiaire ont bénéficié tout au début de douches à recyclage d’eau. Cet équipement participait aussi au principe d’un bâtiment autonome en eau et permettait de réaliser de substantielles économies. Force est de constater que ces douches atypiques ont laissé place, au fil du temps, à des douches standard. L’entretien de «capteurs» incombant aux locataires n’était, en effet, pas toujours satisfaisant.
« Si c’était mal fait, cela pouvait entraîner des blocages, étaye Joris Duquoc. On a donc convenu avec ces locataires et Grenoble Habitat de les remplacer (…) On n’a pas réussi à embarquer tout le monde. Cela changeait les habitudes », admet-il à regret. Le responsable de Lincity en tire également la conclusion qu’il vaut mieux, à l’avenir, « installer ces douches dans des endroits, type hôtels, où l’entretien sera effectué par des professionnels ».
Toujours dans le cadre de l’expérimentation, l’ensemble des douches d’ABC ont été, à l’origine, équipées de pommeaux avec indicateur lumineux de consommation d’eau. Mais ces accessoires ne vont pas durer indéfiniment. « Les pommeaux de douche commencent à tomber en panne. Si on veut avoir le même système, c’est à notre charge, mais c’est un peu cher. »
« Pour nous, c’est vraiment réussi parce qu’on estime avoir fait progresser la connaissance de la profession dans le domaine de l’autonomie du logement », considère le directeur régional de Linkcity.
« Comme toute expérimentation, l’objectif était de voir ce qui allait fonctionner et ce qui n’allait pas fonctionner. On peut parler d’échec sur certains dispositifs mais c’était l’objectif de cette expérimentation de voir si ça pouvait vivre à l’échelle d’une résidence », estime Florence Daguet. Et de rappeler, faisant allusion aux récriminations des locataires, que ces derniers « étaient volontaires et qu’ils ont été informés des spécificités de cet immeuble. Le test devait durer cinq ans et, après, on en tirait un bilan. »
Grenoble Habitat n’a pas à regretter d’avoir investi dans cette opération coûteuse, réfute la chargée de communication. « Ça fait partie des devoirs du bailleur social d’être dans ce type de projet au niveau de la Ville », assène-t-elle.

Visite de l’immeuble innovant ABC Grenoble en cours de construction, en mars 2019. © Séverine Cattiaux -placegrenet.fr
«C’est une expérimentation très très réussie, dans le sens où on a pu faire beaucoup d’innovations, renchérit le responsable de Linkcity. Après, si on devait refaire ABC demain, on le ferait différemment. Pour nous, c’est vraiment réussi parce qu’on estime avoir fait progresser la connaissance de la profession sur le domaine de l’autonomie du logement. C’est un succès parce qu’on a appris beaucoup. Il y a des choses qui fonctionnent qu’on redéploie ailleurs. »
La responsable de Grenoble Habitat tient à rappeler les points positifs encore nombreux. « Les panneaux photovoltaïques restent exceptionnels. La démarche qui a mobilisé les locataires a porté ses fruits». D’après ses renseignements, « les locataires sont plus vertueux et font des économies dans leurs usages ».
Le contrat GEG en électricité autoconsommée… moyennement avantageux
Côté locataires, le bilan est plus sévère. « Pour arriver ici, on a dû en faire la demande et répondre à tout un formulaire, souligne Dominique Brunet. On nous a aussi demandé si on avait des compétences à transmettre du point de vue environnemental. On nous a fait miroiter un projet exceptionnel mais on a l’impression de s’être fait avoir. »
Dominique n’a pas constaté de baisse flagrante de sa consommation d’énergie par rapport à son logement précédent, de l’ordre de 50 euros de dépenses énergétiques par mois. En 2023, Anne dit, quant à elle, avoir dépensé 40 euros par mois de facture en électricité et chauffage pour son T3 de 66 m². Soit beaucoup moins que dans son ancien appartement. « C’est trois fois moins que là où j’ai longtemps habité, quartier Championnet, et mon appartement aujourd’hui est plus grand. »

GEG, place Robert Schuman. ©Manon Heckmann – Placegrenet.fr
En vérité, la facture énergétique relativement mesurée des locataires trouve son explication dans la bonne isolation du bâtiment et la mise à disposition d’un électroménager très performant par les investisseurs d’ABC. Tous les logements ont en effet été équipés, pour l’expérimentation, de frigidaires, fours et lave-linges moins énergivores du marché, labellisés A+++.
Le fait de bénéficier d’une production d’électricité in situ offre en outre un avantage aux locataires, précise la chargée de communication. « Les locataires d’ABC peuvent, s’ils en font la demande à GEG, bénéficier d’un tarif préférentiel d’autoconsommation. »
En pratique, ce tarif préférentiel n’est toutefois pas mirobolant. Dans le cadre du contrat d’autoconsommation, l’arrêt des batteries de stockage n’a pour ainsi dire rien changé aux dépenses en électricité des locataires. « L’économie générée grâce au système de stockage d’électricité ne représentait que 10 euros d’économie par logement par an sur la facture », selon Grenoble Habitat.
Mouv’in, le « rejeton » d’ABC sans ses innovations
Signe pour les locataires qu’il y a bien un malaise dans la gestion de l’immeuble, une dizaine de logements locatifs intermédiaires sur 42 sont actuellement vides. « C’est trop cher par rapport aux prestations prévues qui ne sont plus au rendez-vous », critiquent-ils. Le montant des loyers des logements intermédiaires est, en effet, plus élevé à ABC que dans les autres résidences gérés par le bailleur, confirme la chargée de communication de Grenoble Habitat.

A côté d’ABC, Grenoble Habitat a construit Mouv’in avec les mêmes codes architecturaux mais pas les mêmes technologies, samedi 15 juin 2024. © Séverine Cattiaux- Place Gre’net
D’anciens locataires « ont rejoint la résidence de 19 logements en accession sociale Mouv’in » rappelle à ce propos Floriane Daguet. À proximité d’ABC, un immeuble avec les mêmes codes architecturaux qu’ABC sans panneaux photovoltaïques sur le toit, a en effet été construit. « C’est un de nos succès d’avoir fait adhérer ces personnes à un appartement économe en énergie, en passant d’ABC à Mouv’in », se plaît à dire la chargée de communication.
À la différence d’ABC, Mouv’in est branché au système de géothermie sur nappe déployé sur tous les bâtiments de l’écoquartier Cambridge. Il présente l’intérêt d’apporter des calories dans les appartements en hiver et de les rafraîchir l’été. Aucun risque de mauvaise surprise pour ses occupants… Le procédé de géothermie, estampillé démonstrateur d’écocité, a fait ses preuves depuis son lancement. En sus, l’équilibre financier du réseau s’améliore progressivement avec les nouveaux raccordements.









3 réflexions sur « Les locataires de l’immeuble ABC « autonome » sur l’écocité Presqu’île à Grenoble déchantent : « On a l’impression de s’être fait avoir » »
Un article très révélateur sur les limites des projets innovants quand ils ne sont pas suffisamment préparés.
Le plus préoccupant n’est pas tant l’échec des technologies expérimentales (c’était un risque assumé), mais plutôt la mauvaise gestion des problèmes quotidiens par le bailleur et le manque de communication envers les locataires.
Quand on voit les millions d’euros d’argent public investis, on est en droit d’attendre une meilleure maintenance des équipements de base (portes, plomberie, https://grenoble-plombier.com …).
Bonjour,
Merci pour ce bel article détaillé qui met en lumière la légèreté avec laquelle certains élus sont capables de dépenser des millions d’euros sans se poser trop de questions…. Je trouve qu’il y a dans cette affaire une double faute de la part des responsables: le fait d’engager des tests avec des nouvelles technologies, sans anticiper et gérer les possibles échecs, et puis surtout de le faire dans le logement social, où chaque euros dépensé devrait bénéficié à la collectivité et aux locataires sur le long terme !
Cette affaire ne devrait elle pas faire l’objet d’un signalement à la cours régionale des comptes ?
Eric Piolle, Vincent Fristot, Christine Garnier, Christophe Ferrari, ils étaient tous là pour faire les beaux sur la photo. Où sont ils passés ?
https://cdn-s-www.ledauphine.com/images/768EFAB6-730A-49F2-8222-052B631B635E/NW_detail/inauguration-du-showroom-du-batiment-autonome-sur-la-presqu-ile-de-grenoble-photo-le-dl-eve-moulinier-1568097543.jpg