Grégoire Essono © Edouard Merlo

Grégoire Essono, demandeur d’asile camerounais, raconte sa traversée de la Libye jusqu’à Grenoble

Grégoire Essono, demandeur d’asile camerounais, raconte sa traversée de la Libye jusqu’à Grenoble

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TÉMOIGNAGE – Actuellement hébergé au Patio solidaire sur le campus de Saint-Martin-d’Hères, l’écrivain Grégoire Essono a demandé l’asile en France en mars. Il vient de publier un livre, Sur les routes africaines de l’eldorado européen, qui nous conduit de son Cameroun natal jusqu’en Italie. L’auteur y relate les raisons de son départ, son parcours, les tortures qu’il a subies en Libye et son sauvetage en mer par l’ONG Save the Children.

 

 

Nous ren­con­trons Grégoire Essono au Patio soli­daire sur le cam­pus de Saint-Martin-d’Hères, ouvert depuis plus de six mois à l’Université Grenoble-Alpes. Grégoire arrive, en short et t‑shirt jaune vif, deux exem­plaires d’un livre à la main. Il s’a­git de l’ou­vrage qu’il a écrit : Sur les routes afri­caines de l’el­do­rado euro­péen, sous-titré La Libye, une four­naise ardente pour immi­grants.

 

Grégoire Essono, avec les livres qu'il compte vendre lors de la fête du Patio solidaire © Edouard Merlo

Grégoire Essono, avec les livres qu’il compte vendre lors de la fête du Patio soli­daire © Edouard Merlo

 

Nous nous ins­tal­lons à une table, au milieu des ani­ma­tions. « Mon par­cours est simple, com­mence-t-il. Je viens du Cameroun et plus pré­ci­sé­ment de Yaoundé, la capi­tale. Je suis cher­cheur en phi­lo­so­phie afri­caine ». Grégoire a décidé de quit­ter le Cameroun autant pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles que politiques.

 

« Il est impos­sible de conti­nuer à faire de la recherche au Cameroun. Mon direc­teur de recherche m’im­po­sait de chan­ter les louanges du RDPC [Rassemblement démo­cra­tique du peuple came­rou­nais, parti au pou­voir depuis trente-six ans, ndlr] afin de pou­voir pro­gres­ser académiquement. »

 

 

« Je ne voulais pas encourager le parti en place dans sa folie et sa fainéantise »

 

Lorsqu’il s’est ins­crit en thèse de doc­to­rat, Grégoire a com­pris qu’il n’a­vait aucun ave­nir au Cameroun. « Il n’y a pas de bourses pour la recherche. Les doc­to­rants sont à la merci de leur uni­ver­sité. Quand les appren­tis-cher­cheurs se rendent compte qu’ils ne peuvent plus payer, on les pousse à ensei­gner dans les uni­ver­si­tés d’État. Je ne vou­lais pas encou­ra­ger le parti en place dans sa folie et sa fainéantise. »

 

Affiche à l'occasion des six mois de l'ouverture du Patio solidaire © Edouard Merlo

Affiche à l’oc­ca­sion des six mois de l’ou­ver­ture du Patio soli­daire © Edouard Merlo

 

Grégoire nous décrit un pays plongé dans le chaos, avec de faibles pers­pec­tives d’emploi et une jeu­nesse sans espoir. L’opposition ? Pour Grégoire Essono, « elle n’existe pas ». « Il est impos­sible de contes­ter la struc­ture poli­tique en place. Les oppo­sants poli­tiques sont trai­tés dure­ment, enfer­més. Et si l’op­po­si­tion prend le pou­voir par les urnes dans une mai­rie, l’État arrête de la finan­cer. Même si, de temps à autre, pour don­ner l’illu­sion du plu­ra­lisme, il laisse une marion­nette repré­sen­ter l’opposition. »

 

 

Le Cameroun, une ancienne colonie aujourd’hui en proie à la guerre civile

 

Pour nous expli­quer la situa­tion au Cameroun, Grégoire nous donne un rapide cours d’his­toire. D’abord colo­nie alle­mande, le pays fut conquis par les forces fran­çaise et bri­tan­nique en

1916. Après la défaite alle­mande, les deux alliés se sont par­tagé le territoire.

 

Sur le mur du Patio solidaire, Thomas Sankara, homme d’État burkinabé, symbole de la lutte anti-impérialiste © Edouard Merlo

Sur le mur du Patio soli­daire, Thomas Sankara, homme d’État bur­ki­nabé, sym­bole de la lutte anti-impé­ria­liste © Edouard Merlo

« Du côté fran­çais, le prin­cipe de l’ad­mi­nis­tra­tion directe pri­mait. La popu­la­tion ne pou­vait pas s’é­man­ci­per, l’as­si­mi­la­tion s’ap­pli­quait. Dans le Cameroun anglo­phone, le prin­cipe de l’indi­rect rule a au contraire été posé : les auto­ri­tés déjà en place res­taient et on met­tait le peuple sur la voie de l’émancipation. »

 

Une situa­tion qui explique, selon Grégoire, qu’au­jourd’­hui les per­sonnes aient davan­tage d’es­prit cri­tique et une pos­ture de séces­sion, du côté anglo­phone. Car cette par­tie n’a béné­fi­cié de rien. « En réa­lité, tout le ter­ri­toire est concerné, mais cette par­tie anglo­phone s’en rend compte, pré­cise-t-il. Le gou­ver­ne­ment a décidé de répri­mer. Et c’est actuel­le­ment une guerre civile qui a lieu au Cameroun depuis deux ans. »

 

Grégoire a décidé de migrer au Tchad voi­sin, dans l’es­poir d’y trou­ver asile et de conti­nuer sa thèse de doc­to­rat. Il pen­sait y trou­ver un pays plus stable, mais a vite déchanté. « Au Tchad, la situa­tion était simi­laire. De plus, je ne rece­vais aucune réponse à ma demande d’a­sile. Je n’a­vais pas de solu­tions pour sor­tir de là. C’était la qua­dra­ture du cercle. »

 

Il y reste pen­dant un an, ensei­gnant durant un semestre à HEC-Tchad et un tri­mestre au lycée George-Washington. « Il n’y avait pas de pers­pec­tives non plus au Tchad. Quand j’ai com­pris que c’é­tait cette réa­lité dans toute l’Afrique, j’ai décidé de conti­nuer ma route et d’al­ler en Libye ».

 

Le livre de Grégoire Essono "Sur les routes africaines de l'eldorado européen" © Edouard Merlo

Le livre de Grégoire Essono « Sur les routes afri­caines de l’el­do­rado euro­péen » © Edouard Merlo

 

Il décide donc de quit­ter N’Djaména, la capi­tale du Tchad, pour une ville plus au nord et non loin de la Libye, Faya-Largeau. Mais pour fran­chir la fron­tière, il lui faut de l’argent : « Le pas­seur malien dont j’a­vais le contact récla­mait 200 000 francs CFA [envi­ron 300 euros, ndlr] pour nous ame­ner jus­qu’à Gatrone au sud de la Libye. J’ai fait des petits bou­lots pour réunir cette somme. Je creu­sais ou vidan­geais des puits, ce genre de chose. Dès que j’ai réussi à réunir les 200 000 francs CFA, notre chauf­feur est arrivé. »

 

 

« Le soir, ils arrivent, kalachnikovs à la main et prennent des filles de force »

 

Mais Grégoire devait pas­ser inaperçu car si la police libyenne l’at­tra­pait, elle allait le mettre en garde à vue et il devrait payer pour sor­tir. Prudent, le chauf­feur n’a pas pris la route directe et a cir­culé sur­tout de nuit. « On a mis six jours pour atteindre le sud de la Libye. Dans le désert, on ne peut pas rou­ler en plein jour, sinon les pneus éclatent. »

 

Malgré cela, tout ne se passe pas comme espéré et ils tombent nez à nez sur des mili­taires. « Là, ils nous ont emmené dans un camp mili­taire. Nous étions plus d’une tren­taine. Ils nous deman­daient de l’argent pour nous libé­rer. Le soir, ils arri­vaient, kalach­ni­kovs à la main, pre­naient des filles de force, les emme­naient à 10 ou 20 mètres de là et les vio­laient. Elles étaient trau­ma­ti­sées… Nous étions impuis­sants. » Après quelques jours, il réus­sit à s’é­chap­per en aban­don­nant ses diplômes et effets personnels.

 

Les uniques effets personnels de Grégoire Essono tiennent dans ce sac © Edouard Merlo

Les uniques effets per­son­nels de Grégoire Essono tiennent dans ce sac © Edouard Merlo

Il prend des convois pour rejoindre Tripoli, la capi­tale libyenne, mais se fait de nou­veau attra­per par

une milice. « On nous a mené dans un centre de déten­tion de migrants. J’y suis resté un mois. Puis, sans pré­ve­nir, ils nous ont emmené dans des bus en nous disant qu’ils nous condui­saient à Tripoli pour nous rapa­trier. C’était faux. Ils nous ont conduit à la pri­son de Sabha. »

 

Là-bas, les gar­diens le ran­çonnent de nou­veau et lui demandent 500 dinars (un peu plus de 300 euros) pour sor­tir. Ne les ayant pas, il doit donc pur­ger une peine de pri­son. C’est là qu’il découvre le busi­ness autour des migrants. « La pri­son paie aux milices envi­ron 200 dinars par tête. Pour sor­tir de pri­son, il faut payer 500 dinars. Ils se font un béné­fice de 300 dinars par prisonnier. »

 

La plu­part, comme Grégoire, n’ont pas d’argent. Au nombre de 400 dans cette pri­son, ils doivent tra­vailler comme esclaves pour de grands patrons libyens jus­qu’à ce qu’ils arrivent à réunir les pré­cieux dinars pour sor­tir de pri­son. « Le busi­ness prend une telle ampleur que des par­ti­cu­liers construisent leur propre pri­son. Ils kid­nappent et arrêtent les migrants, tout en étant en conni­vence avec les centres de détention. »

 

 

Un ouvrage dédié à l’ONG Save the children

 

Au Patio solidaire, chacun y va de son talent © Edouard Merlo

Au Patio soli­daire, cha­cun y va de son talent © Edouard Merlo

« Une fois sorti de la pri­son et après de mul­tiples péré­gri­na­tions, j’ar­rive à Tripoli et je tra­vaille dans les chan­tiers pour payer ma tra­ver­sée de la Méditerranée. Je réunis cette somme, et le jour J, à minuit on part en pleine mer. À bord de l’embarcation, je suis bous­so­lier. Mais vers 6 heures, le bateau s’ar­rête : bien évi­dem­ment, le maté­riel n’é­tait pas adé­quat et pre­nait l’eau. Le bateau com­mence à cou­ler et les gens à pani­quer. Soudain, un bateau de l’ONG Save the chil­dren arrive et nous sauve tous. Sans eux, nous serions morts comme des mil­liers d’autres en Méditerranée », affirme Grégoire non sans émo­tion. Son ouvrage est d’ailleurs dédié à l’ONG.

 

Le livre raconte le par­cours de l’au­teur en s’ap­puyant sur des élé­ments réels mais d’une manière roman­cée « pour qu’il soit acces­sible à toutes les caté­go­ries sociales et intel­lec­tuelles ». Il met ainsi en scène trois jeunes Africains qui quittent le Cameroun pour les rai­sons à la fois poli­tiques, éco­no­miques et sociales.

 

 

« Ils nous forcent à nous allonger sur le sol et à regarder le soleil »

 

« On ne peut pas arrê­ter ce qui se passe en Libye, estime Grégoire. C’est devenu un tel busi­ness…» Écrire est devenu pour lui un moyen de par­ler des tor­tures qu’il a subies, le faire ver­ba­le­ment étant très difficile.

 

la pièce du Patio solidaire où dorment Grégoire Essono ainsi que d'autres migrants © Edouard Merlo

la pièce du Patio soli­daire où dorment Grégoire Essono ainsi que d’autres migrants © Edouard Merlo

« Ils tor­turent pour te for­cer à payer, pour que tu incites ta famille res­tée au pays à payer. Par exemple, ils nous obligent à nous allon­ger sur le sol et à regar­der le soleil. Si un pri­son­nier ferme les yeux, une balle de kalach­ni­kov le rap­pelle à l’ordre… Je connais Boniface, un com­pa­triote qui a été kid­nappé. Pour le tor­tu­rer, ses ravis­seurs lui ont mis un sachet plas­tique sur la tête et l’ont allumé. Certains en meurent. »

 

Grégoire Essono a effec­tué sa demande d’asile mi-mars en France. Il a été classé en pro­cé­dure Dublin puis­qu’il est d’abord entré en Italie. « On demande à l’Italie si elle peut me rece­voir. J’attends encore… », conclut-il, fataliste.

 

Édouard Merlo

 

 

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EM

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