La tour Perret : “une vieille dame” en péril

La tour Perret : “une vieille dame” en péril

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
L’architecture, c’est ce qui fait les belles ruines” pré­di­sait l’architecte Auguste Perret. Sa tour pour regar­der les mon­tagnes, comme il l’appelait, trône tou­jours au centre du parc Paul Mistral, bien déla­brée. Symbole de la ville de Grenoble, ce monu­ment est fermé au public en rai­son de sa dégra­da­tion. Près de 88 ans de règne sur la ville ont érodé son béton armé, maté­riau pour lequel cette œuvre est un manifeste.
“Tous les grands évè­ne­ments deviennent des occa­sions de construire. Aujourd’hui, aux Jeux Olympiques, on ne fait plus de sport mais de l’architecture. La tour devient alors le sym­bole. Regardez la tour Eiffel, le pro­jet de tour Tatlin, d’ailleurs repris à Londres en 2012. Il y a sans doute un peu de l’inconscient mas­cu­lin… Depuis Babel, on fait des tours” explique Cédric Avenier, archi­tecte, cher­cheur au labo­ra­toire des cultures construc­tives et auteur de L’ordre du béton, la tour Perret de Grenoble paru en mai 2013.
L’exposition inter­na­tio­nale de la houille blanche et du tou­risme, qui s’est dérou­lée à Grenoble en 1925, n’a pas dérogé à cette règle et s’est parée d’une tour haute de 90 mètres, en béton armé. La nou­veauté était là, dans ce choix d’un maté­riau qui n’a­vait alors pas gagné ses lettres de noblesse. « Dans les années 1920, la France était en pleine recons­truc­tion et on com­men­çait à uti­li­ser réel­le­ment le béton dont on avait alors une très mau­vaise culture. On fai­sait sur­tout de la pierre mou­lée. Le béton était réservé à un usage indus­triel » explique Cédric Avenier.

Auguste Perret (1874-1954)

Auguste Perret (1874−1954)

A l’é­poque, peu nom­breux sont les archi­tectes qui tra­duisent ce maté­riau nou­veau par une esthé­tique nou­velle. Comme Tony Garnier, Auguste Perret fait par­tie de ceux-ci. Difficile alors de construire le phare de Grenoble en béton sans cho­quer. Difficile sur­tout de gagner les concours.
Très inté­gré dans les milieux intel­lec­tuels avant gar­distes de l’é­poque, Auguste Perret compte sur sa maî­tresse, Marie Dormoy, pour le faire connaître à Grenoble. Elle lui pré­sente Pierre André Farcy, conser­va­teur du musée de la ville, alors renommé en Europe. Grâce à ce réseau, Auguste Perret obtient enfin la carte blanche dont il rêvait. Après le Casino de Saint-Malo, mais sur­tout le théâtre des Champs-Elysées à Paris (1913), ou encore l’é­glise Notre-Dame du Raincy, Auguste Perret peut enfin construire son manifeste.
La tour Perret en construction - dans Kenneth Frampton

La tour Perret en construc­tion – dans Kenneth Frampton

L’érection (dont on rap­pelle que le mot “ne se dit qu’en par­lant des monu­ments”, selon Flaubert) de la tour se fait « de manière très ration­nelle. Il pense des formes qui puissent être cof­frées. Là où Le Corbusier pro­po­sait un « état d’es­prit de la série », Perret stan­dar­dise les pièces plu­tôt que les bâti­ments. Un peu comme les Legos, toutes les pièces sont les mêmes mais pas une mai­son ne se res­semble » explique Cédric Avenier. Une tour de béton, de vide et quelques bouts de métal. Visiblement enthou­siasmé par l’in­gé­nio­sité de l’ar­chi­tecte-construc­teur (rap­pe­lons que Perret était aussi asso­cié avec ses frères dans une entre­prise de maçon­ne­rie), Cédric Avenier détaille la construc­tion d’un monu­ment, dont il pense qu’il « sur­vi­vra a beau­coup de pro­jets actuels. Le béton, c’est durable et local ! »
Perret frères architectes, Tour d'orientation de Grenoble, 1924 © IFA

Perret frères archi­tectes, Tour d’o­rien­ta­tion de Grenoble, 1924 © IFA

Perret construit donc la moder­nité urbaine, en tout cas son sym­bole : la tour. Lui qui consta­tait que « la ligne hori­zon­tale est triste, c’est la ligne du som­meil et de la mort. La ver­ti­cale est la sta­tion debout. C’est la ligne de la vie ». La tour per­met d’é­chap­per à la ville, de vivre au milieu des nuages, d’ad­mi­rer aussi les mon­tagnes gre­no­bloises. “Appeler cet ouvrage un gratte-ciel, c’est bien exa­géré. C’est un bef­froi que nous avons voulu construire” explique l’ar­chi­tecte, enra­ci­nant sa moder­nité dans la tradition. 
Mais la tour n’est pas entre­te­nue et se dégrade. Déjà en 1980, Kenneth Frampton, célèbre cri­tique d’ar­chi­tec­ture, écrit dans L’architecture moderne, une his­toire cri­tique : « d’autres édi­fices, comme la tour d’orientation de Grenoble (1924−1925) (…), dont les bétons se sont désa­gré­gés, sont dans un état de déla­bre­ment cri­tique”. Depuis, trois maires se sont suc­cédé. 
Aujourd’hui, l’op­po­si­tion prend la tour comme sym­bole de l’a­ban­don par la ville de son patri­moine. Pour Matthieu Chamussy, conseiller muni­ci­pal UMP, « cette muni­ci­pa­lité n’est pas inté­res­sée par le patri­moine archi­tec­tu­ral de Grenoble. Cela fait dix-huit ans qu’elle est au pou­voir et rien n’est fait ! Il y a une dis­tor­sion énorme entre l’u­sage de la tour comme argu­ment pro­mo­tion­nel de la ville et son état d’a­ban­don. En 2008, il y a même eu une oppor­tu­nité man­quée : un cimen­tier a pro­posé une opé­ra­tion de mécé­nat… La tour ne sert plus qu’à lan­cer le feu d’ar­ti­fice du 14 juillet. C’est une véri­table friche cultu­relle, alors qu’au-delà du patri­moine, ce pour­rait être un bras de levier éco­no­mique et tou­ris­tique. » La muni­ci­pa­lité n’a, quant à elle, pas donné suite à nos appels. 
L'ordre du béton, la tour Perret de Grenoble. Cédric Avenier

L’ordre du béton, la tour Perret de Grenoble. Cédric Avenier

« Le pro­blème, c’est que la mai­rie ne sait pas quoi en faire », explique Cédric Avenier. « Quelle des­ti­na­tion pour ce lieu ? C’est une tour pour regar­der les mon­tagnes. Il ne faut pas y col­ler une baraque à frite… Sur le site de la Bastille, on n’a pas fait grand chose et c’est le lieu le plus fré­quenté. La tour, c’est une vieille dame res­pec­table et ça marche très bien. Il ne faut pas en faire une cocotte faus­se­ment maquillée. Pas besoin d’un pro­jet pha­rao­nique ». Grenoble a, semble-t-il, oublié de trou­ver une fonc­tion, une des­ti­na­tion à ce lieu sym­bole. Pourquoi ne pas ima­gi­ner que les citoyens s’emparent de cette ques­tion et sou­mettent leurs idées pour le futur de la tour Perret ?
Lucas Piessat
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Place Gre'net

Auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

A lire aussi sur Place Gre'net

Éclairage de la partie haute de la tour Perret aux couleurs de l'indice de qualité de l'air Atmo. Ici la couleur jaune correspond à un indice "dégradé". © Aurianne Poillet - Ville de Grenoble
Qualité de l’air à Grenoble : la tour Perret trans­for­mée en phare va affi­cher les cou­leurs de l’in­dice Atmo

REPORTAGE VIDÉO - Depuis ce 11 février 2022, la partie haute de la tour Perret s'illumine tous les soirs de 19 à 23 heures aux Lire plus

Les paysages depuis la Tour Perret de Grenoble s'exposent... en attendant les travaux de restauration fin 2022?
Les pay­sages depuis la Tour Perret de Grenoble s’ex­posent… en atten­dant les tra­vaux de res­tau­ra­tion fin 2022 ?

FLASH INFO — "Cent ans de paysages depuis la Tour Perret". Telle est la promesse de l'exposition organisée par la Ville de Grenoble à l'Ancien Lire plus

Saisi par Alain Carignon, le préfet de l'Isère ne voit "à ce stade" aucune illégalité dans le budget 2022 de la Ville de Grenoble
Grenoble : un bud­get 2022 dopé par des ces­sions d’ac­tions sur fond d’en­det­te­ment persistant

DÉCRYPTAGE - "Capitale verte", plan écoles, travaux de la Tour Perret, rénovation de gymnases, renouvellement urbain à Mistral, à la Villeneuve… Autant de démarches et Lire plus

Des travaux en urgence dès le mercredi 3 mars pour consolider le sommet de la Tour Perret
Des tra­vaux en urgence dès le mer­credi 3 mars pour conso­li­der le som­met de la Tour Perret

  FLASH INFO — Non, la Tour Perret du parc Paul-Mistral de Grenoble ne risque pas de s'effondrer, rassure la Ville de Grenoble. En décembre Lire plus

Des travaux en urgence dès le mercredi 3 mars pour consolider le sommet de la Tour Perret
Tour Perret : la Ville de Grenoble inquiète pour la sta­bi­lité de l’é­di­fice a sécu­risé ses abords immédiats

  FLASH INFO -  Le service d'astreinte de la Ville de Grenoble a délimité un périmètre de sécurité d'un rayon de 50 mètres aux abords Lire plus

François Botton, architecte livre quelques explication sur le chantier test de la restauration de la tour Perret. © Joël Kermabon - Place Gre'net
Restauration (très atten­due) de la tour Perret : un chan­tier pilote ouvert au public est lancé

  FOCUS - La ville de Grenoble vient de lancer le chantier pilote visant à déterminer la bonne recette à employer pour restaurer les bétons Lire plus

Flash Info

|

20/05

10h43

|

|

19/05

10h45

|

|

19/05

9h27

|

|

18/05

18h58

|

|

18/05

17h47

|

|

18/05

8h02

|

|

16/05

16h29

|

|

16/05

15h22

|

|

13/05

10h40

|

Les plus lus

A écouter| Chronique Place Gre’net – RCF épi­sode 31 : « Le bur­kini tou­jours à la une de l’ac­tua­lité à Grenoble »

Abonnement| Burkini dans les pis­cines à Grenoble : 40 maires et 27 élus métro­po­li­tains demandent à Éric Piolle de reti­rer sa déli­bé­ra­tion, les réac­tions affluent de toutes parts

Politique| Grenoble : un conseil muni­ci­pal divisé adopte le port du bur­kini dans les pis­cines municipales

Agenda

Je partage !
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin