Le goulag et la répression politique en Russie sous l'ère stalinienne font l'objet d'une exposition inédite en France, au Musée de la Résistance de l'Isère.

Goulag : le Musée de la Résistance plonge dans l’u­ni­vers des camps de la Russie stalinienne

Goulag : le Musée de la Résistance plonge dans l’u­ni­vers des camps de la Russie stalinienne

FOCUS – La nou­velle expo­si­tion tem­po­raire du Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère quitte, une nou­velle fois, les fron­tières de France pour tour­ner son regard vers la Russie. En retra­çant l’his­toire de la répres­sion poli­tique et des camps de tra­vail russes, ces fameux gou­lags deve­nus sym­boles des régimes tota­li­taires, le musée parle aussi et sur­tout de l’hor­rible ampleur cri­mi­nel du régime stalinien.

Né d’un acro­nyme pure­ment admi­nis­tra­tif, signi­fiant en russe « admi­nis­tra­tion prin­ci­pale des camps », le mot Goulag est devenu un sym­bole inter­na­tio­nal, celui des camps de tra­vail des régimes tota­li­taires et des logiques concen­tra­tion­naires. Et c’est ce mot, seul, qui donne son nom à la nou­velle expo­si­tion du Musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère. Un regard sur la Russie sta­li­nienne, à tra­vers le prisme de ses camps, qui consti­tue une pre­mière en France.

Perm-6, dernier goulag conservé parmi les milliers que connut le territoire russe © Franck Ardito

Perm‑6, der­nier gou­lag conservé parmi les mil­liers que connut le ter­ri­toire russe. © Franck Ardito

L’idée ne date pas d’hier : voilà cinq ans que l’as­so­cia­tion Ouralpes a pris contact avec la direc­tion du musée pour pro­po­ser cette thé­ma­tique. Un par­te­na­riat s’est alors engagé avec l’ONG russe Memorial et le Centre mémo­riel Perm-36. Et si Alice Buffet a, depuis, pris la direc­tion du Musée de la Résistance, son ancien direc­teur Olivier Cogne est aujourd’­hui com­mis­saire de cette expo­si­tion, abou­tis­se­ment de plu­sieurs années de travail.

Les pré­mices du gou­lag dans la révo­lu­tion bolchévique

Si les gou­lags appa­raissent offi­ciel­le­ment en 1929, la révo­lu­tion bol­ché­vique de 1917 a rapi­de­ment mené à la créa­tion de camps de concen­tra­tion pour les oppo­sants au nou­veau régime. Et, de la même manière, le gou­lag a per­duré sous d’autres formes après sa fin offi­cielle dans les années 50, suite à la mort de Staline. Comme l’ex­plique Tatiana Koursina, ex-direc­trice du Centre mémo­riel Perm-36, le gou­lag en tant que concept dépasse les fron­tières du temps.

Pour mieux se rap­pe­ler des pré­mices du gou­lag, l’ex­po­si­tion invite le visi­teur a pas­ser dans une « allée des bour­reaux ». Félix Dzerjinski, Guenrikh Iagoda, Nikolaï Lejov, Lavrenti Beria… autant de figures poli­tiques russes qui par­ti­ci­pèrent aux répres­sions poli­cières et aux mas­sacres, avant d’être eux-même dévo­rés par le régime qu’ils ali­men­taient en sacri­fices humains. Au bout de l’al­lée, une carte de la Russie montre « la constel­la­tion de gou­lags » que connut le pays.

La carte des goulags exposée au Musée de la Résistance © Florent Mathieu - Place Gre'net

La carte des gou­lags expo­sée au Musée de la Résistance. © Florent Mathieu – Place Gre’net

Des images des gou­lags ? Sans sur­prise, les seules pho­to­gra­phies qui existent pro­viennent du pou­voir lui-même. Elles n’en res­tent pas moins des docu­ments pré­cieux. Tout comme le sont, et peut-être plus encore, les des­sins d’an­ciens pri­son­niers qu’ex­pose pour la pre­mière fois en France le musée de la Résistance. Des œuvres simples – repré­sen­ta­tions du camp ou scènes de tra­vaux for­cés sous la sur­veillance des sol­dats – qui disent beau­coup d’une réa­lité gom­mée des mémoires.

La Grande ter­reur et ses por­traits de condam­nés à mort

Mais le cœur de l’ex­po­si­tion réside dans son espace cen­tral où s’ex­posent des por­traits de vic­times de la Grande ter­reur, lorsque 750 000 per­sonnes furent condam­nées à mort par le pou­voir sta­li­nien, en l’es­pace de quelques mois, d’août 1937 à novembre 1938. Des hommes et des femmes consi­dé­rés comme dis­si­dents, iden­ti­fiés comme Juifs ou sim­ple­ment sans parti, pris en pho­to­gra­phie quelques heures avant leur exécution.

Ivan Alekseïevitch Belokachkine, exécuté à 17 ans.

Ivan Alekseïevitch Belokachkine, exé­cuté à 17 ans.

Les visages sont fer­més, durs, hagards ou apeu­rés. Les regards captent celui du visi­teur, tan­dis qu’une plaque rap­pelle les noms de cha­cun, et les dates de leur mort. Sur un mur, le visage d’un enfant au regard tendre et à l’ex­pres­sion bra­vache : Ivan Alekseïevitch Belokachkine, « sans parti, sans occu­pa­tion défi­nie, sans domi­cile fixe ». Arrêté à seize ans, exé­cuté à dix-sept. Il sera réha­bi­lité en 1955, dix-sept ans après sa mort.

Et pen­dant que la ter­reur s’a­bat sur la popu­la­tion russe, les pri­son­niers s’en­tassent dans les gou­lags. Ces camps atteignent leur apo­gée dans les années 50, avec plus de deux mil­lions et demi de pri­son­niers. Mouvements de grève ou d’é­meutes se mul­ti­plient. Le pou­voir finira alors par lâcher du lest, dépassé par sa propre folie concen­tra­tion­naire. Entre 1955 et 1956, 90 % des déte­nus poli­tiques seront libérés.

Des réfu­giés russes en Isère… dont Léon Trotski

Si ce n’est pas la pre­mière fois que le musée de la Résistance de Grenoble s’in­té­resse au des­tin de pays étran­gers, il veille tou­jours à rat­ta­cher l’his­toire du monde à celle de son ter­ri­toire. Une par­tie de l’ex­po­si­tion se consacre ainsi aux exi­lés russes ayant trouvé refuge en Isère, par­fois quelques années seule­ment après la venue au pou­voir des bol­ché­viques. Comme sou­vent, Grenoble sera une ville d’ac­cueil pour ces réfugiés.

Les exilés russes en Isère © Florent Mathieu - Place Gre'net

Les exi­lés russes en Isère. © Florent Mathieu – Place Gre’net

Et le musée de rap­pe­ler un fait his­to­rique sou­vent oublié. À savoir que l’Isère fut la terre d’ac­cueil durant une année entière d’un cer­tain Lev Davidovitch Bronstein, plus connu sous le pseu­do­nyme de… Léon Trotski. En rési­dence sur­veillée à Domène de 1934 à 1935, le révo­lu­tion­naire sera fina­le­ment expulsé et trou­vera refuge en Norvège. Plus tard, il tra­ver­sera l’o­céan pour retrou­ver le Mexique, où les hommes de Staline l’as­sas­si­ne­ront en 1940.

Une mémoire confis­quée par le pou­voir russe ?

Peut-on éga­le­ment rat­ta­cher l’his­toire des gou­lags à celle du temps pré­sent ? Une chose est cer­taine : le pou­voir russe actuel tient à gar­der la maî­trise sur la mémoire col­lec­tive. Autrefois indé­pen­dante, la direc­tion du Centre mémo­riel Perm-36, der­nier camp conservé en l’é­tat parmi les mil­liers qui exis­tèrent en Russie, a été reprise par l’État en 2014, et avec elle ses archives, docu­ments et objets témoins de cette Histoire.

Des ossements témoins des massacres d'antan : 8000 corps découverts à Voronej en 2008 © Tomasz Kizny

Des osse­ments, témoins des mas­sacres d’an­tan : 8 000 corps décou­verts à Voronej en 2008. © Tomasz Kizny

Évincée, l’an­cienne direc­trice Tatiana Koursina déplore natu­rel­le­ment cette reprise en main mais ne déses­père pas de pou­voir récu­pé­rer une par­tie de sa col­lec­tion. Et annonce, ultime pied-de-nez au pou­voir à l’heure du numé­rique, la créa­tion pro­chaine d’un musée vir­tuel en ligne consa­cré à la mémoire des gou­lags et de la répres­sion poli­tique en Russie.

En atten­dant la créa­tion de ce site que l’on espère mul­ti­lingue, les Grenoblois pour­ront assis­ter à une confé­rence excep­tion­nelle de Tatiana Koursina et de la direc­trice du musée Mémorial de Moscou Irina Galkova, le ven­dredi 16 novembre à 18 h 30 au Palais du par­le­ment. Un des ren­dez-vous, parmi les nom­breux autres, qui accom­pa­gne­ront la nou­velle expo­si­tion tem­po­raire d’un musée tou­jours prompt à don­ner un sens à l’Histoire des peuples.

Florent Mathieu

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