Corruption : la réputation des placiers de Grenoble salie par des affabulateurs et des brebis galeuses ?

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DÉCRYPTAGE – Du jamais vu. Tout un service, en l’occurrence celui des placiers de Grenoble, porte plainte contre X pour diffamation. Motif ? Deux articles les accablant de faits de corruption, dont l’un publié dans le quotidien régional Le Dauphiné libéré. Ces placiers n’ont-ils vraiment rien à se reprocher ? Pour tenter de démêler le vrai du faux, nous les avons rencontrés chez leur avocat et suivis sur les marchés.

 

 

Mardi matin 7 heures. Sur le mar­ché Saint-Bruno de Grenoble, les pre­miers mar­chands – des camions ambu­lants, des pri­meurs, des ven­deurs de fripes –, finissent de s’ins­tal­ler. Ce sont les com­mer­çants « abon­nés » du mar­ché. Ils ont leur place atti­trée. Et puis il y a tous les autres, les non titu­laires, ceux qui n’ont pas d’emplacement dédié.

 

De bon matin, seuls les commerçants abonnés commencent à s'installer, les autres devront attendre le placier © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

De bon matin, les com­mer­çants abon­nés com­mencent à s’ins­tal­ler, les autres devront attendre le pla­cier. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

 

Une solu­tion pour­rait être de les lais­ser se débrouiller entre eux. Sauf que cer­taines places sont plus avan­ta­geuses que d’autres pour vendre. En outre, il se peut qu’il n’y ait pas assez d’emplacements pour tous. Ainsi, pour évi­ter les foires d’empoigne, la loi fran­çaise a prévu qu’un pro­fes­sion­nel – le pla­cier, un agent muni­ci­pal asser­menté – mette tout le monde d’accord en fai­sant appli­quer le règle­ment des mar­chés en vigueur.

 

 

Deux articles ont mis le feu aux poudres 

 

 

Il est 7 h 20. Arrive Frédéric*, le pla­cier du mar­ché Saint-Bruno. Une bonne ving­taine de com­mer­çants non séden­taires n’at­tendent plus que lui. Tous s’agglutinent autour de l’agent muni­ci­pal. Frédéric les salue.

 

Le placier du marché Saint Bruno vient d'arriver. Les commerçants l'attendent, pour les formalités et le tirage au sort, avant de choisir leur emplacement et pouvoir déballer © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Le pla­cier du mar­ché Saint-Bruno vient d’ar­ri­ver. Les com­mer­çants l’at­tendent pour les for­ma­li­tés et le tirage au sort avant de pou­voir débal­ler. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Quelques-uns s’in­ter­rogent sur la pré­sence d’une jour­na­liste de Place Gre’net. « Encore un article sur le mar­ché Saint-Bruno ? », s’é­tonne une ven­deuse. « Oui, et c’est moi la vedette aujourd’­hui ! », lui répond le pla­cier, du tac au tac.

 

En réa­lité, nous lui avons donné ren­dez-vous afin de pou­voir obser­ver de près en quoi consiste sa pro­fes­sion et ses pra­tiques. Avec, en toile de fond, la ques­tion de la cor­rup­tion…

 

Car nombre de lec­teurs ont pris connais­sance du témoi­gnage d’une com­mer­çante, paru dans le jour­nal de l’Union de quar­tier Berriat-Saint-Bruno-Europole. Ou ont décou­vert, avec encore plus de stu­pé­fac­tion, un long article sorti dans Le Dauphiné libéré, titré « Y a‑t-il de la cor­rup­tion sur les mar­chés de Grenoble ? »

 

 

Les placiers subissent désormais moqueries et quolibets

 

 

Dans l’en­quête menée par Le Dauphiné libéré, sont expli­ci­te­ment rela­tés des agis­se­ments frau­du­leux d’an­ciens pla­ciers gre­no­blois, sans tou­te­fois mettre tout le monde dans le même sac. De plus, la jour­na­liste du quo­ti­dien régio­nal a pris soin d’ob­ser­ver le tra­vail d’un agent en fonc­tion.

 

"Vous ne pouvez pas imaginer comment on peut brasser de l'argent quand on est placier" Extrait de l'article du Dauphiné libéré, en ligne et dans ses pages, le 14 avril 2017

« Vous ne pou­vez pas ima­gi­ner com­ment on peut bras­ser de l’argent quand on est pla­cier » Extrait de l’ar­ticle du Dauphiné libéré, en ligne et dans ses pages, le 14 avril 2017

Et ce pla­cier-là, à en croire son article, est visi­ble­ment appré­cié pour son tra­vail, et n’a rien à se repro­cher. Alors pour­quoi remuer ciel et terre et por­ter plainte pour dif­fa­ma­tion contre X ? Les pla­ciers du ser­vice de la Ville de Grenoble n’en démordent pas : « Ces articles nous ont fait beau­coup de tort. »

 

Ils se plaignent ainsi de subir à pré­sent moque­ries et quo­li­bets à lon­gueur de temps. « C’est grave. Nous per­dons de notre auto­rité, alors que le métier est déjà suf­fi­sam­ment dif­fi­cile comme ça parce qu’on a affaire à des fortes têtes », alerte Frédéric.

 

Leur der­nier va-tout ? En pas­ser par la jus­tice, qui com­man­di­tera une enquête poli­cière. D’autant que la « Ville [nous] a lais­sés tom­ber », estiment-ils, écœu­rés. La col­lec­ti­vité a en effet retiré sa plainte pour dif­fa­ma­tion contre le jour­nal de l’Union de quar­tier. Pour laver leur hon­neur, les pla­ciers de tout le ser­vice de Grenoble ont donc décidé de dépo­ser plainte contre X pour dif­fa­ma­tion, le 16 juin der­nier. Néanmoins, le malaise est tel que cer­tains d’entre eux songent à deman­der une muta­tion sur un autre poste à la mai­rie.

 

 

Les placiers en colère veulent faire toute la transparence

 

 

N’y a‑t-il jamais eu de pla­ciers cor­rom­pus à la Ville de Grenoble ? Les enquêtes judi­ciaire et poli­cière qui découlent de la plainte contre X feront toute la lumière là-des­sus. En atten­dant, tous les pla­ciers du ser­vice se déclarent « sereins ». Ils « n’ont rien à se repro­cher et veulent faire toute la trans­pa­rence ».

 

Cabinet d'avocat, devanture Maître Bernard Boulloud © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Cabinet d’a­vo­cat, devan­ture Maître Bernard Boulloud. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Quelques jours avant le ren­dez-vous sur le mar­ché Saint-Bruno, les agents muni­ci­paux ont accepté de ren­con­trer Place Gre’net chez leur avo­cat, Maître Boulloud. Réticents à l’é­gard de la presse, Jackie, Dimitri, Frédéric, Étienne et José ont bien voulu répondre à nos ques­tions, encou­ra­gés par leur défen­seur. « Cela nous per­met aussi de nous expli­quer davan­tage que dans Le Dauphiné libéré ».

 

N’ont-ils pas été suf­fi­sam­ment appro­chés par notre consœur du quo­ti­dien régio­nal ? Jackie se sou­vient pour­tant l’a­voir vue le jour de sa venue sur le mar­ché. « Je l’ai même prise pour une com­mer­çante. » Contactée, la jour­na­liste a confirmé s’être bien pré­sen­tée à lui, lui avoir expli­qué l’ob­jet de son repor­tage et avoir réa­lisé son enquête en toute trans­pa­rence. « J’ai même dis­cuté avec le pla­cier au moment de sa pause café », assure Saléra Benarbia.

 

Par ailleurs, cette der­nière a sol­li­cité le res­pon­sable du ser­vice des pla­ciers et les adjoints réfé­rents, les­quels n’ont pas donné suite. Un tra­vail jour­na­lis­tique ron­de­ment mené. Malgré tout, les pla­ciers sont mécon­tents. Visiblement, ils ont encore des choses à révé­ler.

 

 

« Je suis sali, ces accusations sont gratuites »

 

 

Comment se sentent-ils aujourd’­hui ? Les cinq pla­ciers autour de la table se disent sur­tout bles­sés. « Moralement, c’est dur de lire des choses comme ça dans la presse. Par rico­chet, vos proches aussi sont tou­chés, témoigne Étienne, visi­ble­ment ému, une boule au fond de la gorge. Ma fille de 23 ans est cho­quée. » Les plai­san­te­ries vont en effet bon train sur le mar­ché, qui plus est dans un cli­mat déjà rela­ti­ve­ment tendu depuis la mise en place du nou­veau règle­ment.

 

"Vous ne pouvez pas imaginer comment on peut brasser de l'argent quand on est placier" Extrait d'un témoignage d'un ancien placier dans l'enquête du Dauphiné libéré, en ligne et dans ses pages, le 14 avril 2017

« Vous ne pou­vez pas ima­gi­ner com­ment on peut bras­ser de l’argent quand on est pla­cier » Extrait d’un témoi­gnage d’un ancien pla­cier dans l’en­quête du Dauphiné libéré, en ligne et dans ses pages, le 14 avril 2017

« On est inno­cents !, pro­teste Frédéric. Je ne me recon­nais pas là-dedans. Je suis sali, ces accu­sa­tions sont gra­tuites. » Le pla­cier fait réfé­rence, une fois de plus, aux allé­ga­tions de com­mer­çants et d’an­ciens pla­ciers, en par­ti­cu­lier dans l’ar­ticle du Dauphiné libéré. Des accu­sa­tions qui ten­dant à lais­ser pen­ser que de nom­breux pla­ciers abu­se­raient de leurs pré­ro­ga­tives, accep­te­raient des cadeaux et des (gros) pour­boires.

 

Des mon­tants fara­mi­neux sont avan­cés… « C’est vrai­ment curieux que les com­mer­çants acceptent d’en­trer dans ce jeu ! », font remar­quer les pla­ciers, stu­pé­faits. Encore plus curieux qu’ils déboursent plus d’argent que le prix à payer. « Ils ne roulent pas sur l’or. Parfois, les com­mer­çants n’ont même pas assez pour nous payer leur droit de place. On doit attendre leur pre­mière vente pour encais­ser leur paie­ment », étaye l’un des pla­ciers de la Ville.

 

 

Des témoins peu fiables ?

 

 

Non, affirment à l’u­nis­son les pla­ciers, ils n’ar­ron­dissent pas leurs fins de mois grâce à des mani­gances. Ils ne roulent pas sur l’or, comme cet ancien pla­cier de Grenoble l’af­firme dans Le Dauphiné libéré. « Après qua­rante ans d’an­cien­neté, mon salaire atteint tout juste 2 000 euros », affirme José.

 

Journal de mars de l'Union de quartier Berriat-Saint Bruno-Europole, dans lequel se trouve le témoignage litigieux, motif d'assignation pour diffamation par la Ville de Grenoble.

Journal de mars 2017 de l’Union de quar­tier Berriat-Saint Bruno-Europole, dans lequel se trouve le témoi­gnage liti­gieux, motif d’as­si­gna­tion pour dif­fa­ma­tion par la Ville de Grenoble.

A pro­pos de ce mys­té­rieux pla­cier à la langue bien pen­due dans les colonnes du DL, il a été « viré du ser­vice, il y a envi­ron deux ou trois ans », nous révèlent les pla­ciers. Mais conti­nue­rait de rôder sur les mar­chés, de dis­cu­ter avec les com­mer­çants et de mon­ter le bour­ri­chon des ven­deurs contre ses anciens col­lègues. Dixit les pla­ciers.

 

José a été l’une de ses cibles : « Il a voulu liguer les com­mer­çants contre moi, les inci­ter à por­ter plainte contre moi, en m’accusant d’homophobie. »

 

Mais quid des accu­sa­tions que lance Amandine, éle­veuse d’a­gneaux à Mens, dans le jour­nal de l’Union de quar­tier Berriat-Saint Bruno-Europole ? « Elle a été mani­pu­lée ! », rétorquent les pla­ciers, qui assurent se tenir à la dis­po­si­tion de la jus­tice pour en dire davan­tage.

 

En somme, à entendre les pla­ciers, la jour­na­liste du Dauphiné libéré et les béné­voles de l’Union de quar­tier Berriat-Saint-Bruno-Europole seraient tom­bés sur des témoins peu fiables. Reste à savoir com­ment juger de la fia­bi­lité d’un témoin…

 

 

« Vous savez : c’est humain d’en mettre dans sa poche »

 

 

Quoi qu’il en soit, force est de consta­ter que les avis des com­mer­çants sont par­ta­gés sur le sujet. Au hasard et en toute dis­cré­tion, nous ques­tion­nons plu­sieurs ven­deurs, aussi bien sur les mar­chés Saint-Bruno que de l’Estacade.

 

Marché de l'Estacade, Grenoble © Chloé Ponset - Place Gre'net

Marché de l’Estacade, Grenoble. © Chloé Ponset – Place Gre’net

La plu­part attestent de l’honnêteté des pla­ciers. « Ça se passe bien. Il est très sympa », affirme une ven­deuse. Un autre déclare : « Il est tou­jours là pour nous arran­ger, lors­qu’on a un souci de sta­tion­ne­ment. » Deux frères pré­sents sur le mar­ché depuis 2008 l’as­surent : « Jamais aucun pla­cier ne nous a demandé quoi que ce soit en dehors du droit de place ! »

 

Par contre, l’a­vis de cet autre com­mer­çant ambu­lant semble plus mesuré sur l’hon­nê­teté de la pro­fes­sion : « Les pla­ciers sont très cor­rects à Grenoble. Ici, ils sont réglos. Par contre, j’en ai vu dans d’autres villes qui avan­ta­geaient ceux qui étaient là à l’an­née. »

 

Et cer­tains ne se font pas prier pour écor­ner la répu­ta­tion des pla­ciers. Il ne faut ainsi guère attendre long­temps pour tom­ber sur deux com­mer­çants dont les pro­pos fran­chissent la ligne rouge. Le pre­mier a vu des choses, sait des choses, mais ne veut rien dire, sinon lan­cer ce genre de petites phrases : « Vous savez, c’est humain d’en mettre dans sa poche… »

 

Quant au second, droit dans les yeux, il mar­tèle : « Les pla­ciers ? Tous des cor­rom­pus, mais tous ! Ils gagnent bien plus que moi, que vous… Ils ont des mai­sons secon­daires. Demandez-leur ! ». A‑t-il, vu, per­son­nel­le­ment, un com­mer­çant grais­ser la patte d’un pla­cier ? Il fait mine de ne pas entendre la ques­tion. Pas témé­raire non plus, le com­mer­çant pré­vient en tour­nant les talons : « Bon, je ne vous ai rien dit ! »

 

 

Un témoignage sur des faits de corruption remontant à plus de vingt ans

 

 

Que pen­ser tou­te­fois de cet autre témoi­gnage très accu­sa­teur que Place Gre’net n’a pas dif­fusé sur son site pour ne pas tom­ber, à son tour, sous le coup d’une plainte pour dif­fa­ma­tion ? Intrigués, nous avons contacté la ven­deuse, qui a désor­mais arrêté son acti­vité.

 

Marché Saint Bruno © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Marché Saint-Bruno © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Elle nous a trans­mis son nom et pré­nom et assure être prête à témoi­gner à visage décou­vert. Et qu’af­firme-t-elle ? Qu’il y a plus de vingt ans, sur le mar­ché Saint-Bruno, elle don­nait 100 francs au pla­cier sous le man­teau, au lieu de 5, pour être bien ins­tal­lée. « Ça a tou­jours été comme cela, même si ce n’est pas nor­mal… Mais on accep­tait parce qu’on fai­sait une bonne vente là où j’é­tais située. »

 

Les pla­ciers réunis dans la salle de réunion de Maître Boulloud écoutent ce témoi­gnage que Place Gre’net leur rap­porte, éber­lués. Aussitôt, ils inter­rogent : qui est cette com­mer­çante ? José et Jackie sont les plus anciens de l’é­quipe. Ils étaient dans le ser­vice à l’é­poque. Ils ne voient vrai­ment pas de quelle com­mer­çante il pour­rait s’agir.

 

José pré­vient : « On n’a rien à voir avec cette affaire… On était six ou sept à l’é­poque mais on a vu pas­ser tel­le­ment de gens… » Ce témoi­gnage leur semble, du reste, invrai­sem­blable. Comment cette ven­deuse pou­vait-elle bien choi­sir sa place à la barbe de tous ? Cela leur semble tech­ni­que­ment impos­sible… « On ne peut pas se per­mettre de pri­vi­lé­gier quel­qu’un. Le tirage est trans­pa­rent ! », sou­tient José.

 

Pas de favoristisme, tirage au sort pour la distribution des emplacements sur un marché à Grenoble. Le placier tient le petit sac contenant des petits jetons numérotés. © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Pas de favo­ri­tisme, tirage au sort à la vue de tous pour dis­tri­buer les empla­ce­ments sur un mar­ché à Grenoble. Le pla­cier tient le numéro 58 que vient de pio­cher le com­mer­çant dans le petit sac. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

 

Tirage au sort, au vu et au su des marchands

 

 

Comment pro­cède, concrè­te­ment, un pla­cier à Grenoble pour dis­tri­buer les empla­ce­ments ? Retrouvons Frédéric sur le mar­ché. La tren­taine bien tas­sée, il est pla­cier depuis 2009. Auparavant, il occu­pait la fonc­tion d’agent de sur­veillance de la voie publique. Une pro­fes­sion où il faut faire sou­vent preuve d’autorité et de diplo­ma­tie face aux contre­ve­nants, deux qua­li­tés qui lui servent tou­jours quo­ti­dien­ne­ment…

 

La  pre­mière tâche de Frédéric en arri­vant sur un mar­ché ? Distribuer les places encore dis­po­nibles aux com­mer­çants occa­sion­nels et voya­geurs de pas­sage, sachant que le nombre d’emplacements est limité.

 

Pas de favoristisme, tirage au sort pour la distribution des emplacements sur un marché à Grenoble. Le placier tient le petit sac contenant des petits jetons numérotés. © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Un  com­mer­çant tire un jeton numé­roté au hasard dans le petit sac tenu par le pla­cier. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Placement à la dis­cré­tion du pla­cier ? Pas du tout. Frédéric pro­cède à un tirage au sort. Dans la main, il tient un petit sac avec des jetons numé­ro­tés de 1 à 100. Dans l’autre, sa liste de pré­sence.

 

De temps à autre, avant de faire pro­cé­der au tirage, le pla­cier demande au com­mer­çant de lui mon­trer un docu­ment attes­tant de son droit d’exer­cer son métier de ven­deur, par exemple.

 

 

Chacun à leur tour, les ven­deurs tirent ainsi un jeton à l’a­veu­glette. Le pla­cier annonce le numéro qui vient d’être tiré, l’inscrit sur sa fiche de pré­sence, puis range le jeton dans sa poche. Et ainsi de suite.

 

Sur la fiche de présence, le placier reporte les numéros tirés au hasard par les commerçants non sédentaires © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Sur la fiche de pré­sence, le pla­cier reporte les numé­ros tirés au hasard par les com­mer­çants non séden­taires © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

A huit heures tapantes, fin du tirage. Tous les com­mer­çants pré­sents ont tiré un numéro. Le plus petit numéro peut choi­sir sa place, puis ce sera au ven­deur qui a tiré le numéro sui­vant de choi­sir la sienne, etc.

 

« En fonc­tion du monde, ils déballent entre 4 à 6 mètres, cela dépend », estime le pla­cier. Une règle du jeu à com­prendre. Encore faut-il jouer le jeu, jus­te­ment.

 

Les récal­ci­trants ne sont pas rares, comme ce mar­chand de chaus­sures, ce matin. Il a déjà planté son stand, au milieu du mar­ché, fai­sant fi du tirage au sort. Pas content que le pla­cier vienne lui rap­pe­ler le règle­ment, il monte sur ses grands che­vaux. Le pla­cier reste ferme, par­vient à lui faire tirer un numéro. L’autre repart dans son coin en pes­tant et finit par se cal­mer.

 

 

Avant et pendant l’installation des marchands, le placier est à l’affût

 

 

Un peu avant le tirage, le pla­cier a jeté un coup d’œil du côté des stands des ven­deurs régu­liers. Une com­mer­çante a pris plus d’emprise que son abon­ne­ment ne l’y auto­rise… Le pla­cier lui demande de bien vou­loir réduire son étal. « Il faut lais­ser une place à tout le monde ! », lance Frédéric.

 

Le placier s'entend avec chacun des commernçants sur les limites de son étal. © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Le pla­cier s’en­tend avec cha­cun des com­mer­çants sur les limites de son étal. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Ce der­nier passe son temps à remettre tout le monde dans les clous. La com­mer­çante essaye quand même de négo­cier : « Mais il y aura bien assez de place pour tous » Pas tant que cela : le mar­ché est au final rem­pli à ras bord.

 

Vers 8 h 45 envi­ron, les qua­rante com­mer­çants non séden­taires ont enfin tous une place attri­buée pour la mati­née. Les voilà, à pré­sent, affai­rés à débal­ler leur mar­chan­dises : lunettes de soleil, acces­soires, fleurs en plas­tique, fripes, cas­se­roles, bon­bons… Frédéric sur­veille encore quelques ins­tants que les uns n’empiètent pas sur les plates-bandes des autres. « Il arrive que pen­dant qu’un com­mer­çant va cher­cher sa mar­chan­dise, un autre s’at­tri­bue son espace, pen­sant qu’il n’y a per­sonne ou que le ven­deur est parti. » Le pla­cier passe éga­le­ment en revue les places de sta­tion­ne­ment, véri­fie qu’il n’y a pas de véhi­cule mal garé qui entra­ve­rait la cir­cu­la­tion des mar­chands. Auquel cas, il devra appe­ler la four­rière…

 

Le placier s'entend avec chacun des commernçants sur les limites de son étal. © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Le pla­cier s’en­tend avec cha­cun des com­mer­çants sur les limites de son étal. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

 

Frédéric quitte le mar­ché Saint-Bruno pour se diri­ger au café, avant de pro­cé­der à l’en­cais­se­ment des droit de places sur celui de l’Estacade. Au café, il retrouve Dimitri, un col­lègue. Ils sont deux aujourd’­hui pour super­vi­ser l’en­semble des mar­chés à Grenoble. Ce petit temps leur per­met de faire le point, de se com­mu­ni­quer les nou­velles : untel a renou­velé son abon­ne­ment, untel n’a pas encore trans­mis ses papiers, etc.

 

Calcul et encaissement par le placier des droits de place sur un marché de Grenoble © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Calcul et encais­se­ment par le pla­cier des droits de place sur un mar­ché de Grenoble. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

La dis­cus­sion prend fin et voilà Frédéric sur le mar­ché de l’Estacade, muni à pré­sent d’un boî­tier de régis­seur et d’une petite sacoche avec un fond de caisse néces­saire pour rendre la mon­naie.

 

Ainsi paré, il démarre la tour­née d’en­cais­se­ment des droits de place des com­mer­çants de l’Estacade, avant d’enchaîner avec ceux de Saint-Bruno.

 

 

Occupés à vendre, certains commerçants ne réclament pas leur monnaie

 

 

Le cal­cul est simple. Un ven­deur dis­pose d’un stand de 6 mètres. A rai­son d’1,6 euro le mètre, la note s’élève à 9,60 euros. Le pla­cier annonce le mon­tant, auquel le com­mer­çant s’at­tend. Lequel lui tend un billet de 10 euros et lui dit de gar­der la mon­naie. De la cor­rup­tion dégui­sée ? Juste un pour­boire ? Rien de tout cela selon les pla­ciers. « Quand ils ont du monde, ils n’ont pas le temps de nous rendre la mon­naie, ce qui pour­rait leur faire perdre une vente », explique Frédéric.

 

Sur un marché à Grenoble, une productrice paye son droit de place au placier. © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Sur un mar­ché à Grenoble, une pro­duc­trice paye son droit de place au pla­cier. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

La scène se repro­duit plu­sieurs fois sur le mar­ché Saint-Bruno. Les com­mer­çants occu­pés avec un client sont pres­sés d’en finir avec le pla­cier et ne réclament pas leur mon­naie. Questionné sur cette pra­tique, le mar­chand hausse les épaules : « Mais qu’est-ce que je vais m’embêter à lui deman­der la mon­naie ! » Frédéric la leur dépose néan­moins avec leur reçu, avant de pas­ser au com­mer­çant sui­vant.

 

Le pla­cier encaisse éga­le­ment les chèques des abon­nés. Et puis arrive ce jeune ven­deur qui lui demande un « cer­ti­fi­cat de pré­sence ».  De quoi s’agit-il ? D’une per­sonne avec un bra­ce­let élec­tro­nique devant jus­ti­fier de l’en­droit qu’elle a fré­quenté dans la jour­née. Le pla­cier le lui remet. « On ren­contre beau­coup de gens très dif­fé­rents ! », com­mente-t-il en aparté. Les encais­se­ments se pour­suivent. Le pla­cier doit res­ter vigi­lant. Il a déjà eu affaire à des petits malins qui ont voulu l’embrouiller dans ses comptes. « J’ai pris une assu­rance en cas de vol de la caisse parce qu’en cas de pro­blème c’est moi qui devrai payer de ma poche ! », lance-t-il.

 

Sur un marché à Grenoble, un vendeur paye son droit de place au placier. © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Sur un mar­ché à Grenoble, un ven­deur paye son droit de place au pla­cier. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Les placiers réclament la présence de la police sur les marchés

 

 

Les pla­ciers tiennent à le faire savoir : « [Leur] métier est dif­fi­cile, usant, et même dan­ge­reux. » Mais, fait remar­quer José, « le taux d’ab­sen­téisme est néant ». Officiant sur les mar­chés en semaine, comme les week-ends et les jours fériés, les pla­ciers ne sont pas rem­pla­cés en cas d’ab­sence pour mala­die ou congés. Effectif au com­plet ou réduit, l’é­quipe de pla­ciers doit faire tour­ner les mar­chés toute l’an­née.

 

Bien que souf­frant de sa jambe, Étienne ne s’est ainsi pas mis en arrêt pour ne pas per­tur­ber le ser­vice… « Et nous ne sommes jamais véri­ta­ble­ment en pause. On nous contacte chez nous sur le por­table à tout moment », pré­cise l’un d’entre eux.

 

Le placier s'entend avec chacun des commernçants sur les limites de son étal. © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Le pla­cier s’en­tend avec cha­cun des com­mer­çants sur les limites de son étal. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Loin d’être une siné­cure, leur métier est en outre « stres­sant ». L’ambiance peut tour­ner très vite au vinaigre, quand cer­tains com­mer­çants rechignent à appli­quer le règle­ment du mar­ché, ou se cha­maillent entre eux pour un mètre de stand…

 

Les pla­ciers réclament d’ailleurs depuis des années la pré­sence de la police à leurs côtés. « Cela se fait ailleurs, mais pas ici… Il y a trente cinq ans, on avait tout de même une bri­gade des mar­chés ! », se sou­vient José. Frédéric relate, lui, avoir été très sérieu­se­ment menacé un jour. « Un com­mer­çant s’apprêtait à m’attaquer avec une ser­pette. Il a été retenu… J’aurais pu finir sur le bitume », se sou­vient-il. La rai­son de cet accès de vio­lence ? Le com­mer­çant contour­nait le règle­ment et n’a­vait pas accepté d’être reca­dré…

 

 

La balle est à présent dans le camp de la justice

 

 

Bref, consi­dé­rant leurs condi­tions de tra­vail et leur dévoue­ment à la tâche, les pla­ciers de Grenoble digèrent d’au­tant plus mal la déci­sion de la Ville de Grenoble de reti­rer sa plainte contre le jour­nal de l’Union de quar­tier. « Ils ne nous ont même ont pas pré­ve­nus ! »

 

Et le jour­nal n’a pas pré­senté des excuses atten­dues. « Le pro­blème est que l’Union de quar­tier ne s’est pas excu­sée, rap­pelle Dimitri, alors que la Ville lui deman­dait de le faire ».

 

Les pla­ciers ont, quoi qu’il en soit, pris les devants. Leur plainte contre X pour dif­fa­ma­tion est désor­mais sur la table du juge. L’enjeu ? Tordre le coup à la rumeur de cor­rup­tion qui pèse sur eux. D’ici tou­te­fois à ce que la vérité éclate au grand jour, il fau­dra être patients… la jus­tice étant une ins­ti­tu­tion très occu­pée.

 

 

Séverine Cattiaux 

 

 

  • * Tous les pré­noms des pla­ciers ont été chan­gés

Nota Bene : Eric Piolle, maire (EEVL) de Grenoble, pas plus qu’Élisa Martin (Parti de gauche) pre­mière adjointe, n’ont donné suite à nos demandes d’in­ter­view réité­rées.

 

Pays Voironnais, un jour, une activité
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