Franckushima… ou l’éventualité d’un Fukushima à la française

Franckushima… ou l’éventualité d’un Fukushima à la française

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

FOCUS – Raconter, expliquer et décrypter la catastrophe nucléaire de Fukushima et ses conséquences, tel est l’objectif de l’ouvrage auto-édité Franckushima du Grenoblois Géraud Bournet. Celui-ci s’interroge également sur la possibilité d’un Fukushima à la française… Rencontre. 

 

 

 

« Nous avons bas­culé dans la société du risque. » À l’heure où, para­doxa­le­ment, cer­tains dis­cours cri­tiquent ver­te­ment la notion même de « prin­cipe de pré­cau­tion », le gra­phiste et illus­tra­teur Géraud Bournet reprend à son compte cette affir­ma­tion du socio­logue alle­mand Ulrich Beck.

 

Franckushima © Géraud Bournet - Lutopiquant

Franckushima. © Géraud Bournet – Lutopiquant

Le risque ? Il est ici pré­senté comme « invi­sible, inodore, sans goût ni saveur, impal­pable, dif­fi­ci­le­ment per­cep­tible et mesu­rable » et s’ap­pelle la radioactivité.

 

Un « ennemi invi­sible » sur lequel Géraud Bournet a tra­vaillé trois ans pour don­ner nais­sance au pro­jet Franckushima, qu’il défi­nit lui-même comme « un énorme tra­vail de réseau­tage, de prises de contact, d’in­ves­ti­ga­tion, de mises en forme et de gra­phisme ».

 

« Énorme », le mot n’est pas exa­géré. Se pré­sen­tant comme un ouvrage col­lec­tif, Franckushima délivre les points de vue d’une ving­taine d’in­ter­ve­nants, y com­pris insiste Géraud Bournet, des per­sonnes qui ne par­tagent pas du tout son point de vue sur la ques­tion du nucléaire.

 

 

 

Un Fukushima à la française ?

 

 

Objectif de l’ou­vrage ? Faire le point sur la catas­trophe de Fukushima… et le risque nucléaire en France. Car si la ques­tion a été sur toutes les lèvres au moment où Fukushima fai­sait la une des jour­naux, elle demeure tout autant d’ac­tua­lité aujourd’­hui. Doit-on, peut-on craindre un Fukushima à la fran­çaise, autre­ment dit un « Franckushima » ?

 

Si Franckushima pro­pose la prose d’ac­teurs connus de la lutte contre le nucléaire, qu’il s’a­gisse de Michèle Rivasi (cofon­da­trice de la Criirad) ou de membres du réseau Sortir du nucléaire, il s’at­tache aussi à livrer la parole de per­sonnes qui ont vécu la catas­trophe de très près. Et qui, bien sou­vent, dési­rent res­ter ano­nymes, par crainte de représailles.

 

Franckushima © Géraud Bournet - Lutopiquant

© Géraud Bournet – Lutopiquant

 

Les témoi­gnages font froid dans le dos, quand des enfants de la zone conta­mi­née racontent leurs exa­mens de la thy­roïde… « On va avoir la leu­cé­mie et mou­rir. Ou un can­cer de la peau. On tom­bera faci­le­ment malade, c’est ce que je pense. » Une géné­ra­tion sacri­fiée ? Dix jours après la fusion des cœurs des réac­teurs de la cen­trale, le doc­teur Yamashita n’hé­site pour­tant pas à décla­rer que « les radia­tions n’af­fectent pas les gens qui sou­rient, mais ceux qui sont sou­cieux ».

 

« Tout ce qui est dit par la sphère offi­cielle n’est pas à reje­ter, tout ce qui est dit par la sphère indé­pen­dante n’est pas non plus à boire comme de l’eau de source. C’est ce que j’ai essayé de faire : don­ner au lec­teur les sources pour se for­ger son propre point de vue », explique Géraud Bournet. Avant de poser une ques­tion clé : « Comment est fabri­quée aujourd’­hui l’ac­cep­ta­bi­lité sociale d’une tech­no­lo­gie et des risques qui lui sont liés ? »

 

 

« Un déni de démocratie »

 

 

Pour autant, Géraud Bournet n’a pas pour objec­tif d’af­fi­cher une neu­tra­lité exces­sive, et ne fait pas mys­tère de son enga­ge­ment asso­cia­tif contre la tech­no­lo­gie nucléaire, qu’il voit avant tout comme la face pré­sen­table d’une indus­trie mili­taire. « On peut pen­ser que la face civile du nucléaire n’est que la pas­tille pour faire ava­ler cette tech­no­lo­gie à l’en­semble de l’hu­ma­nité. La tech­no­lo­gie nucléaire a, avant tout, été déve­lop­pée pour des inté­rêts mili­taires et, pour conce­voir la bombe, il faut du plu­to­nium. Faisons tour­ner des cen­trales à l’u­ra­nium, on pourra ainsi pro­duire du plu­to­nium ! »*

 

Géraud Bournet © Florent Mathieu - Place Gre'net

Géraud Bournet. © Florent Mathieu – Place Gre’net

 

Et l’au­teur de dénon­cer, comme beau­coup d’autres, ce qu’il juge un déni de démo­cra­tie. « Toute la poli­tique éner­gé­tique en France n’a jamais fait l’ob­jet d’un vote ou d’une loi à l’Assemblée natio­nale. Tout s’est tou­jours passé entre le bureau pré­si­den­tiel et les cou­loirs du Premier ministre ou du minis­tère de la Défense. »

 

Quant à l’ar­gu­ment mas­sue de l’in­dé­pen­dance éner­gé­tique ? « On peut inter­ro­ger cette indé­pen­dance quand on sait que le com­bus­tible est importé, notam­ment du Niger, mais encore du Canada ou d’Australie… On est en plein dans la contra­dic­tion ! »

 

 

 

L’image au service du propos

 

 

Particularité de Franckushima ? Loin d’être un simple recueil de textes, l’ou­vrage se dis­tingue par une mise en forme par­ti­cu­liè­re­ment riche et variée. Ses 256 pages peuvent se feuille­ter comme une BD, en dévoi­lant au fil des pages des illus­tra­tions qui, tou­jours, servent le pro­pos mais par­fois le subliment.

 

L'image au service du propos © Géraud Bournet - Lutopiquant

L’image au ser­vice du pro­pos © Géraud Bournet – Lutopiquant

 

Aux por­traits « réa­listes » des inter­ve­nants ou des figures poli­tiques ou scien­ti­fiques répond la foule des ano­nymes, per­son­nages sans bouche ni yeux qui s’ex­priment pour­tant et semblent tou­jours nous regar­der. À l’es­thé­tisme manga répondent des pho­to­gra­phies trai­tées sur un mode contem­po­rain euro­péa­ni­sant, quand des sché­mas « péda­go­giques » déploient de remar­quables gammes de couleurs.

 

« L’image est au ser­vice du pro­pos », com­mente Géraud Bournet. « Je suis parti du constat que nous man­quons en France d’ou­tils de com­mu­ni­ca­tion pour sen­si­bi­li­ser le grand public, et sen­si­bi­li­ser les jeunes. J’ai pensé qu’en uti­li­sant l’es­thé­tique, qu’en tra­vaillant à la manière d’une revue type XXI, j’al­lais plus col­ler à mon époque et peut-être tou­cher un autre lec­to­rat. Et cela se véri­fie : je touche un lec­to­rat qui va au-delà du cercle mili­tant. »

 

 

 

Le succès au rendez-vous

 

 

Auto-édité, l’ou­vrage a été tiré à 2 500 exem­plaires – un gros tirage pour ce type d’ou­vrage – et l’au­teur estime déjà en avoir vendu entre 1 000 et 1 200. Un véri­table suc­cès pour un ouvrage qui s’ex­pose un peu par­tout en France, et actuel­le­ment à la librai­rie Les Modernes, rue Lakanal à Grenoble, jus­qu’au 16 sep­tembre. « Le côté expo me per­met de faire d’une pierre deux coups : cela ramène le côté artis­tique et me per­met de tou­cher les gens d’une manière plus acces­sible. »

 

 © Géraud Bournet - Lutopiquant

© Géraud Bournet – Lutopiquant

Avec à la clé d’ex­cel­lents retours, note l’au­teur qui affirme obser­ver de plus en plus de méfiance de la part de la popu­la­tion vis-à-vis du nucléaire. « Bien qu’é­tant peu infor­més, les gens sont loin d’être dupes. Comme l’a écrit Chomsky dans sa Fabrique du consen­te­ment, ce ne sont glo­ba­le­ment pas les masses qui sont les plus dupes. Par contre, on trou­vera dans les élites et les gens qui sont en posi­tion d’in­fluence un tas de per­sonnes qui sera soit volon­tai­re­ment dans le déni, soit dans la pro­mo­tion des avan­tages sans men­tion­ner les incon­vé­nients. Mais quand je suis pré­sent dans des évé­ne­ments où je peux ren­con­trer mes conci­toyens, per­sonne n’est dupe… »

 

L’une de ces ren­contres sera pos­sible le 15 sep­tembre à par­tir de 18 heures à la librai­rie Les Modernes, pour mar­quer la fin de l’ex­po­si­tion. En atten­dant de nom­breux autres ren­dez-vous, et notam­ment le Festival du livre et de la presse d’é­co­lo­gie qui se tien­dra à Paris les 8 et 9 octobre pro­chains, pour lequel Franckushima a été sélec­tionné. « Un agenda bien rem­pli ! », se réjouit Géraud Bournet.

 

 

Florent Mathieu

 

 

* Les cen­trales nucléaires civiles exposent de l’u­ra­nium 238 au flux de neu­trons pro­duit par la réac­tion nucléaire pour géné­rer le plu­to­nium 239 uti­lisé à des fins mili­taires. (source Wikipedia)

 

 

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin

Florent Mathieu

Auteur

A lire aussi sur Place Gre'net

En Isère, un collectif d'associations et de partis politiques de gauche réclame la mise en place d'un observatoire des violences policières - Image extraite vidéo Joël Kermabon - Place Gre'net
Un collectif d’associations réclame la création d’un observatoire des violences policières en Isère

FOCUS - Alors que le projet de loi « anti-casseurs » inspiré de la droite sénatoriale doit être voté le 5 février, en Isère, un Lire plus

En 2013, le parquet avait classé sans suite la plainte déposée par Sortir du nucléaire. La cour d'appel de Grenoble a, elle, condamné l'ancien directeur.
Incidents à la centrale de Romans/Isère : l’ancien directeur condamné, Areva hors de cause

EN BREF - Areva a été mise hors de cause après des incidents survenus sur son usine de Romans-sur-Isère en septembre 2012. Comme le tribunal Lire plus

Le recours d'une élue d'opposition contre la décision du maire de Grenoble d'organiser une journée sans services publics a été rejeté. Elle va faire appel.
Trois associations réclament la condamnation d’Areva : décision le 16 mars

La cour d’appel de Grenoble, qui examinait ce lundi 7 novembre, l’appel formé contre Areva par le réseau Sortir du nucléaire, l’association drômoise Stop nucléaire et la Lire plus

Le recours d'une élue d'opposition contre la décision du maire de Grenoble d'organiser une journée sans services publics a été rejeté. Elle va faire appel.
Trois associations réclament la condamnation d’Areva ce 7 novembre

Lundi 7 novembre, la cour d'appel de Grenoble examinera l'appel formé contre Areva par le réseau Sortir du nucléaire, l'association drômoise Stop nucléaire et la Lire plus

Le réacteur Superphénix sur le site de Creys-Maville : EDF condamnée par le juge.
Démantèlement de Superphénix : EDF condamnée en appel

EN BREF - En novembre 2014, EDF avait été reconnue coupable de graves dysfonctionnements sur le chantier de démantèlement de Superphénix en Isère. La Cour Lire plus

réacteur superphénix à Creys-Malville : EDF devant la justice pour non respect de la mise en demeure de l'ASN
Démantèlement de Superphénix : EDF face au juge

Mise en demeure en 2012 par l’Autorité de sûreté du nucléaire – qui la sommait de revoir ses moyens de gestion de situation d’urgence sur Lire plus

SDH - Le futur compte sur nous

Flash Info

|

16/10

22h21

|

|

16/10

14h42

|

|

16/10

7h48

|

|

15/10

23h27

|

|

15/10

10h12

|

|

15/10

9h14

|

|

14/10

12h03

|

|

13/10

22h57

|

|

13/10

16h18

|

|

13/10

15h31

|

Les plus lus

Environnement| Des loups en plein centre-ville de Grenoble à la faveur du confinement ?

Des contrôles pour le respect des consignes de confinement. © Joël Kermabon - Place Gre'net

Fil info| Confinement : à Grenoble, la police nationale a verbalisé… des policiers municipaux

Manifestation contre la loi de travail, 26 mai 2016. © Yuliya Ruzhechka - Place Gre'Net

Société| Manifestation contre la loi Travail : des licornes et des heurts à Grenoble

Bois Français. © Isère Tourisme

Société| Des points d’eau pour se rafraîchir !

Témoignage d'une ancienne allocataire du RSA en Isère, aujourd'hui sans aide sociale pour avoir voulu se réinsérer en reprenant une formation.

Société| “J’ai perdu mon droit au RSA pour avoir voulu me réinsérer”

Agenda

Je partage !
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin