L'écrivain Nicolas Clément à la librairie La Dérive à Grenoble : photo de Yann Montigné

Nicolas Clément : des livres pour se hisser

Nicolas Clément : des livres pour se hisser

Nicolas Clément est né à Bourgoin-Jallieu. Il a trait les vaches dans la ferme de son arrière-grand-mère à Biol-le-haut. Cela ne fait pas de lui un écri­vain des bêtes, même si l’a­ni­ma­lité a sa part dans son pre­mier roman Sauf les fleurs. Il enseigne la phi­lo­so­phie en ter­mi­nale et en classe pré­pa­ra­toire. Il était invité récem­ment à la librai­rie La dérive. Récit d’une ren­contre autour de la force des mots.

L'écrivain Nicolas Clément à la librairie La Dérive à Grenoble : photo de Yann Montigné

L’écrivain Nicolas Clément à la librai­rie La Dérive à Grenoble. © Yann Montigné

On saura peu de choses de Nicolas Clément, en dehors de ces rares détails bio­gra­phiques dont l’un – la traite des vaches – fut lancé à la fois comme une bou­tade et une fierté de quasi Parisien que l’é­table habite tou­jours. Le nom fait de deux pré­noms est de plume, his­toire de faire la part entre la vie de prof et l’i­den­tité littéraire.
Parlons alors plu­tôt de Marthe, la nar­ra­trice de ce court et dense pre­mier roman, Sauf les fleurs. Le titre vient de Beckett : « Je m’en vais tout effa­cer sauf les fleurs. »* De fait, Marthe a été réduite au silence. Elle note ainsi au début de son récit qu’il lui reste « peu de mots ».
La vio­lence du père – « Papa qui fauche notre enfance, fouette nos lèvres » – mar­ty­rise les corps et mas­sacre aussi le lan­gage, efface la parole. « Papa ne pro­nonce plus nos pré­noms, se jette sur le verbe, phrases courtes sans adjec­tif, sans com­plé­ment, seule­ment des ordres et des mar­ti­nets. »

Des béquilles contre la vio­lence meurtrière

Marthe, dont la voix s’est impo­sée peu à peu à l’au­teur, vit dans une ferme, entre les coups du père et l’a­mour infini qu’elle voue à sa mère et à son petit frère Léonce. C’est à ce der­nier qu’elle écrit, qu’elle s’a­dresse pour témoi­gner de son his­toire – de leur his­toire, depuis un lieu que le lec­teur découvre peu avant la fin du roman, et dont je ne dirai rien.
L'écrivain Nicolas Clément avec un verre à pied à la librairie La Dérive à Grenoble : photo de Yann Montigné

L’écrivain Nicolas Clément à la librai­rie La Dérive à Grenoble. © Yann Montigné

Quant à la mère, elle a beau en cou­vrir les cica­trices par les vête­ments qu’elle coud pour elle, Marthe ne pourra rien contre les coups meur­triers du père. Exit la mère donc, qui meurt un jour­nal fourré dans la bouche… Mais bien­ve­nue à l’a­mour, une des béquilles que l’a­do­les­cente puis jeune femme s’in­vente, pour sur­vivre, sous les traits de Fabien.
Quand Marthe s’en va à Baltimore, en com­pa­gnie de son amou­reux musi­cien, on pour­rait voir dans Sauf les fleurs un roman de rési­lience. On aurait envie de croire que cette his­toire finira bien. Il n’en est rien. Ce livre se révèle à la fois léger et impla­cable. Léger par l’aé­rienne et ban­cale poé­sie qui habite la langue de Marthe.
Connectée aux ani­maux, à l’herbe, aux nuages, celle-ci use en effet d’i­mages impro­bables, où se téles­copent des ondes étranges. Et fina­le­ment pleines de sens. « Ce que j’aime dans un nom, c’est trou­ver un toit. » Ou, plus loin, « je n’ai pas d’autre choix que ma vie soi­gnée par le désert. » Et tant d’autres que le lec­teur s’empresse de sou­li­gner pour en savou­rer l’in­tense scintillement.

Sous le signe d’Eschyle

S’il est en même temps impla­cable, le roman l’est en effet par l’en­chaî­ne­ment des faits où la ren­contre avec un cer­tain livre par­ti­cipe de l’en­gre­nage. Ce livre, c’est L’Orestie, d’Eschyle, que la nar­ra­trice découvre grâce à son ins­ti­tu­trice. D’abord, elle confond avec échelle, « qui sert à se his­ser ». Non contente d’a­voir un jour entre les mains ce texte presque sacré – puisque Mademoiselle Nathalie le lit à la récréa­tion –, Marthe s’emploie bien­tôt à apprendre le grec pour pou­voir tra­duire Eschyle !
L'écrivain Nicolas Clément : photo Héloïse Jouanard

© Héloïse Jouanard

Si Nicolas Clément l’a­vait voulu, Marthe aurait pu conti­nuer à se his­ser, elle serait peut-être deve­nue une fameuse tra­duc­trice, hono­rée par ses pairs, elle aurait de nom­breux élèves, « pour faire leurs preuves ». C’est le sou­hait qu’elle exprime à un moment, mais l’au­teur en décide autrement…
A moins que la fin ouverte du roman laisse ima­gi­ner qu’un jour, mal­gré tout, ces rêves deviennent réa­lité ? Merci à Nicolas Clément de ne pas rétré­cir l’es­pace fic­tif du lec­teur, de tendre son texte comme une pro­po­si­tion, un pos­sible. Et de faire scin­tiller, dans l’ombre d’une his­toire vio­lente, l’é­clat de mille sen­tences poé­tiques, riches d’es­pé­rance… « Lire, écrire, tra­duire, écrit Marthe, c’est refor­mer le sein, aérer le fumier d’où sor­ti­ront les fleurs der­rière chaque tort redressé ». Nicolas Clément est un fameux jardinier.
Danielle Maurel
* in Têtes mortes, édi­tions de Minuit, 1972

Couverture de l'ouvrage Sauf les fleurs de l'écrivain Nicolas Clément paru chez Buchet ChastelA vos agendas

Nicolas Clément est l’in­vité de la biblio­thèque de Chavanoz le 11 avril pro­chain à 19h30.
Sauf les fleurs fait, par ailleurs, par­tie de la sélec­tion du pro­chain Festival du pre­mier roman de Chambéry, qui a lieu du 22 au 25 mai.

D. Maurel

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