UMP38 primaires

UMP38 : le fiasco de la primaire

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ENQUETE – Entre culture gaul­liste du chef, manque de trans­pa­rence et influence d’Alain Carignon, l’UMP38 ne par­vient pas à se dépê­trer de ses échecs suc­ces­sifs aux élec­tions internes. Dernier épi­sode en date : la sus­pen­sion sur­ve­nue fin août de la pri­maire orga­ni­sée en vue des muni­ci­pales de l’an­née pro­chaine qui ne fait que confir­mer la situa­tion de crise démocratique.
 
 

 

© Nils Louna Ripoll

Jérôme Ripoll, ex-can­di­dat à la pri­maire de la droite. © Nils Louna

« Ce qui se passe actuel­le­ment à l’UMP gre­no­blois est un car­nage », ful­mine Jérôme Ripoll, ex-can­di­dat à la pri­maire de la droite en vue des muni­ci­pales de mars 2014. À l’origine de ce coup de sang : la sus­pen­sion de l’élection, le 28 août, par le pré­sident de l’UMP38 Jean-Claude Peyrin, faute de local dis­po­nible. « Un argu­ment fal­la­cieux puisque la situa­tion reste blo­quée depuis quatre jours, bien que la mai­rie ait accordé des salles en quelques heures », dénonce le can­di­dat Matthieu Chamussy.
 
Pourtant, l’organisation de ce pro­ces­sus démo­cra­tique, inédit pour des élec­tions muni­ci­pales, a engen­dré de nom­breuses heures de tra­vail depuis le prin­temps 2013 : plu­sieurs réunions d’organisation et six débats publics. Cela n’a mal­gré tout pas empê­ché l’interruption du pro­ces­sus, moins d’une semaine avant le dépôt des can­di­da­tures. Pour Franck Longo, membre du Conseil des pri­maires (orga­nisme chargé de veiller au bon dérou­le­ment de l’élection, ndlr), cette déci­sion est « dom­ma­geable parce que tous les can­di­dats parais­saient impli­qués et moti­vés ». Chez les mili­tants, la réac­tion est moins tem­pé­rée. « Cette relâche est dépri­mante, parce qu’elle donne l’impression d’avoir tra­vaillé pour rien », lâche Alexandre Roux, Jeune popu­laire depuis cinq ans.
 
En matière d’élections internes man­quées, l’UMP isé­roise n’en est pas à son pre­mier essai. La bataille pour la pré­si­dence du parti que se sont livrés Jean-François Copé et François Fillon en décembre der­nier s’inscrit éga­le­ment sur la liste. En Isère, plu­sieurs irré­gu­la­ri­tés du scru­tin ont ainsi été rele­vées, trois des huit bureaux de vote ayant connu des dysfonctionnements.
 

 

UMP38 Michel Savin

Michel Savin, séna­teur de l’Isère, membre de l’UMP38.
© Colombe Dabas

En tête de liste, la 4ème cir­cons­crip­tion du dépar­te­ment. Une qua­ran­taine de pro­cu­ra­tions ne res­pec­taient pas les règles fixées et ont dû être consi­gnées sur un pro­cès-ver­bal. Même cas de figure dans la 9ème cir­cons­crip­tion, avec huit pro­cu­ra­tions non conformes. Pourtant, tous les bul­le­tins ont été vali­dés par la Cocoe (Commission d’organisation et de contrôle des opé­ra­tions élec­to­rales interne au parti) et donc pris en compte dans le scru­tin. « Il y avait tel­le­ment d’irrégularités à l’échelle natio­nale qu’il était impos­sible de prendre en compte toutes les infrac­tions », admet avec regret Franck Longo, asses­seur dans le bureau de vote de la 8ème cir­cons­crip­tion.
 

 

Outre les pro­cu­ra­tions défec­tueuses, des man­que­ments lors de la mise en place du scru­tin ont été consta­tés. Sur les dix cir­cons­crip­tions isé­roises, les trois pre­mières ont été regrou­pées dans un même lieu pour des rai­sons d’organisation. Problème : la salle de vote n’a pas désem­pli de la jour­née. À tel point que cer­tains mili­tants n’ont pas pu voter. Michel Savin, séna­teur isé­rois et coor­di­na­teur de la cam­pagne de François Fillon dans le dépar­te­ment, ne déco­lère pas : « Cette mau­vaise orga­ni­sa­tion, dans une zone fillo­niste, témoigne d’une stra­té­gie orga­ni­sée pour réduire le taux de par­ti­ci­pa­tion dans ce sec­teur ».
 
 
UMP 38, Peyrin

Meeting de l’UMP38 au Fontanil en jan­vier 2013.
© Colombe Dabas

 

 
« Problèmes d’éthique et de morale »
 
Le séna­teur s’affiche d’autant plus ferme qu’il avait déjà pointé pré­cé­dem­ment le manque de démo­cra­tie interne de son parti. « Les irré­gu­la­ri­tés du vote ne m’ont pas sur­pris, puisque nous avions vécu la même situa­tion en 2009 », se sou­vient-il amèrement.
 
À l’époque, Michel Savin s’était pré­senté contre Alain Carignon à la pré­si­dence de la fédé­ra­tion isé­roise. Après des mois de cam­pagne d’une vio­lence inouïe, le séna­teur était sorti vain­queur. Mais 19 mois plus tard, coup de ton­nerre : il démis­sionne en dénon­çant un manque de trans­pa­rence dans les fichiers d’adhérents locaux. « Entre 150 et 200 per­sonnes ne pou­vaient pas jus­ti­fier de leur domi­ci­lia­tion réelle, parce qu’elles habi­taient dans une autre com­mune ou car­ré­ment dans un autre dépar­te­ment », dénonce-t-il.
 
Informant la direc­tion natio­nale de la situa­tion, il se heurte à l’immobilisme du secré­taire géné­ral de l’époque, Xavier Bertrand. Mais avec l’arrivée de Jean-François Copé en 2010, la situa­tion évo­lue. La fédé­ra­tion est mise sous tutelle pen­dant sept mois et les listes d’adhérents sont pas­sées au crible. Pour Michel Savin, la crise isé­roise de 2010 a pré­fi­guré la crise natio­nale de 2012. À chaque fois, les mêmes causes : pro­blèmes de trans­pa­rence et manque de démo­cra­tie interne. Avec la même ana­lyse : « Il ne s’agit pas de pro­blèmes poli­tiques mais de pro­blèmes d’éthique et de morale ».
 
 
« Avant, les élec­tions se réglaient à coups de pistolet »
 
« La démo­cra­tie repré­sen­ta­tive ne suf­fit plus, il faut de la démo­cra­tie directe », observe Jean-Claude Peyrin. Après les crises entre Michel Savin et Alain Carignon et Jean-François Copé et François Fillon, la droite gre­no­bloise a voulu chan­ger pour en finir avec les accu­sa­tions de fraudes élec­to­rales. « Ces crises ont per­mis un choc, auquel nous avons répondu par l’organisation d’un pro­ces­sus démo­cra­tique, parce que c’est ce que les citoyens attendent de nous », décode Matthieu Chamussy.
UMP 38, Peyrin

Jean-Claude Peyrin, pré­sident de l’UMP38.
© Colombe Dabas

 
Du côté des mili­tants, cer­tains par­tagent l’analyse du conseiller muni­ci­pal : « Les par­tis ne doivent plus prendre de déci­sions dans des petits bureaux. L’avis de la base est pri­mor­dial, sur­tout dans le monde de com­mu­ni­ca­tion où nous vivons », reven­dique Alexandre Roux. Une révo­lu­tion à la fois poli­tique et cultu­relle. « La démo­cra­tie interne est certes à la mode mais elle est aussi stra­té­gique. Elle per­met de don­ner de la légi­ti­mité aux par­tis et d’être un trem­plin pour le can­di­dat dési­gné. François Hollande, lors de la pri­maire socia­liste, en a été l’exemple », ana­lyse Simon Labouret, poli­to­logue et spé­cia­liste du vote.
 
De belles paroles, mais dans les faits la réa­lité est plus com­plexe. Car en France, la droite n’a pas vrai­ment une tra­di­tion de débat. « Une par­tie de la droite s’est construite sur un héri­tage bona­par­tiste-gaul­liste, avec une forte culture du chef. Une idéo­lo­gie qui laisse peu de place à la démo­cra­tie interne », explique Pierre Bréchon, spé­cia­liste des par­tis poli­tiques et pro­fes­seur à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble.
 
Richard Cazenave, ancien député UMP (1997−2007), se sou­vient encore des méthodes de son parti : « À l’époque du RPR, on connais­sait déjà les résul­tats avant même d’avoir voté ! Mais aujourd’hui, ce type de pra­tiques n’est plus envi­sa­geable, parce que la société a changé ». Cet exer­cice soli­taire du pou­voir s’est accen­tué avec l’arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête du parti, en 2004. Pour Florence Haegel, auteur du livre Les droites en fusion, le règne de ce der­nier à la tête de l’UMP engen­drait « une faible par­ti­ci­pa­tion des adhé­rents au fonc­tion­ne­ment du parti ».
 
Simon Labouret, politologue et spécialiste du vote. © Colombe Dabas

Simon Labouret, poli­to­logue et spé­cia­liste du vote.
© Colombe Dabas

Selon Simon Labouret, le mal est récurent parmi les par­tis poli­tiques fran­çais : « La fraude est clas­sique au sein d’un parti, parce qu’elle est facile à mettre en place. Avant, les élec­tions se réglaient à coups de pis­to­let, aujourd’hui c’est à coups de bul­le­tins de vote ». À l’UMP, l’orientation poli­tique se décide au Conseil natio­nal, com­posé de près de 2 000 membres. « Un organe au rôle nébu­leux, puisque le mou­ve­ment fonc­tionne de manière très cen­tra­li­sée », décode-t-il.
« À l’inverse, le Conseil natio­nal du Parti socia­liste est au cœur de son fonc­tion­ne­ment ». Ainsi, l’incendie né de l’affrontement entre Martine Aubry et Ségolène Royal lors du congrès de Reims en 2008 a notam­ment pu être éteint grâce à cet organe.
 
 
« Alain Carignon orchestre un poker-menteur »
 
Mais la culture gaul­liste du chef et le fonc­tion­ne­ment des ins­ti­tu­tions ne sont pas les seuls res­pon­sables des échecs des trois der­nières élec­tions internes. Entre 1983 et 2009, l’action de l’ancien maire de Grenoble, Alain Carignon, a gran­de­ment influencé l’UMP isé­roise. Proche de Nicolas Sarkozy, celui-ci jouis­sait en effet d’une emprise inédite sur la droite gre­no­bloise. Pendant plus de vingt ans, celui qui fut éga­le­ment ministre de la Communication (1993−1994), a struc­turé les divi­sions locales par son influence dans les hautes ins­tances du mou­ve­ment. Mais sa déroute lors des élec­tions légis­la­tives de 2007 – où il s’est incliné avec 36,97 % des voix au second tour face à Geneviève Fioraso (PS) – a tout changé et une par­tie de la fédé­ra­tion s’est mise à renier son ancien men­tor. Depuis, deux clans se sont créés : les pro et les anti-Carignon.
 
Aujourd’hui encore, l’influence du clan d’Alain Carignon reste bien visible, quatre ans après la fin du der­nier man­dat élec­tif de son lea­der. Le choix de sus­pendre la pri­maire en a été la preuve. « C’est une déci­sion poli­tique, pas tech­nique », cer­ti­fie Matthieu Chamussy, fervent par­ti­san d’une reprise du pro­ces­sus. Ce der­nier pense que « Monsieur Carignon craint la dési­gna­tion par les urnes du can­di­dat aux muni­ci­pales ». Pour Jérôme Ripoll, le scru­tin était voué à l’échec. « La pri­maire est davan­tage un pro­ces­sus d’auto-désignation que de démo­cra­tie », regrette-t-il.
 

 

UMP38 Richard Cazenave

Richard Cazenave, de l’UMP38.
© Colombe Dabas

Le res­pon­sable de cette impasse est éga­le­ment tout dési­gné aux yeux de Richard Cazenave : « Pour gagner l’élection, cer­tains n’hésitent pas à tout ver­rouiller. Selon moi, Alain Carignon orchestre ce jeu de poker-men­teur afin de s’assurer d’être le can­di­dat de la droite à la mai­rie de Grenoble ». Alors que l’UMP 38 appa­raît plus divi­sée que jamais, elle a six mois devant elle pour se (re)construire avant le grand ren­dez-vous pour l’élection muni­ci­pale. Plus que le résul­tat des urnes, c’est sa cré­di­bi­lité même qui est en jeu.
 
Colombe Dabas
 
 
  
Quelles sont les figures de la pri­maire UMP ?
 
 
 ·      Les can­di­dats déclarés
 
Alain Carignon
Ancien ministre et maire de Grenoble entre 1983 et 1994, Alain Carignon n’a jamais cessé de faire pla­ner son ombre sur la droite isé­roise. A 64 ans, il essaye pour la troi­sième fois de reve­nir dans le pay­sage poli­tique local.
 
Matthieu Chamussy
Le lea­der de l’opposition gre­no­bloise vante sa connais­sance des dos­siers pour légi­ti­mer sa can­di­da­ture. Depuis la sus­pen­sion de la pri­maire, Matthieu Chamussy bataille pour que ce « pro­ces­sus démo­cra­tique néces­saire aux yeux des élec­teurs » soit maintenu.
 
·      Ceux qui hésitent encore
 
Denis Bonzy
Membre de la société civile, Denis Bonzy pense que « les car­rières à l’ancienneté dans la vie publique sont ter­mi­nées » et qu’il faut que « les poli­tiques deviennent davan­tage res­pon­sables devant les citoyens ».
 
Benjamin Piton
Jeune ingé­nieur de 28 ans, Benjamin Piton a voulu « repré­sen­ter une nou­velle géné­ra­tion, avec de nou­velles idées. Un posi­tion­ne­ment qui n’aurait pas eu d’écho sans la pri­maire », admet-il.
 
Richard Cazenave
A 65 ans, l’ancien député de l’Isère pour­rait ren­trer dans la course à la pri­maire. Au début sup­pléant d’Alain Carignon, il s’en déso­li­da­rise en 2007, où il se pré­sente contre lui aux élec­tions législatives.
 
·      Celui qui a quitté le processus
 
Jérôme Ripoll
Il est celui qui a fait le plus de bruit. Cet homme de la société civile a quitté la pri­maire en dénon­çant « un pro­ces­sus d’auto-désignation » et « des fraudes inéluctables » 
 
 
 
Les dates clé de l’UMP isérois
 
 
1983 : vic­toire d’Alain Carignon aux muni­ci­pales, contre Hubert Dubedout (PS), à la tête de la ville depuis 18 ans.
 
1994 : Alain Carignon est condamné à 5 ans de pri­son et d’inéligibilité pour cor­rup­tion,  abus de biens sociaux, et subor­na­tion de témoins.
 
2003 : Alain Carignon est élu pré­sident de la fédé­ra­tion de l’Isère, dans des condi­tions contestées.
 
2007 : Alain Carignon perd les élec­tions légis­la­tives contre Geneviève Fioraso (PS).
 
2009 : Michel Savin est élu pré­sident de la fédé­ra­tion, contre Alain Carignon.
 
2010 : Michel Savin démis­sionne, 9 mois après son élec­tion, pour cause de liste d’adhérents frauduleuse.
 
Juillet 2010 : Jean-Claude Peyrin est élu pré­sident de l’UMP 38, contre Jean-Pierre Girard.
 
Février 2013 : début de l’organisation de la pri­maire en vue des muni­ci­pales à Grenoble.
 
28 août 2013 : la pri­maire est sus­pen­due par Jean-Claude Peyrin.
 
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CD

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