Hébergement : mobi­li­sa­tion générale

Hébergement : mobi­li­sa­tion générale

DECRYPTAGE – Le bruit cou­rait depuis quelques jours, porté par les tra­vailleurs sociaux qui avaient été aver­tis en avant-pre­mière. L’information a été confir­mée hier : la Préfecture de Grenoble expulse du dis­po­si­tif d’ur­gence près de 600 per­sonnes en situa­tion pré­caire. Les asso­cia­tions n’ont pas tardé à réagir. A com­men­cer par le col­lec­tif la Patate Chaude. Retour sur cette déci­sion inat­ten­due qui a mis le feu aux poudres.
Militant grenoblois. © Véronique Serre

Militant gre­no­blois. © Véronique Serre

« C’est très grave, inhu­main… lamen­table. » Yvon Sellier, du col­lec­tif La Patate Chaude, qui lutte pour l’accès pour tous aux droits fon­da­men­taux ne mâche pas ses mots. En cause : la déci­sion, annon­cée par la Préfecture*, de l’ar­rêt bru­tal du dis­po­si­tif d’ur­gence, pour rai­sons bud­gé­taires. « Nous l’a­vons d’a­bord appris par des rumeurs, puis de sources sûres. » 
Un proche du dos­sier confirme : « Le 13 juin der­nier, lors d’une grosse réunion en pré­fec­ture, le sous-pré­fet a annoncé qu’il n’y avait pas d’enveloppe com­plé­men­taire pour l’Isère. » D’où la pos­si­bi­lité de ne finan­cer qu’un peu plus d’une cen­taine de places à l’année, à par­tir de main­te­nant. « La consigne est donc don­née de fer­mer les struc­tures. La seule solu­tion qu’a trou­vée l’Etat pour dégon­fler cette poten­tielle demande, ce sont les recon­duites à la fron­tière. »

Souad du collectif Kevin et Sofian accompagnée d'une famille Kosovar expulsée de son logement. © Véronique Serre

Souad du col­lec­tif Kevin et Sofian accom­pa­gnée d’une famille Kosovar expul­sée de son loge­ment. © Véronique Serre

Sont ainsi concer­nés les héber­ge­ments d’ur­gence gérés par La Relève, l’Arepi-L’Etape ou encore l’Adate (Association dau­phi­noise accueil tra­vailleurs étran­gers), qui héberge les plus « inté­grés » dans des appar­te­ments en habi­tats dis­per­sés. « Alors qu’entre 600 ou 700 per­sonnes sont héber­gées dans l’Isère, soit la moi­tié de celles qui en auraient besoin, il ne res­te­rait qu’une cen­taine de places réser­vées pour des cas extrêmes dans ces centres d’hé­ber­ge­ment. Par exemple, pour les cas de mala­die, les femmes enceintes ou les enfants en très bas âge » pré­cise Yvon Sellier. « Il y aurait peut-être déjà une pre­mière vague d’é­va­cua­tion ave­nue Verlaine et une deuxième dans le foyer situé au 82 rue Jules Vallès. »
Les popu­la­tions concer­nées ? En majo­rité des per­sonnes d’o­ri­gine étran­gère, pour la plu­part venues d’Europe de l’Est : Roumains, Bulgares, Serbes, Kosovars, Macédoniens, Hongrois… « Souvent, ils sont vus comme des Roms et, en tant que tels, stig­ma­ti­sés et encore plus à l’é­cart de l’emploi que la moyenne de la popu­la­tion ». Et celui-ci d’a­jou­ter : « C’est par­ti­cu­liè­re­ment vrai pour la Roumanie où, depuis le départ du dic­ta­teur Nicolae Ceaușescu et la fer­me­ture des usines, ils n’ont plus rien pour vivre. »
Cercle du silence rue Félix Poulat © Véronique Serre

Cercle du silence rue Félix Poulat © Véronique Serre

Un débat houleux
La plu­part des grandes asso­cia­tions huma­ni­taires ont aus­si­tôt réagi et appelé à l’ac­tion : le Réseau Éducation Sans Frontières, le Secours catho­lique, Médecins du Monde, la Cimade, Roms Action, Un toit pour tous… Une petite tren­taine de per­sonnes se sont éga­le­ment réunies rue Félix Poulat pour for­mer un « cercle du silence » afin d’a­ler­ter l’o­pi­nion publique. Mais le plus gros des troupes s’est dirigé vers la mai­rie de Grenoble, où se tenait, ce mer­credi à 18h, le débat autour du plan plu­ri­an­nuel de lutte contre la pau­vreté. « On a été informé de ce col­loque ras­sem­blant des res­pon­sables poli­tiques concer­nés par l’hébergement », pré­cise Yvon Sellier. Y par­ti­ci­paient notam­ment Richard Samuel, le pré­fet de l’Isère, Michel Destot, le maire de Grenoble et Olivier Noblecourt, adjoint à l’ac­tion sociale et fami­liale, vice-pré­sident du CCAS et co-pré­sident de la com­mis­sion loge­ment, poli­tique fon­cière et accueil des gens du voyage à la Métro. Mais aussi Martin Hirsch, ancien pré­sident d’Emmaüs France, et François Chérèque, ins­pec­teur géné­ral des Affaires sociales.

Martin Hirsch et François Chérèque étaient présents au débat autour du plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté.  © Véronique Serre

Martin Hirsch et François Chérèque étaient pré­sents au débat autour du plan plu­ri­an­nuel de lutte contre la pau­vreté. Au micro : Robert Allemand, res­pon­sable de l’an­tenne gre­no­bloise de Médecins du Monde.
© Véronique Serre

Trois cents per­sonnes envi­ron se sont ainsi entas­sées dans la salle de récep­tion de l’hô­tel de ville. « C’était l’oc­ca­sion idéale pour sen­si­bi­li­ser le public et ces per­sonnes proches du pou­voir » recon­naît Yvon Sellier qui a pris la parole sans qu’on la lui ait don­née. « Je bouillais trop ! ». Plusieurs mili­tants d’as­so­cia­tions sont inter­ve­nus, notam­ment pour dénon­cer des situa­tions « tra­giques ». « Nous avons per­turbé le dérou­le­ment d’une assem­blée qui allait rela­ti­ve­ment dans le bon sens. Le pro­blème, c’est que non seule­ment les actes ne suivent pas, mais vont à l’in­verse, avec cette déci­sion de mettre à la rue des per­sonnes jus­qu’a­lors héber­gées. »
La tension était palpable dans la salle. © Véronique Serre

La ten­sion était pal­pable dans la salle. © Véronique Serre

Une nou­velle inattendue
Le pro­blème sur Grenoble n’est pas nou­veau. Début juin, La Patate Chaude avait une fois encore dénoncé la situa­tion. « Nous avions attiré l’at­ten­tion des pou­voirs publics sur le fait que des gens res­taient à la rue et étaient bous­cu­lés par la police de place en place, quand ils n’étaient pas éva­cués dans leur pays dans le cadre d’un départ volon­taire. » L’association avait en outre dénoncé « les condi­tions exé­crables d’en­tas­se­ment, d’in­sa­lu­brité et d’in­sé­cu­rité dans les locaux ». A savoir ave­nue Verlaine, où vivent une cen­taine de per­sonnes pour une seule douche opé­ra­tion­nelle, et le foyer au 82 rue Jules Vallès accueillant jus­qu’à 300 per­sonnes dans des condi­tions d’hy­giène rudi­men­taires. « Nous avons aussi alerté le Conseil géné­ral de l’Isère sur le fait qu’il s’in­té­res­sait de moins en moins à cer­taines popu­la­tions comme les enfants en dan­ger, dont la pro­tec­tion relève pour­tant de ses mis­sions » affirme Yvon Sellier. Et de dénon­cer la non-appli­ca­tion de toute une série de lois. (cf. enca­dré ci-dessous)
Militant(e)s remonté(e)s. © Véronique Serre

Militant(e)s remonté(e)s. © Véronique Serre

Si les condi­tions d’hé­ber­ge­ment étaient loin d’être idéales, de l’a­vis des asso­cia­tions, per­sonne ne s’at­ten­dait cepen­dant à un tel retour­ne­ment de situa­tion. « Le gou­ver­ne­ment, à la dif­fé­rence des pré­cé­dents, n’a­vait jus­qu’a­lors pas mis les gens à la rue à la sor­tie de l’hi­ver. Qui plus est, l’in­ten­tion affi­chée de la pré­fec­ture était de main­te­nir l’hé­ber­ge­ment. » D’où la sur­prise géné­rale. « La prio­rité abso­lue pour nous est que les gens aient un toit et du pain. On est en train de régres­ser de ce point de vue. »
Ce jeudi 20 juin, une réunion se tenait dès 18h à la Maison des asso­cia­tions, à l’i­ni­tia­tive de la Coordination isé­roise de soli­da­rité avec les étran­gers migrants (Cisem). Une dizaine d’as­so­cia­tions, des indi­vi­dus et des petits col­lec­tifs gre­no­blois, se sont ainsi retrou­vés sur place. Avec un objec­tif : ten­ter de faire entendre leur voix. D’autant que les opé­ra­tions d’é­va­cua­tion ont com­mencé. « Il y a déjà des per­sonnes à la rue sur les trois prin­ci­paux sites. »
La Cisem a ainsi décidé d’une dizaine d’ac­tions en direc­tion des auto­ri­tés et des héber­gés avec la dis­tri­bu­tion de tracts en quatre langues. Mais aussi à l’at­ten­tion des tra­vailleurs sociaux. « Nous leur rap­pe­lons que ce n’est pas leur métier de dire aux familles de par­tir et qu’ils ont le droit de refu­ser un ordre illé­gi­time. On vire ces per­sonnes illé­ga­le­ment alors même que cer­taines ont un bail jus­qu’à octobre. » En atten­dant, le com­bat conti­nue pour les asso­cia­tions qui ne comptent pas relâ­cher la pression.
Muriel Beaudoing
* La pré­fec­ture, sol­li­ci­tée dès le 20 juin au matin, n’a pas donné suite à notre demande d’interview.
N. B. : L’article a été com­plété ven­dredi 21 juin, suite à la réunion orga­ni­sée la veille par la Cisem.
Le loge­ment, un droit… et des lois pas for­cé­ment appliquées
  • La conven­tion du Conseil euro­péen des droits de l’homme qui date de 1954 pré­voit le droit à un logement.
  • Le pré­am­bule de la consti­tu­tion de 1958 sti­pule que cha­cun a droit à un toit.
  • La cour de cas­sa­tion a rap­pelé, par deux arrêts suc­ces­sifs, que le droit au loge­ment était un droit fondamental.
  • La loi Dalo pré­voit un droit au loge­ment opposable.
  • L’article L 345−2−2 du Code de l’Action Sociale et des Familles pré­voit que toute per­sonne sans abri en situa­tion de détresse médi­cale, psy­chique et sociale a accès, à tout moment, à un dis­po­si­tif d’hé­ber­ge­ment d’urgence.
  • L’action sociale du Conseil géné­ral de l’Isère a un volet Enfance en dan­ger qui l’o­blige à recueillir les enfants à la rue.

Lire aussi sur Place Gre’net : Roms : entre soli­da­rité et exclusion
Famille Nasakjan : le sou­tien s’organise

MB

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