Olivier Cogne, Hélène Viallet et Anne Cayol Gerin devant les articles particuliers de l'Edit de Nantes © Denis Vinçon

Pourquoi a‑t-on oublié le duc de Lesdiguières ? Réponse au musée dauphinois

Pourquoi a‑t-on oublié le duc de Lesdiguières ? Réponse au musée dauphinois

FOCUS – Devinette. Il avait tou­jours « le cul en selle », a été le der­nier conné­table de France, le plus fidèle ser­vi­teur d’Henri IV, catho­lique, puis pro­tes­tant, puis catho­lique, marié deux fois… Vous ne voyez pas ? Il a donné son nom à un stade de rugby et à un lycée hôte­lier gre­no­blois. Oui voilà : c’est le duc de Lesdiguières. Le musée dau­phi­nois lui consacre une expo­si­tion jusqu’au 16 juillet 2018 : Lesdiguières, Le prince oublié. Où l’on avance, jus­te­ment, quelques hypo­thèses quant à l’essoufflement de sa renommée.

Le connétable de Lesdiguières, XVIIe siècle Huile sur toile, école française

Le conné­table de Lesdiguières, XVIIe siècle
Huile sur toile, école fran­çaise – Coll. par­ti­cu­lière. Inédit, ce por­trait en pied de Lesdiguières en grande tenue d’ap­pa­rat de conné­table, pour­rait pro­ve­nir de la Galerie des hommes illustres créée par Richelieu au Palais-Cardinal à Paris.

Dans le cadre de « 2017, année Lesdiguières », ini­tiée par le Département de l’Isère, de nom­breuses opé­ra­tions ont été menées pour “redo­rer”, ou plu­tôt sim­ple­ment ravi­ver, le bla­son de ce per­son­nage his­to­rique un tan­ti­net oublié.

Le duc de Lesdiguières n’était pour­tant pas une simple per­son­na­lité locale puisqu’il alla tout de même, entre autres, jusqu’à deve­nir le conné­table du roi, c’est-à-dire le chef des armées. Soit la posi­tion la plus éle­vée dans la hié­rar­chie juste après celle du monarque.

À tel point, d’ailleurs, qu’elle fut sup­pri­mée ensuite pour ne pas faire d’ombre au roi. François de Bonne de Lesdiguières (1543−1626) fut donc le der­nier conné­table de France.

Mais sans doute les noms de « Bonne » ou de « Lesdiguières » riment-ils davan­tage pour vous avec quelque infra­struc­ture locale : le stade, la caserne ou le lycée hôte­lier, par exemple. L’Histoire n’a certes pas retenu ce per­son­nage. D’où le nom de l’exposition que le musée dau­phi­nois lui dédie : Lesdiguières, le prince oublié, visible jusqu’au 16 juillet 2018. Avec l’ambition assu­mée de remé­dier, en par­tie, à cet état de fait ou, du moins, de l’expliquer.

Un che­mi­ne­ment cohé­rent au sein du par­cours de Lesdiguières

En dépit d’une ico­no­gra­phie assez pauvre (on ne trouve du duc que quelques por­traits le repré­sen­tant après 50 ans), l’équipe du musée, menée ici par Anne Cayol-Gerin, en sa qua­lité de com­mis­saire d’exposition, a su ména­ger pour le spec­ta­teur un par­cours cohé­rent et ludique. Pas simple au vu de la com­plexité du per­son­nage his­to­rique qu’il s’agit de révé­ler. Enrichie de pein­tures, de cartes, d’ouvrages et d’objets mili­taires, reli­gieux ou artis­tiques, l’exposition se divise en trois parties.

Olivier Cogne, directeur du Musée dauphinois, Hélène Viallet, directrice des Archives départementales de l'Isère, et Anne Cayol-Gerin, responsable du Service du patrimoine culturel du Département de l'Isère, encadrent les actes particuliers de l'Édit de Nantes, signés de la main d'Henri IV. © Denis Vinçon

Olivier Cogne, direc­teur du Musée dau­phi­nois, Hélène Viallet, direc­trice des Archives dépar­te­men­tales de l’Isère, et Anne Cayol-Gerin, res­pon­sable du Service du patri­moine cultu­rel du Département de l’Isère, encadrent les actes par­ti­cu­liers de l’Édit de Nantes, signés de la main d’Henri IV. © Denis Vinçon

On remonte d’abord aux ori­gines nobi­liaires modestes de l’homme né entre les mas­sifs de Dévoluy et des Écrins en 1543. Manière de mon­trer l’une des facettes excep­tion­nelles de son par­cours : son ascen­sion sociale ful­gu­rante, acquise via ses hauts faits d’arme en pre­mier lieu. Il s’illustre notam­ment à la tête des troupes pro­tes­tantes dau­phi­noises pen­dant les guerres de religion.

La seconde par­tie de l’exposition se concentre sur l’héritage laissé par le duc, tant d’un point de vue paci­fique – il a beau­coup œuvré pour res­tau­rer la paix entre catho­liques et pro­tes­tants après la pro­mul­ga­tion de l’Édit de Nantes en 1598 – que d’un point de vue territorial.

Grenoble lui doit un chan­ge­ment com­plet de phy­sio­no­mie, via ses nou­velles for­ti­fi­ca­tions notam­ment. Plus lar­ge­ment, des ponts sont construits en quan­tité dans la région. Et il fait encore élar­gir la route, qu’il emprunte régu­liè­re­ment, ral­liant Grenoble à Gap. D’où le nom qu’elle a long­temps connu, « route du conné­table », avant de por­ter les cou­leurs d’un per­son­nage his­to­rique autre­ment plus illustre…

Troisième temps : la mémoire défaillante

Volet impor­tant de l’exposition, la troi­sième par­tie tente d’expliquer l’oubli du duc. Lequel œuvra pour­tant, de son vivant, à l’édification de sa propre gloire. En témoigne la repro­duc­tion de son mau­so­lée, gran­di­lo­quent à sou­hait. Le gisant qui le repré­sente ouvre de grands yeux, comme pour attes­ter de l’immortalité de sa renom­mée. Mais quand s’éteint sa des­cen­dance, le lustre de son nom finit par suivre le même chemin.

Caricature de Lesdiguières maîtrisant le Drac, 1889-1900 Photo de dessin, anonyme Coll. Musée dauphinois En tenue de chevalier bardé d'acier aux poulaines démesurées mais coiffé d'une visièred'employé de bureau, le Connétable a pêché un dragon-crocodile qu'il écarte de la ville.

Caricature de Lesdiguières maî­tri­sant le Drac, 1889 – 1900. Photo de des­sin, ano­nyme. Coll. Musée dau­phi­nois. En tenue de che­va­lier bardé d’a­cier aux pou­laines déme­su­rées mais coiffé d’une visière d’employé de bureau, le Connétable a pêché un dra­gon-cro­co­dile qu’il écarte de la ville.

Au XIXe siècle, alors que naît un inté­rêt tout par­ti­cu­lier des his­to­riens pour la période, la légende Lesdiguières renaît de ses cendres mais guère plus qu’au niveau local.

Et encore, on lui pré­fère un autre per­son­nage, qui semble plus exem­plaire : le che­va­lier Bayard, dit « sans peur et sans reproche ». Si la peur ne semble pas non plus carac­té­ri­ser l’homme de guerre qu’était Lesdiguières – tou­jours « le cul en selle » –, on l’ac­ca­bla, par contre, de bien des reproches.

Religieusement d’abord, on décela chez lui un manque de constance : il a été catho­lique avant d’embrasser le pro­tes­tan­tisme pour finir à nou­veau par se conver­tir au catho­li­cisme à la demande du roi… Son double mariage ensuite n’a rien de très catho­lique, jus­te­ment. On retint donc de lui son ambi­tion et sa ruse plu­tôt que ses talents de diplo­mate ou de stra­tège géopolitique.

Des légendes sombres cir­cu­lèrent enfin à son endroit. Un petit recueil de ces his­toires est d’ailleurs dis­po­nible à l’écoute dans le musée. Lequel par­vient ainsi à don­ner de Lesdiguières une image kaléi­do­sco­pique qui brise la répu­ta­tion mono­li­thique de l’homme, sim­ple­ment asso­cié à la guerre et à l’ambition.

Adèle Duminy

Infos pra­tiques

Tout le pro­gramme de l’an­née Lesdiguières sur le site du Département de l’Isère

Musée dau­phi­nois

Jusqu’au 16 juillet 2018

Lesdiguières, le prince oublié

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