UraMin – Areva : “Une affaire atomique” pour le géopoliticien Vincent Crouzet, de passage à Meylan

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TROIS QUESTIONS À - Vincent Crouzet, expert en géopolitique, auteur de cinq romans d’espionnage, est à Meylan ce mardi 29 août. Son dernier livre, Une affaire atomique, plonge dans l’affaire UraMin, un désastre financier faisant suite au rachat par Areva de trois gisements d’Uranium inexploitables. Le tout sur fond de suspicions de corruption et de rétrocommissions.

 

 

Vincent Crouzet © Robert Laffont

Vincent Crouzet © Robert Laffont

Vincent Crouzet est lui-même témoin dans l’af­faire UraMin. Pourquoi témoin ? Parce qu’il a « rendu un ser­vice » en ser­vant d’in­ter­mé­diaire entre la jus­tice fran­çaise et l’an­cien conseiller du pré­sident cen­tra­fri­cain François Bozizé, Saifee Durbar. Ce der­nier sou­hai­tait obte­nir la bien­veillance de la jus­tice en échange de son silence sur l’af­faire.

 

S’il vit aujourd’­hui en Provence, l’au­teur a passé son ado­les­cence aux Arcs en Savoie et retrou­vera donc les pay­sages mon­ta­gnards ce mardi 29 août.

 

Il sera pré­sent au Clos des Capucins de Meylan à 19 heures pour pré­sen­ter et signer son ouvrage, mais aussi échan­ger avec le public sur « les secrets de l’in­dus­trie nucléaire ». Une ren­contre orga­ni­sée en par­te­na­riat avec la librai­rie La Dérive, dans le cadre des Capucins lit­té­raires de Meylan.

 

 

Place Gre’net – Avec Une affaire atomique, vous délaissez le roman et la fiction pour rédiger ce que vous appelez un « document ». Pouvez-vous nous présenter cet ouvrage ?

 

 

Vincent Crouzet – C’est le déve­lop­pe­ment de mon témoi­gnage dans l’af­faire UraMin-Areva. Ce n’est pas de la fic­tion mais je l’ai écrit sur le rythme de la fic­tion, ce que les Américains appellent le nar­ra­tive non­fic­tion. J’ai sou­haité racon­ter cette affaire avec ma focale de témoin.

 

Anne Lauvergeon, présidente du directoire d'Areva de 2001 à 2011, mise en examen dans l'affaire UraMin. Ses avocats ont tenté de dissuader Robert Laffont de publier l'ouvrage de Vincent Crouzet. CC-BY-SA MEDEF - Wikipédia

Anne Lauvergeon, pré­si­dente du direc­toire d’Areva de 2001 à 2011, mise en exa­men dans l’af­faire UraMin. Ses avo­cats ont tenté de dis­sua­der Robert Laffont de publier l’ou­vrage de Vincent Crouzet. CC-BY-SA Medef – Wikipédia

 

 

Elle pré­sente en effet tous les ingré­dients d’un thril­ler : les décors, le sec­teur de l’u­ra­nium, un scan­dale d’État, avec l’im­pli­ca­tion des ser­vices de ren­sei­gne­ment, de puis­sances étran­gères… On est à la croi­sée d’un roman d’es­pion­nage et d’une affaire poli­tico-finan­cière de grande ampleur, à hau­teur de 3 mil­liards d’eu­ros vola­ti­li­sés pour les contri­buables fran­çais. Tous les ingré­dients étaient là !

 

 

 

Cette affaire est-elle emblématique de la continuité de ce que l’on appelle la Françafrique, et dans quelle mesure les populations locales en sont-elles victimes ?

 

 

La Françafrique existe encore dans beau­coup de domaines. Dans le sec­teur de l’u­ra­nium et de l’ac­qui­si­tion de ces trois gise­ments en 2007, elle est appa­rue au grand jour, avec en plus des figures emblé­ma­tiques comme celle de Patrick Balkany. On a vu un peu tous les usages de la Françafrique réunis autour de cette acqui­si­tion, et toutes les mau­vaises manières reve­nir en force.

 

Un document aux allures de roman d'espionnage.

Un docu­ment aux allures de roman d’es­pion­nage.

Je suis assez pes­si­miste sur la dis­pa­ri­tion de la Françafrique : quand un réseau dis­pa­raît, un autre appa­raît, tout aussi effi­cace et plus dis­cret. C’est l’empire de la cor­rup­tion, le mélange des genres entre la puis­sance publique fran­çaise et la pro­tec­tion d’in­té­rêts par­ti­cu­liers. Cette affaire est emblé­ma­tique de toutes nos per­ver­sions en Afrique depuis qua­rante ou cin­quante ans, et l’on est arrivé à un som­met de col­lu­sion entre public et privé, et d’in­ter­ven­tions dou­teuses auprès de chefs d’États afri­cains.

 

Les popu­la­tions locales en souffrent néces­sai­re­ment. Beaucoup de pro­messes faites par Areva n’ont pas été tenues loca­le­ment, et je ne parle même pas des pro­blèmes éco­lo­giques posés par des sites qui n’ont pas été remis en état cor­rec­te­ment.

 

On est au sum­mum du mépris d’une grande puis­sance éco­no­mique vis-à-vis de pays afri­cains qui manquent de res­sources. Mais je ne me fais pas d’illu­sions : si ces gise­ments avaient été mis en exploi­ta­tion, je doute qu’ils auraient pro­fité aux popu­la­tions locales…

 

 

Votre éditeur a subi des pressions avant publication. Est-ce parce que l’ouvrage s’attaque au dogme français de l’énergie nucléaire, notamment autour de la question de l’indépendance énergétique ?

 

 

Pour moi, la Ve République a deux piliers : l’é­lec­tion du pré­sident de la République au suf­frage uni­ver­sel… et notre com­plexe ato­mique. Le sec­teur de l’a­tome en France est extrê­me­ment stra­té­gique, et chaque fois qu’une affaire est levée dans ce sec­teur on se heurte à des réti­cences très fortes de l’État action­naire et lea­der sou­ve­rain dans ce domaine. Que ce soit dans l’af­faire UraMin ou d’autres affaires, comme celle de la cuve de Flamanville.

 

Le “Yellowcake” (gâteau jaune), concentré d'uranium indispensable aux réacteurs des centrales nucléaires françaises. DR

Le “Yellowcake” (gâteau jaune), concen­tré d’u­ra­nium indis­pen­sable aux réac­teurs des cen­trales nucléaires fran­çaises. DR

 

Par ailleurs, Anne Lauvergeon [ancienne pré­si­dente du direc­toire d’Areva, ndlr] a tenté sans suc­cès d’empêcher la publi­ca­tion de ce docu­ment. Nous avons été l’ob­jet d’in­ti­mi­da­tions avant publi­ca­tion, mais le livre n’a pas fait l’ob­jet de plainte, ce qui laisse à pen­ser que ce qui est dedans est avéré. Le com­plexe de l’a­tome en France n’a pas envie que l’on remue les mau­vaises his­toires autour de l’ac­qui­si­tion d’u­ra­nium… et c’est un livre qui n’a pas fait plai­sir à Areva et à Anne Lauvergeon en par­ti­cu­lier.

 

Oui, cette notion d’in­dé­pen­dance éner­gé­tique est tota­le­ment fausse. Nous sommes un très gros pro­duc­teur et consom­ma­teur de l’éner­gie nucléaire, et nous exploi­tons l’u­ra­nium dans nos cen­trales mais nous avons besoin de nous appro­vi­sion­ner à l’ex­té­rieur. La matière pre­mière, ce que l’on appelle le Yellowcake, est ainsi exploi­tée ailleurs. On en trouve prin­ci­pa­le­ment au Kazakhstan, qui n’est pas un pays connu pour ses pra­tiques finan­cières et éco­no­miques trans­pa­rentes…

 

 

Propos recueillis par Florent Mathieu

 

Festival du film France Nature Environnement
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Commentaires 1
  1. C’est tout de même drôle ces gens qui « rendent des ser­vices » et qui s’empressent de le crier sur la place publique.… En plus à un conseiller de Bozizé ‚en RCA…

    L’affaire Uramin est sur­tout une énorme escro­que­rie orga­ni­sée par des Canadiens, des Belges et Israéliens – qu’ont retrouve tou­jours sur toutes les sales affaires minières, regar­dez ce qui se passe par exemple en Ukraine, en RDC etc.
    Ensuite, puis­qu’il s’a­git de conces­sions minières en Afrique, les habi­tuelles com­mis­sions et rétro-com­mis­sions etc…
    Tout le monde a ten­dance à oublier que Avera était aussi un ins­tru­ment de poli­tique étran­gère de la même nature que Elf à son époque.

    Quant au Yellow Cake, non, on n’en trouve pas prin­ci­pa­le­ment qu’au Kazakstan et la prin­ci­pale source d’ap­pro­vi­sion­ne­ment de la France reste l’Afrique. Ce qui était en jeu à l’é­poque d’Uramin c’é­tait la domi­na­tion des sources de com­bus­tible nucléaire…

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