Riad Sattouf en rencontre et dédicace à la librairie Le Square de Grenoble mercredi 1er décembre

Riad Sattouf : « Il est impen­sable pour moi de me censurer »

Riad Sattouf : « Il est impen­sable pour moi de me censurer »

ENTRETIEN – Il est l’un des auteurs de bandes des­si­nées contem­po­rains les plus lus à tra­vers le monde. Riad Sattouf, éga­le­ment réa­li­sa­teur, doit cette recon­nais­sance aux trois tomes de sa bande des­si­née auto­bio­gra­phique L’Arabe du futur (deux tomes sont à venir avant de clore la série). À l’occasion de la sor­tie du tome 2 de son autre BD à suc­cès, Les Cahiers d’Esther, l’auteur visi­tera, le 7 mars, deux librai­ries gre­no­bloises : la librai­rie Momie Folie et la librai­rie Le Square. Avant de s’adonner à ces séances de dédi­cace – exer­cice qu’il prise fort –, Riad Sattouf a accepté de répondre à nos questions.

Riad Sattouf © Olivier Marty Allary Editions

Riad Sattouf. © Olivier Marty Allary Editions

Qu’il s’agisse de ses bandes des­si­nées ou de ses films – Les Beaux Gosses et Jacky au royaume des filles –, on trouve chez Riad Sattouf un humour, une déli­ca­tesse et un sens de l’observation hors normes.

Son sujet de pré­di­lec­tion ? L’adolescence, qu’il explore, on le devine, pour se défaire en par­tie de la sienne. Dans L’Arabe du futur et Les Cahiers d’Esther – séries parues toutes deux chez Allary Éditions –, l’auteur de bandes des­si­nées remonte plus loin dans l’enfance et nous invite à lire, en paral­lèle, deux par­cours de vie aussi éloi­gnés que possible.

L’Arabe du futur retrace sa propre enfance, dans les années 1980, entre la Libye de Kadhafi et la Syrie de Assad. Né d’une mère bre­tonne et d’un père syrien, le petit Riad, tout en blon­deur et en bou­clettes, a quelques dif­fi­cul­tés pour se faire accep­ter de ses cama­rades lorsqu’il débarque à Ter Maaleh, petit vil­lage proche de Homs.

Même regard aiguisé – amusé et lucide – dans Les Cahiers d’Esther. À ceci près que l’écolière, de onze ans dans le tome 2 – en librai­rie depuis le 16 février – vit dans le Paris d’aujourd’hui.

Les Cahiers d’Esther racontent le mode de vie, les joies et les peines d’une petite fille d’aujourd’hui, sco­la­ri­sée dans une école du XVIIe arron­dis­se­ment de Paris. Comment vous est venue l’idée de consa­crer une bande des­si­née à ce personnage ?

J’ai eu l’i­dée Des Cahiers d’Esther alors que j’étais en train de racon­ter ma propre enfance dans L’Arabe du futur. J’ai revu cette petite fille – la fille d’un couple d’amis – qui avait beau­coup grandi. Elle avait dix ans et était deve­nue très volu­bile ! Elle s’est mise à me par­ler de son quo­ti­dien, de ses goûts, de sa manière de voir le monde… J’ai tout de suite eu envie d’en faire une bande des­si­née pour mettre l’his­toire de cette enfance moderne en paral­lèle avec la mienne, que je raconte dans L’Arabe du futur. C’est une forme de récit de voyage !

L’Arabe du futur, tome 1, de Riad Sattouf Allary Éditions

L’Arabe du futur, tome 1, de Riad Sattouf
Allary Éditions

Dans L’Arabe du futur, vous reve­nez sur votre enfance syrienne, dans un petit vil­lage près de Homs, dans les années 1980 : un espace-temps aux anti­podes de celui que connaît Esther. Est-il tou­te­fois pos­sible de faire des rap­pro­che­ments entre votre enfance et celle de votre per­son­nage féminin ?

C’est amu­sant de voir qu’il y a tout de même des points com­muns très forts entre ce que vit Esther à l’é­cole et ce que j’ai vécu dans mon école en Syrie. Ce sont bien sûr deux sys­tèmes sco­laires com­plè­te­ment dif­fé­rents. Mais, dans les deux cas, les gar­çons jouent au foot entre eux et les filles res­tent ensemble dans un coin tout en détes­tant les gar­çons. Et vice versa.

Je pen­sais que ces sépa­ra­tions seraient moins fortes aujourd’hui dans une ville riche comme Paris. C’est éton­nant mais je crois que ça tient au patriar­cat en place, à la fabrique des indi­vi­dus et des iden­ti­tés sexuelles.

Et les différences ?

La grande dif­fé­rence entre nous, c’est qu’elle est née dans un monde où la télé­pa­thie est ren­due pos­sible grâce à un organe exté­rieur à son corps. Elle doit l’acquérir pour pou­voir atteindre ce super pou­voir : c’est le télé­phone por­table. C’est vrai que quand on est adulte, on voit ça comme une forme de coquet­te­rie ou de gad­get. Mais pour elle, c’est très pro­fond et très impor­tant cette com­mu­ni­ca­tion avec le monde entier. À mon époque, cette chose-là était vrai­ment de la science-fiction. 

L’autre dimen­sion impor­tante est qu’il faut payer pour pou­voir avoir accès à ce super pou­voir. On n’offre pas un télé­phone aux gens pour qu’ils puissent com­mu­ni­quer avec tous de manière gra­tuite. Ça appar­tient à des marques. La société de consom­ma­tion est ins­crite dans le rap­port entre les gens dès l’enfance.

Dans les pro­pos d’Esther, l’argent et les marques semblent jus­te­ment omni­pré­sents. Est-ce que cela vous surprend ?

Ça exis­tait aussi dans mon enfance. Il y avait déjà des marques. Mais c’est vrai que c’est devenu très fort aujourd’hui. Par exemple, dans le second tome des Cahiers d’Esther, elle me parle du nou­veau clip de Maître Gims ou de Black M, au sein des­quels il y a du pla­ce­ment de pro­duits. Les jeunes sont sti­mu­lés par ces publi­ci­tés dégui­sées. La main­mise du com­merce est main­te­nant extrê­me­ment pré­sente partout.

Les Cahiers d'Esther, tome 1, de Riad Sattouf Allary Éditions

Les Cahiers d’Esther, tome 1, de Riad Sattouf
Allary Éditions

Pourquoi suivre Esther sur plu­sieurs années ?

Ça m’intéresse de voir com­ment l’individu va se construire, com­ment vont évo­luer ses valeurs morales, son juge­ment poli­tique, son empa­thie envers les autres. Est-ce qu’elle va deve­nir de plus en plus indi­vi­dua­liste ou est-ce qu’elle devien­dra de plus en plus aimante ? C’est très inté­res­sant à obser­ver. C’est un pro­jet au long cours pour racon­ter une jeu­nesse autre que la mienne.

Les trois tomes parus de L’Arabe du futur ren­contrent un suc­cès excep­tion­nel. Ils ont été tra­duits dans de nom­breuses langues. 

Ne crai­gnez-vous pas les dif­fé­rentes lec­tures qui peuvent être faites de votre BD ? Est-ce qu’il vous est arrivé de vous cen­su­rer pour ne pas don­ner une image trop néga­tive de votre édu­ca­tion en Syrie, de votre famille et, plus par­ti­cu­liè­re­ment, de votre père ?

Je n’y pense pas. Je raconte ma vie telle que je m’en sou­viens. J’essaie d’éviter de pen­ser à la manière dont ça va être reçu. De toute façon, j’ai une assez bonne idée de qui sont mes lec­teurs – enfin ceux que j’ai ren­con­trés. Ils sont intel­li­gents et inté­res­sés par l’expérience humaine. Il est impen­sable pour moi de me cen­su­rer. Au contraire, je me sens tota­le­ment libre.

Pour exemple, il m’arrive très sou­vent qu’un lec­teur, pen­dant une séance de dédi­cace, me dise : « Votre père est vrai­ment ter­rible, quel enfoiré ! » Et trois per­sonnes plus loin, quelqu’un me dit « Votre père est tou­chant ». Cette double lec­ture est exac­te­ment celle que je cherche à pro­vo­quer. En tant que lec­teur, j’aime bien être mis mal à l’aise dans mes certitudes.

Pour le moment, L’Arabe du futur n’est pas tra­duit en langue arabe. Pourquoi ?

J’aimerais beau­coup que ce soit le cas. Mais il y a très peu de tra­duc­tions étran­gères qui sont effec­tuées en langue arabe parce que le mar­ché du livre est extrê­me­ment faible. Pour l’instant, on a eu des pro­po­si­tions. Mais ce sont des édi­teurs qui sou­haitent publier le tome 1, et 2 éven­tuel­le­ment, et attendre de voir si ça marche pour faire la suite. C’est hors de ques­tion pour moi de prendre le risque que les lec­teurs puissent n’avoir que le début de l’histoire. Surtout en langue arabe. L’histoire sera donc à prendre dans son ensemble ou pas du tout.

Que répon­dez-vous lorsque les médias vous demandent votre opi­nion sur le sort que connaissent les Syriens aujourd’hui ?

Ça me semble tout à fait nor­mal qu’on me pose cette ques­tion. Je suis de toute façon pour l’accueil des réfu­giés. Je pense que la France est un pays très riche qui peut accueillir des gens qui fuient la guerre. Après, je ne suis pas du tout à l’aise avec le temps média­tique. Ma façon de pen­ser, je la mets dans mes livres. J’ai l’impression de ne pas être cré­dible quand je parle poli­tique, donc je pré­fère m’abstenir.

Mardi 7 mars, à Grenoble, vous serez pré­sent dans deux librai­ries très dif­fé­rentes : l’une – la librai­rie Momie Folie – est entiè­re­ment dédiée à la BD, l’autre – la librai­rie Le Square – est une librai­rie géné­ra­liste. Cela démontre une fois de plus que votre lec­to­rat a lar­ge­ment dépassé les seuls ama­teurs de BD. Est-ce que c’est impor­tant pour vous ?

J’essaie jus­te­ment de faire des bandes des­si­nées pour les gens qui n’en lisent pas. Je pense tou­jours à ma grand-mère. Je me demande tou­jours quelle BD elle aurait aimé lire mal­gré ses pré­ju­gés sur le genre ! C’est un peu ma muse ! C’est vrai que je n’ai pas tel­le­ment un public bande des­si­née. Par exemple, il y a quelques temps, une petite mamie est venue me voir et m’a dit : « J’ai 84 ans et L’Arabe du futur, c’est la deuxième BD que je lis depuis Bécassine. La troi­sième, ça sera Esther ! » On ne peut pas me faire de plus beau compliment !

Et de votre côté, êtes-vous lec­teur de bandes dessinées ?

J’en ai lu quand j’étais ado mais aujourd’hui beau­coup moins. Je relis les vieilles BD de mon enfance.

Ne sui­vez-vous pas le tra­vail de vos contemporains ?

Non, au contraire. J’essaie plu­tôt d’éviter de lire des BD modernes parce que j’ai peur d’être influencé.

En 2016, vous avez demandé à ce que votre nom soit retiré de la liste des nom­més pour le Grand Prix du Festival inter­na­tio­nal de la BD d’Angoulême car aucune femme n’y figu­rait. Le monde de la BD serait-il machiste ?

Oui, je pense qu’il y a beau­coup de machisme dans la BD, comme dans bien d’autres milieux. Ce qui me sem­blait aber­rant dans cette his­toire, c’était qu’il n’y ait aucune femme dans cette liste alors que d’im­menses auteures n’a­vaient jamais été récom­pen­sées. C’était juste un oubli, et je crois que c’est pire qu’un truc volon­taire ! Je ne ver­rais tou­te­fois pas l’intérêt d’imposer 50 % de femmes et 50 % d’hommes parce que, de toute manière, il y a beau­coup plus d’auteurs gar­çons, même si c’est en train de changer. 

Ce qu’il y a de pire dans cette domi­na­tion mas­cu­line, c’est d’avoir com­plè­te­ment oublié des auteures aussi excep­tion­nelles que Claire Bretécher ou Posy Simmonds, qui sont des génies. Je crois que c’était l’expression d’un machisme pro­fond et inconscient.

Propos recueillis par Adèle Duminy

INFOS PRATIQUES

Les Cahiers d'Esther, tome 2, de Riad Sattouf, chez Allary Éditions

Les Cahiers d’Esther, tome 2, de Riad Sattouf, chez Allary Éditions

Librairie Momie Folie

1, rue Lafayette, 38 000 Grenoble

Mardi 7 mars 2017, de 13 h 30 à 16 h 30

Dédicace de Riad Sattouf

Librairie Le Square

2 place Dr Léon Martin, 38 000 Grenoble

  • pre­mière séance de dédi­caces à par­tir de 17 heures
  • ren­contre à 18 h 30, qui se pour­sui­vra par une autre séance de dédicaces.

Les Cahiers d’Esther, Histoires de mes 11 ans Allary édi­tions 16,90 euros

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