TRIBUNE LIBRE – Ministre déconnecté des réalités du terrain, hiérarchie fermant les yeux sur les difficultés et chefs d’établissement davantage préoccupés par leur carrière que par les besoins des élèves… Pour Abdellaziz Guesmi, proviseur à la retraite, la crise lycéenne actuelle est aussi celle de l’encadrement de l’Éducation nationale. Dans cette tribune au vitriol, il dénonce un système fondé sur le conformisme, la soumission à la hiérarchie et la culture du « pas de vagues », dont il tient le ministre Édouard Geffray pour responsable.
Le jeudi 8 octobre, M. Geffray déclare que « nous n’avions pas les outils de pilotage [des lycées] ». Il reconnaît clairement que son propre pilotage de l’Éducation nationale est fait à l’aveugle. Nous, on le savait déjà. Mais en réalité, le ministre, qui a occupé de nombreux postes au ministère, est parfaitement informé de l’état de l’École française. Il a contribué très directement à sa déchéance.
En demandant aux chefs d’établissement (CE) d’organiser un moment de démocratie interne, par ailleurs refusée au conseil d’administration des lycées, et d’améliorer les emplois du temps (EDT), le ministre cherche à minimiser l’ampleur de la crise et expose les proviseurs, ces petits soldats, mal recrutés et maltraités par ses politiques, aux violences des bloqueurs dans leurs rangs, les blessés sont nombreux, ce qui est inédit. Comme si le problème se limitait aux trous de l’EDT des classes !
Pour M. Geffray, les chefs d’établissement, les directeurs académiques des services de l’Éducation nationale (Dasen) et les recteurs sont en cause. Ils n’ont pas fait « monter les informations » de pilotage ni transmis à Paris les signes avant-coureurs de la crise !
Le ministre reconnaît implicitement l’échec de sa politique de « pas de vagues » et de celle de recrutement et de gestion de ces cadres essentiels du système, en se défaussant sur eux de la responsabilité de la crise lycéenne actuelle. Il n’a pas tort. C’est lui qui les a recrutés !
En technocrate sans âme, affecté à un poste ministériel éminemment politique, après avoir été le DRH (NDLR : directeur des ressources humaines), puis le numéro 2, M. Geffray ignore que les lycéens réclament ce que les données recommandent depuis vingt ans. Il lui suffirait de consulter les riches données de sa propre administration.
Un ministre qui ignore les conséquences de ses propres politiques
Pire, M. Geffray n’a donc pas évalué ce qu’il a infligé aux établissements scolaires : retrait de certaines écoles fragiles du dispositif REP (NDLR : réseau d’éducation prioritaire), anciennement ZEP (NDLR : zones d’éducation prioritaire), diminution des horaires d’enseignement au collège, saccage du lycée professionnel (LP), qui a vu toutes ses dotations d’enseignement (général et professionnel) baisser, mise à bas du statut des enseignants, suppression de postes incongrue et destruction du baccalauréat…
Pour bien saisir la réalité, il est important de connaître le fonctionnement d’un établissement scolaire et la part du mépris institutionnel qui y ruisselle à chaque niveau. Au-delà de la confection de l’EDT par un adjoint, souvent inexpérimenté et qui n’accorde aucun intérêt au sens pédagogique et au bien-être des élèves : comment accepter en LP que tout l’enseignement général soit placé lundi et mardi et que l’enseignement professionnel le soit le reste de la semaine !
Comment imaginer que des matières sous-cotées soient placées le vendredi de 16 h à 18 h ? Pourquoi ces EDT-gruyère et l’absence d’une pause méridienne pour déjeuner ? Aucune explication rationnelle. Réponse : les CE répercutent le mépris qu’ils reçoivent vers les équipes et les élèves. C’est ce mépris qui a souvent été dénoncé par les élèves grévistes.
Appliquer des consignes qu’on sait inapplicables ou inefficaces, les CE le font sans état d’âme. Un ultime exemple : l’interdiction des téléphones. Les lycéens ont besoin de leur téléphone pour lire leur EDT et pour travailler : en effet, les professeurs utilisent beaucoup de logiciels pédagogiques et nos lycées sont sous-dotés en informatique.
Et puis franchement, ni la Chine, ni le Japon ni la Corée du Sud n’ont interdit les téléphones aux élèves. Alors qu’ils sont bien classés par PISA (NDLR : Programme international pour le suivi des acquis des élèves).
Une hiérarchie fondée sur la soumission et le conformisme
Soumission et loyauté à des personnes et non à des valeurs (celles de la République) sont exigées des CE. Le ministre parle de démocratie. Le CA, instance démocratique qui adopte le budget et la répartition de la dotation des enseignements…, est une coquille vide. La démocratie y est fictive (si votre budget est rejeté au 1er tour, car il a besoin d’une majorité, le 2e vote se fera sans majorité).
Pour espérer une promotion, incertaine…, il faut baisser la tête, pas de vague, ne pas attirer l’attention. Garder les mauvaises informations, faire comme si… D’ailleurs, l’administration vous incite à ne pas lui communiquer les mauvaises nouvelles : avec Mosart (outil de recensement des grévistes), votre lycée, aux personnels combatifs, ne doit pas faire monter les chiffres immédiatement. Il faut montrer au ministre que la grève est un échec.
Les incidents entre collègues…, les enseignants limites…, et ceux qui tiennent des propos discriminatoires dans une commission officielle, à l’encontre des élèves. On compte sur vous pour les gérer !
La hiérarchie est sourde et aveugle. Ne pas l’impliquer est votre planche de salut. Cette discrimination peut également toucher un CE, de deux manières : l’une consiste à ethniciser les emplois (en nommant un CE ou des enseignants contractuels d’origine étrangère dans les établissements les plus homogènes ethniquement…).
L’autre est plus directe. Comment accepter l’évaluation suivante concernant un CE : « M. X. est très attaché à la réussite des élèves, de tous les élèves, étant lui-même d’origine étrangère » ? L’administration répondra à la personne concernée… qu’elle manque d’humour !
Des promotions et des affectations qui interrogent
Une ancienneté conséquente, des services rendus importants (exercice en ZEP, apprentissage, rénovation, internat…) et une évaluation très élogieuse ne vous garantissent pas d’être promu. Alors que d’autres collègues au dossier moins positif le seront…
Comment expliquer qu’un CE qui a « foutu le feu » dans sa salle des professeurs, puisse être réaffecté dans un autre lycée, plus complexe et plus fragile ? C’est ainsi que la hiérarchie gère ses ressources humaines. C’est aussi une façon pour elle de ne pas convoquer le conseil de discipline. Elle s’arrange avec la loi.
Vous pensez que le syndicat va vous défendre ? Depuis 2020-2021, les commissions administratives paritaires académiques (Capa), instances paritaires de gestion, ne se réunissent plus avec l’administration pour examiner collectivement les mouvements de mutation et les promotions.
Désormais, l’administration prend ces décisions de manière unilatérale en s’appuyant sur des lignes directrices de gestion (LDG)… On imagine les dérapages (un CE d’un petit collège de montagne se retrouve propulsé, du jour au lendemain, CE d’un établissement urbain d’une catégorie importante ou un autre promu bien avant les collègues les plus méritants !).
Supprimer les compétences des commissions administratives paritaires (CAP), c’est transformer la relation à l’employeur pour passer de garanties collectives à une relation individuelle clone du contrat privé. C’est comme ça que l’ordre règne dans notre vénérable institution au fonctionnement napoléonien. Ralentir l’École.
Un recrutement des cadres de l’Éducation nationale en question
Pourquoi en sommes-nous arrivés à cette situation ? Le concours de CE est un simili-concours, c’est une cooptation par vos collègues. On vous posera des questions parfois orientées. Personnellement, on m’a questionné sur… le voile islamique !
Vous avez obtenu votre concours d’enseignant… avec 4,5/20 et vous avez cinq ans d’ancienneté? Aors vous êtes fait pour le métier… Vous n’avez aucune connaissance en droit public, en gestion, en RH ? Ce n’est pas grave, après quelques années d’ancienneté, vous pourrez postuler pour devenir inspecteur d’académie.
Le recteur, appelé à diriger une académie composée de quatre ou cinq départements, est nommé par le président de la République. C’est un ami du pouvoir. Aucune compétence spécifique n’est attendue. Nous avons eu un recteur professeur en mécanique des sols, et un autre HDR (NDLR : habilité à diriger des recherches) en physique !
Oui, M. Geffray a raison : ses subordonnés, délégués au pilotage du système éducatif, ne l’aident pas à bien piloter à son tour. Mais c’est lui qui les a choisis et soumis à la doctrine de « pas de vague ». Pendant ce temps, nos élèves continuent à faire une demande révolutionnaire : pouvoir travailler en sérénité.










