Couple salafiste accusé de la mort de son bébé : le cri continu d’une mère contre la radicalisation de sa fille

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FOCUS – Dans l’affaire des parents salafistes accusés après la mort de leur bébé de quinze mois, la cour d’assises de l’Isère a entendu longuement la mère de l’accusée, vendredi. Dès les premiers signes de sa radicalisation, elle s’est débattue pour sauver sa fille de cette emprise. Mais elle n’a pas été entendue.

 

 

Hôtel de police, Grenoble © Chloé Ponset - Place Gre'net

Hôtel de police, Grenoble © Chloé Ponset – Place Gre’net

Ce jour-là, elle avait demandé aux deux enquê­teurs de l’hôtel de police de Grenoble qui la rece­vaient : « c’est un mau­vais film ? » Les deux hommes avaient baissé la tête, alors elle avait com­pris : tout cela était en fait bien réel…

 

Yamina Dekkoune est la mère de Noémie Villard, accu­sée devant la cour d’assises de l’Isère après la mort de sa fille Hafsa en 2017. Ce jour-là, elle venait de com­prendre que ce com­bat-là était perdu et que de nou­veaux allaient devoir être menés.

 

 

« J’ai tenté d’alerter […] on m’a prise pour une folle »

 

Le drame s’était noué devant ses yeux, elle avait vu les pre­miers signes de la radi­ca­li­sa­tion de sa fille, avait tenté de la pro­té­ger, demandé de l’aide, mais s’était prise l’indifférence de beau­coup de ses inter­lo­cu­teurs en pleine figure. « J’ai tenté d’alerter sur le dan­ger que cour­rait ma fille, et on m’a prise pour une folle. »

 

Alors ven­dredi, elle s’est retrou­vée à devoir témoi­gner devant une cour d’assises, à l’occasion du pro­cès de sa fille. Sa fille, dan­seuse, pia­niste, « une rigo­lote », « la dou­ceur même »… aujourd’hui âgée de 22 ans, figée sur sa chaise de la salle d’audience, sous son jil­bab bleu ciel. Le regard bas, elle avait pleuré en silence le matin même à l’évocation de l’autopsie de sa fille morte.

 

La salle d'audience de la Cour d'assises pleine à craquer. © Joël Kermabon - Place Gre'net

La salle d’au­dience de la Cour d’as­sises. (image d’illus­tra­tion) © Joël Kermabon – Place Gre’net

C’est presque par hasard que Yamina s’est rendu compte que Noémie lui échap­pait. Un jour, elle écoute une émis­sion de radio dans sa voi­ture et fait le paral­lèle avec sa fille : ses habi­tudes ves­ti­men­taires ont changé, la musique a dis­paru de sa vie. Les pho­tos des heures joyeuses aussi. Sa fille s’isole, elle le constate.

 

 

Elle voit arriver un SMS : “ça y est, c’est bon, t’es mariée”

 

Un matin, elle l’entend lui deman­der autour de la table du petit-déjeu­ner : « Maman, est-ce que tu veux mon bon­heur ? » Evidemment. « Je vais me marier. » C’est quoi ces bêtises ? « Avec Sami. » Sami, qui ? « Oh, je ne sais pas, mais c’est pas grave ! » Alors qu’elle suit des cours à l’université où elle a ren­con­tré trois jeunes femmes sala­fistes, Noémie est deve­nue « une coquille vide », « elle ne per­cute plus ».

 

Le dan­ger est là, sous les yeux de la famille. Yamina consulte l’ordinateur de sa fille, elle tombe direc­te­ment sur un site inter­net sala­fiste. « Là, j’ai com­pris qu’on était tombé dans quelque chose qui était incon­trô­lable pour nous. »

 

Mains d'homme consultant un smartphone. © Gilles Lambert - Unsplash

Yamina a fait ins­tal­ler un mou­chard sur le por­table de sa fille. (image d’illus­tra­tion). © Gilles Lambert – Unsplash

« Il veut se marier la semaine pro­chaine », lance, début 2015, Noémie à sa mère. Qui panique. « On aurait dit qu’elle était pos­sé­dée. » Elle fait alors ins­tal­ler un mou­chard sur le por­table de sa fille et constate que Sami Bernoui est « très cru dans sa manière de par­ler de sexe ». Un samedi, elle voit arri­ver un SMS : “ça y est, c’est bon, t’es mariée”. Sa fille a été reli­gieu­se­ment mariée en son absence.

 

 

En colère contre les services sociaux qui ont « abandonné » sa petite-fille

 

Yamina et d’autres membres de sa famille veulent empê­cher le pire d’arriver, notam­ment un départ en Syrie : ils la retiennent, lui confisquent ses papiers d’identité. Jusqu’au jour où Noémie s’enfuit. Mais, à force de recherches, Yamina la retrouve et fait le siège devant son immeuble. Jusqu’à ce qu’un homme sorte avec, der­rière, une masse noire. Elle ne com­prend pas immé­dia­te­ment qu’il s’agit de sa fille, avec « un voile, un deuxième, puis un grillage ».

 

Vendredi, la cour d’assises de l’Isère a entendu longuement la mère de l’accusée, dans l’affaire des parents salafistes jugés après la mort de leur fille.

DR

Quand elle apprend que Hafsa a été reti­rée de chez ses parents peu de temps après sa nais­sance, elle tente de prendre contact avec l’Aide sociale à l’enfance. Elle y est reçue mais ne par­vient pas à se faire entendre. Aujourd’hui, Yamina est en colère contre les ser­vices sociaux qui ont « aban­donné » sa petite-fille. Mais aussi contre la jus­tice qui a classé sans suite l’enquête pénale sur les huit frac­tures cos­tales d’Hafsa qui avaient entraîné son pla­ce­ment en pou­pon­nière, parce que les faits étaient « insuf­fi­sam­ment carac­té­ri­sés ».

 

À l’audience, ce ven­dredi, elle en apprend encore : un juge­ment a été pro­noncé le 23 sep­tembre der­nier afin de pro­lon­ger le pla­ce­ment du frère d’Hafsa, mais il n’a pas même été noti­fié à son admi­nis­tra­teur ad hoc. Malaise dans la salle. « C’est dans la conti­nuité, lâche seule­ment Yamina. J’en ai assez. »

 

 

Des débats menés avec délicatesse

 

Ici, dans cette salle d’audience de la cour d’assises de l’Isère, bat depuis lundi le cœur de la société. On y parle d’islam, de voile, de sala­fisme aussi, de jus­tice et de ser­vices sociaux, de manque de moyens, de manque de com­mu­ni­ca­tion entre les ser­vices de l’Etat. On y parle de la famille, d’éducation éga­le­ment. Les débats y sont menés avec déli­ca­tesse par le pré­sident Philippe Busché. Des cer­ti­tudes tombent, les doutes sont nom­breux, on y réflé­chit, tout cela avec calme et intel­li­gence.

 

L’audience doit reprendre mardi et le ver­dict devrait être rendu jeudi 14 novembre.

 

Fanny Hardy

 

Festival du film France Nature Environnement
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Commentaires 3
  1. À la lec­ture de cet article j’i­ma­gine le désar­roi de cette maman de l’ac­cu­sée. Cette maman a rai­son, que fai­saient donc les ser­vices sociaux ?

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  2. Cet article reflète bien com­bien la mère de l’ac­cu­sée a dû souf­frir. Et com­bien les ser­vices sociaux ont autre chose à faire que de faire leur tra­vail

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  3. Trois vies détruites par le sala­fisme. C’est cri­mi­nel. Je sais de quoi je parle, j’ai un cas dans ma famille.

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