Montagne dans la BD : la nouvelle expo du musée de l’ancien Évêché ne manque pas de relief

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FOCUS – Comme leurs homologues nationaux, les musées grenoblois se mettent à la page en s’inclinant devant le 9e art. Le musée de la résistance et de la déportation de l’Isère dédiera sa prochaine exposition temporaire à la résistance dans la bande dessinée (« La BD prend le maquis », à partir du 3 décembre). Coïncidence, le musée de l’ancien Évêché le précède sur ce terrain avec « Pic & Bulle, la montagne dans la BD », du 19 novembre 2016 au 30 avril 2017. Où l’on apprend que le 9e art s’est abreuvé, dès sa naissance, aux sources des montagnes. Édifiant.

 

 

 

Himalaya Vaudou Jean-Marc Rochette Glénat, 2009 Dessin préparatoire, J.-M. Rochette

Himalaya Vaudou
Jean-Marc Rochette
Glénat, 2009
Dessin pré­pa­ra­toire, J.-M. Rochette

La mon­tagne dans la pho­to­gra­phie. La mon­tagne dans la pein­ture. Le musée de l’ancien Évêché a déjà donné. La mon­tagne dans la BD ? C’est une pre­mière. Pas seule­ment dans l’ancien palais des évêques d’ailleurs. Dans une plus large mesure, rele­ver les liens qu’unissent les cimes et les bulles tien­drait de l’inédit. Force est de consta­ter, en tout cas, que les deux uni­vers se sont bien sou­vent, et riche­ment, côtoyés.

 

Néanmoins, les expo­si­tions dédiées au 9e art – qui sont désor­mais légion dans les musées – pré­sentent tou­jours quelques risques de chutes. De planches ori­gi­nales en cou­ver­tures his­to­riques, l’overdose guette sou­vent.

 

Grâce à sa grande cohé­rence, le par­cours pro­posé ici par l’exposition Pic & Bulle – jusqu’au 30 avril 2017 – évite l’effet ava­lanche de cases et autres strips.

 

 

 

Le pas de Tintin sur les planches vierges de la BD

 

 

Un autre héros au cœur pur : Yakari, Yakari et la toison blanche (tome 11) Job et Derib, Le Lombard, 1985 Reproduction numérique Derib, Job © Éditions du Lombard (Dargaud - Lombard s.a.), 2016 montagne

Un autre héros au cœur pur : Yakari, Yakari et la toi­son blanche (tome 11)
Job et Derib, Le Lombard, 1985
Reproduction numé­rique
Derib, Job © Éditions du Lombard (Dargaud -
Lombard s.a.), 2016

Plutôt qu’une avan­cée exclu­si­ve­ment chro­no­lo­gique, la scé­no­gra­phie du musée pri­vi­lé­gie des regrou­pe­ments thé­ma­tiques, esthé­tiques et his­to­riques très éclai­rants pour le spec­ta­teur.

 

S’en remet­tant aux pro­pos du grand scé­na­riste Benoît Peeters, pour qui « nous sommes tous des enfants de Tintin », la pre­mière salle dédiée à la BD franco-belge s’ouvre sur l’incontournable Tintin au Tibet. Album de 1960 consi­déré par Hergé lui-même comme son chef‑d’œuvre.

 

La blan­cheur imma­cu­lée des pay­sages ren­voie sans détour à la pureté du héros, qui vit là l’une de ses plus grandes quêtes ini­tia­tiques. Ce motif de la mon­tagne mys­tique a laissé sa marque sur des géné­ra­tions de bédéistes aussi sur­ement que le fit le pas du Yéti dans la pou­dreuse encore vierge.

 

Dans un autre registre cepen­dant, les auteurs contem­po­rains ou pos­té­rieurs à Hergé livrent de la mon­tagne une image très en accord avec leur temps : celle de la conquête. Les cimes sont aussi à gra­vir et à maî­tri­ser. La tech­no­lo­gie – sous forme de remonte-pentes et télé­sièges – s’insinue donc ici et là sur les pentes ennei­gées.

 

 

 

La BD : miroir satirique de son temps

 

 

Les Amours de Mr Vieux Bois Rodolphe Töpffer Album autographié, Genève, 1827 Réédition, 1839 Collection Bibliothèque municipale de Grenoble

Les Amours de Mr Vieux Bois
Rodolphe Töpffer
Album auto­gra­phié, Genève, 1827
Réédition, 1839
Collection Bibliothèque muni­ci­pale de Grenoble

Jusque dans sa genèse même, la BD évo­lue au rythme de son envi­ron­ne­ment social (c’est la grande force de cette expo­si­tion que d’en rendre compte). Il sem­ble­rait même – c’est la thèse défen­due par le musée – que la nais­sance de la BD soit tout par­ti­cu­liè­re­ment liée aux cimes. Avant d’offrir ses pentes au tou­risme de masse, la mon­tagne a d’abord réservé ses crêtes à quelques happy few.

 

Aussi, dans Les Amours de Mr Vieux-Bois (1827), le Suisse Rodolphe Töpffer, consi­déré comme l’un des inven­teurs de la BD, se moque-t-il de l’iconographie mon­ta­gnarde idyl­lique pro­duite par ses contem­po­rains. En quête de pit­to­resque, les élites de la seconde moi­tié du XVIIIe siècle se ruent dans les alpages, d’où une ima­ge­rie écu­lée de la mon­tagne, à la façon des pas­to­rales d’autrefois. C’est cette mode que paro­die le père de la BD, liant ainsi le des­tin du 9e art à celui des reliefs alpins.

 

 

 

La montagne fait exploser la case

 

 

C’est aussi d’un point de vue for­mel que l’on peut appré­cier l’exposition. Toutes les esthé­tiques s’y mêlent : de la clas­sique bande des­si­née franco-belge aux expé­ri­men­ta­tions les plus débri­dées du roman gra­phique en pas­sant par le trait sûr du man­gaka Jirô Taniguchi (voir ci-des­sous).

 

Le Sommet des dieux (tome 1), Jirô Taniguchi Éditions Kana, 2000 Illustration originale de couverture montagne © Jirô Taniguchi 2000 / BCF - Tokyo

Le Sommet des dieux (tome 1), Jirô Taniguchi
Éditions Kana, 2000
Illustration ori­gi­nale de cou­ver­ture
© Jirô Taniguchi 2000 / BCF – Tokyo

Il est fas­ci­nant de rele­ver à quel point le gigan­tisme des pay­sages mon­ta­gneux amène nombre de des­si­na­teurs à repen­ser la dis­tri­bu­tion des cases sur la planche. Les som­mets paraissent repous­ser les cadres trop res­treints du gau­frier clas­sique (super­po­si­tion de strips de trois cases en moyenne). On passe de même des esthé­tiques les plus réa­listes aux traits les plus mini­maux, qui sug­gèrent plus qu’ils ne figurent.

 

Les dif­fé­rentes tech­niques pic­tu­rales – ensei­gnées au Beaux-arts, dont sortent désor­mais quelques-unes des nou­velles figures du genre – intègrent le 9e art.

 

 

Adèle Duminy

 

 

 

L’EXPO EN QUELQUES CHIFFRES

 

90 albums sélec­tion­nés

200 docu­ments expo­sés (planches ori­gi­nales, repro­duc­tions numé­riques et albums his­to­riques) Remarque : D’après Isabelle Lazier, la direc­trice du musée, il n’est pas simple d’obtenir les planches ori­gi­nales des trois fleu­rons de la BD popu­laire que sont Tintin, Astérix et Lucky Luke. On s’en pas­sera donc. Ce qui ne retire rien à la grande richesse de l’ensemble.

6 espaces (bien rem­plis, comme vous le devi­nez. La petite salle de lec­ture à la sor­tie est donc bien­ve­nue. D’autant plus qu’on a très envie de lire les albums dont les très belles planches expo­sées pour­raient géné­rer quelques frus­tra­tions sans cela.)

 

 

Infos pratiques

 

Musée de l’ancien Évêché

Pic & Bulle, La mon­tagne dans la BD

Du 19 novembre 2016 au 30 avril 2017

Entrée gra­tuite

Dédicaces samedi 19 novembre dans les librai­ries gre­no­bloises, en par­te­na­riat avec les Éditions Glénat, à l’oc­ca­sion de l’ou­ver­ture de l’ex­po­si­tion.

 

 

 

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Commentaires 2
  1. Y a‑t-il « Le Génie des Alpages » ?

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    • AD

      20/11/2016
      19:56

      Absolument deux planches (si mon sou­ve­nir est bon) de la BD de F’Murr sont pré­sentes au musée. Je ne l’é­voque pas dans l’ar­ticle mais une petite par­tie de cette expo est dédiée à l’hu­mour dans la BD liée à la mon­tagne.

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