Quartier Mistral à Grenoble © Véronique Magnin - placegrenet.fr

Habiter à Mistral : ne rien dire, ne rien voir ?

Habiter à Mistral : ne rien dire, ne rien voir ?

REPORTAGE – Épisode 4 – Dans les quar­tiers sen­sibles où l’ascenseur social semble s’être enrayé, le tra­fic de drogue est perçu par cer­tains jeunes comme une alter­na­tive très lucra­tive. Bien que peu nom­breux, ces tra­fi­quants imposent leurs règles aux habi­tants qui paient le prix de leur emprise sur le quar­tier. Aucune échap­pa­toire ? Confidences de rive­rains, d’ac­teurs socio-cultu­rels et spor­tifs de Mistral.

© Véronique Magnin – Place Gre’net

La prai­rie au centre du Mistral his­to­rique. © Véronique Magnin – Place Gre’net

Difficile d’i­ma­gi­ner en voyant la cité si calme, les rues vides, que d’un peu par­tout des yeux nous sur­veillent. De retour à Mistral pour prendre quelques pho­tos com­plé­men­taires des barres et des tours, on est vite repéré. Trois jeunes hommes tra­versent la rue d’un pas vif. « Vous effa­cez tout ça ! » On m’au­to­rise fina­le­ment quelques cli­chés des immeubles. « Mais vous ne pho­to­gra­phiez per­sonne ! » D’accord.

Formulée un peu plus loin par un autre homme d’une ving­taine d’an­nées, cette fois-ci l’in­ter­dic­tion est caté­go­rique. Les habi­tants semblent, eux aussi, sur­veillés à Mistral. « C’est un peu vrai mais bon, un peu ! » mesure Karim Kadri, pré­sident du Collectif des habi­tants de Mistral (Cohamis). Ils seraient donc rela­ti­ve­ment libres. Vraiment ?

Peur de parler

Beaucoup d’in­ci­vi­li­tés ont lieu dans la cité. Les rive­rains s’en plaignent et cela ne date pas d’hier : chiens qui font leurs besoins dans les ascen­seurs, par­ties com­munes des immeubles rapi­de­ment salies, portes d’en­trée abî­mées, papiers jetés par les fenêtres, rodéos de scoo­ters le soir, voi­tures brû­lées par­fois… « Mais même les gens qui en ont gros sur le cœur et qui veulent par­ler ont peur de s’ex­pri­mer, des fois », nous confie un habitant.

« Ce sont sur­tout les nou­veaux arri­vants qui ont le plus peur ou cer­tains anciens qui n’ont jamais tel­le­ment fré­quenté le quar­tier et sortent juste de chez eux pour aller au tra­vail », pré­cise une jeune femme en com­pa­gnie de deux autres habi­tantes, tout près de la phar­ma­cie Mistral.

© Véronique Magnin – Place Gre’net

Au pied des trois tours. © Véronique Magnin – Place Gre’net

Les anciens qui vivent dans la cité par­fois depuis plus de trente ans, conti­nuent pour cer­tains, d’al­ler au contact. Et n’ont aucune envie de condam­ner les jeunes : « Ce sont nos enfants quand même ! » rappellent-ils.

Mais, quand les jeunes bloquent par exemple des voi­tures sur le par­king pour dis­cu­ter, ils ne veulent pas se lais­ser faire : « Les gens ne disent sou­vent rien mais nous, il arrive qu’on sorte et qu’on leur dise qu’on doit pas­ser, que l’on veut pas­ser parce qu’on est pressé. “Ah ! Monsieur, atten­dez, on dis­cute…”. Alors nous on leur dit “Non, on veut pas­ser. Voilà !” ».

Quant à Karim Kadri, il se sou­vient du jour où il a retrouvé sa voi­ture abi­mée par des jets de pierres : « Moi non plus j’ai pas fermé ma gueule. Je suis allé les voir et leur ai demandé pour­quoi ils avaient fait ça. En fait, je me suis rendu compte qu’ils s’é­taient trom­pés de voi­ture. Quelques jours plus tard, j’ai trouvé plus de cent euros dans ma boîte aux lettres.»

Ne rien dire, ne rien voir

© Roberto Neumiller

Groupe de jeunes à Mistral dans les années 70. © Roberto Neumiller

Un homme de ter­rain qui sait par­ler aux jeunes ? Ce qui fait aussi auto­rité dans le quar­tier, selon Hassen Bouzeghoub, direc­teur du Plateau – le nou­veau centre socio-cultu­rel construit rue Anatole France –, c’est l’an­cien­neté des familles de Mistral qui n’ont pas aban­donné les leurs.

« Elles auraient pu par­tir, mais elles sont res­tées ! Et sur plu­sieurs géné­ra­tions, ce qui est remar­quable ! Alors, quand on dit “ce sont des anciennes familles de Mistral”, c’est une espèce de sym­bole de sagesse. Ici, les jeunes res­pectent ça ».

L’une des femmes ajoute : « Ils sont res­pec­tueux avec nous. Pour autant, on ne se parle pas et on ne sait pas ce qu’ils font ». Ne rien dire, ne rien voir. Les condi­tions sine qua non du bien-être à Mistral ?

« Vous les pre­nez un par un, ils ont de l’a­mour, du cœur, ces gar­çons, assure une jeune tren­te­naire du quar­tier. Ils ont moins de res­pect que nous, ça c’est sûr, mais ils ont des valeurs et ils sont sou­dés quand il arrive quelque chose à l’un d’entre eux ». Et son amie de don­ner un exemple : « Il y a un gars qui a eu un très grave acci­dent de quad, cet été. Ils ont été très tou­chés, très soli­daires. Ils ne l’ont pas lâché, tout le long de sa conva­les­cence. Il est depuis revenu dans le quar­tier, avec des séquelles, mais il est tou­jours avec eux. »

Karim Kadri ne dit pas autre chose : « Ils font du com­merce illé­gal, oui, mais ils aident beau­coup aussi. La mamie avec son cad­die ou son cha­riot, ils vont la voir, ils lui donnent un coup de main pour l’a­me­ner à l’as­cen­seur ».

Une res­pon­sa­bi­lité collective ?

« Le tra­fic de drogue existe depuis les années 70 à Mistral » rap­pelle Hassen Bouzeghoub. Par contre, il a évo­lué. Un ancien du quar­tier se sou­vient qu’a­vant les jeunes ven­daient pour s’a­mu­ser, pour par­tir en vacances. « Maintenant, c’est car­ré­ment un réseau. » Et la cité est répu­tée : « On est bien servi à Mistral », nous confie un consom­ma­teur qui pré­cise que, là-bas, le shit n’est pas coupé et recoupé, comme parfois.

Le Renouveau - allée Rosa Parcks © Actis

Le Renouveau – allée Rosa Parks. © Actis

Le quar­tier s’est ouvert. Les tra­fi­quants connus de tous, aussi. « Les voyous recrutent ailleurs aujourd’­hui », pré­cise un rive­rain. « Des jeunes qui habitent dans les alen­tours, aux Lys-Rouge, aux Eaux-Claires… », affirme une habi­tante. « Des jeunes entre 15 et 22 ans », pré­cise une autre.

« Quand je me suis rendu en ville chez le bailleur Actis pour un pro­blème de badge dans la mon­tée, à cause d’une dégra­da­tion cau­sée par les jeunes, com­mence un membre actif du club de foot, vous savez ce que m’a répondu l’agent d’ac­cueil ? “Vous aussi, les habi­tants, vous n’a­vez qu’à vous regrou­per et leur mettre un coup de pied au cul à ceux qui vous font chier !” » Une légère pointe d’exaspération ?

© Véronique Magnin – Place Gre’net

Rue Albert Thomas. © Véronique Magnin – Place Gre’net

Ce genre de dis­cours semble, en tout cas, mal pas­ser auprès des habi­tants. Outré, le membre du FC Mistral enchaîne, aussi sec : « Vous croyez sin­cè­re­ment que c’est aux habi­tants de prendre en charge ce type de pro­blèmes ? Les habi­tants, ils casquent, ils payent un loyer tous les mois. »

Et de s’in­ter­ro­ger sur la ques­tion de la res­pon­sa­bi­lité col­lec­tive : « Ça n’é­chappe à per­sonne que la société a évo­lué. Avant, un parent qui met­tait une fes­sée à son gosse, il n’é­tait pas atta­qué en jus­tice pour mal­trai­tance. Qui nous met dans cette situa­tion ? Ce sont nos têtes pen­santes ! Pas nous, mal­heu­reu­se­ment. »

Un res­pon­sable du club de foot FC Mistral nous livre aussi son éclai­rage : « Les habi­tants ont éga­le­ment peur d’in­ter­ve­nir parce qu’on ne sait jamais ce qui peut se pas­ser après. On n’est pas seul, on a une famille… »

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Véronique Magnin

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