Raymond Gurême ou le voyage en héritage

sep article

Notre indépendance c

bloggif_51a36314a917e

PORTRAIT – Raymond Gurême a dans son balu­chon un récit que les manuels d’his­toire taisent sou­vent. Issu d’une famille d’ar­tistes ambu­lants aux racines manouches fran­çaises « depuis cinq géné­ra­tions », il est l’un des rares sur­vi­vants des camps d’in­ter­ne­ment de nomades de la seconde guerre mon­diale. Il y a quelques jours, il inter­ve­nait au col­lège Aimé Césaire à Grenoble pour témoi­gner. Rencontre.
 
 
Ses yeux sont rieurs et son air mutin. Raymond Gurême a le regard d’un gamin dans un corps de vieil homme. Ses mains abî­mées par le temps et jau­nies par la nico­tine accom­pagnent son flot de paroles, par­fois nos­tal­giques, par­fois veni­meuses. Des mains por­teuses d’un lourd passé. Amochées par les acro­ba­ties cir­cas­siennes lors­qu’il était enfant, éra­flées par les mul­tiples éva­sions de camps, ado­les­cent, acci­den­tées par les bagarres de sa vie d’a­dulte.
 
À 87 ans, le vieil homme a l’âge de la sagesse mais pas le tem­pé­ra­ment. Fougueux, vif, exalté, Raymond Gurême ne pense désor­mais plus qu’à son com­bat : la dénon­cia­tion des dis­cri­mi­na­tions à l’é­gard de la com­mu­nauté des nomades dont il fait par­tie. Romanichel, bohé­mien, gitan, il accepte tous ces mots englo­bants, tant qu’ils appuient son dis­cours de res­pect et de tolé­rance. Ce dis­cours, il l’a peau­finé en 2010, lors de l’é­cri­ture de son ouvrage, Interdit aux nomades, avec l’aide de la jour­na­liste de l’Agence France Presse, Isabelle Ligner. Publié en 2010, le livre évoque pour la pre­mière fois la tra­gé­die des Tsiganes de France, stig­ma­ti­sés par le régime de Vichy. « Si je n’a­vais pas parlé, per­sonne n’au­rait su qu’il y avait un camp à Linas-Montlhéry » (dans l’Essonne, ndlr).
 
bloggif_51a36d95f1c30
Au bout de 70 ans de silence, Raymond Gurême décide enfin de témoi­gner, grâce à ce bou­quin qui lui sert d’exu­toire, mais aussi grâce à ses inter­ven­tions dans des col­lèges pour libé­rer sa mémoire et trans­mettre un savoir. « C’était un sup­plice de gar­der ça pour moi », confie-t-il. « Je veux désor­mais faire connaître la cruauté et la bar­ba­rie que nous avons vécues », pour­suit-il.
 
Fier de faire par­tie des gens du voyage, il raconte dans cet ouvrage les délices d’une jeu­nesse sur les routes. De son enfance de cir­cas­sien, Raymond Gurême se sou­vient de nom­breux détails. De son cos­tume de clown « en soie bleue avec des étoiles et des paillettes » à son poney noir bap­tisé Pompon, de sa rou­lotte à l’in­té­rieur noyer au rem­bo­bi­nage des films que son père pro­je­tait avec son ciné­ma­to­graphe. « De deux à quinze ans, j’a­vais la belle vie, je fai­sais des gali­pettes, deux ou trois gri­maces », plai­sante-t-il.
 
 
D’une vie de voyages à l’en­fer­me­ment
 
 
Puis vient le sou­ve­nir de ce jour d’oc­tobre 1940. À six heures du matin, plu­sieurs coups vio­lents à la porte de leur rou­lotte tirent du som­meil les parents et les neufs frères et sœurs de Raymond Gurême. De cette jour­née « où (sa) vie s’est arrê­tée », il se rap­pelle de l’au­to­rité de sa mère face aux repré­sen­tants de l’ordre et du petit-déjeu­ner amer qu’elle leur a pré­paré à la va-vite avant d’embarquer pour une vie cloî­trée.
 
La famille passe d’a­bord un mois à Darnétal, en tran­sit, avant de voya­ger dans des wagons à bes­tiaux pour rejoindre l’au­to­drome de Linas-Montlhéry où se trouve le camp d’in­ter­ne­ment. Deux cents per­sonnes, tsi­ganes, manouches, nomades, doivent alors s’ha­bi­tuer à l’en­fer­me­ment mais éga­le­ment au manque d’hy­giène, à la faim et au tra­vail pénible sur place. Dans le camp, ils couchent sur des planches et bourrent leurs paillasses de paille. « Elle n’a jamais été chan­gée en un an », raconte Raymond Gurême, acerbe. Des asti­cots se cachent dans la soupe fade. Des che­nilles s’a­britent dans les épi­nards. « C’est la seule viande qu’on man­geait », plai­sante-t-il avec un rire jaune. Pour le père Gurême qui a fait la guerre en 1914, cet enfer­me­ment est une tra­hi­son. La famille toute entière est assom­mée par cet empri­son­ne­ment.
 
Raymond Gurême
À 15 ans, le jeune Raymond ne sup­porte pas d’être interné. Il ne reste d’ailleurs qu’une année dans le camp de Linas-Montléry puis­qu’il par­vient à se jouer des gardes et à s’é­va­der. Après quelques petits bou­lots pour sur­vivre et d’autres éva­sions, le gamin entre dans la Résistance avant d’être envoyé dans le camp dis­ci­pli­naire de Heddernheim en Allemagne… dont il s’é­chappe, une fois encore. Il mul­ti­plie les allers et retours sur le lieu de vie de sa famille pour lui appor­ter dis­crè­te­ment des vivres. À la fin de la guerre, il perd la trace de ses proches et ne les retrou­vera qu’en 1950, en Belgique, grâce à un ami nomade.
 
 
Le prix de la liberté
 
 
De ses sou­ve­nirs dou­lou­reux, Raymond Gurême tire un refus de l’au­to­rité et une intran­si­geance envers le non-res­pect des popu­la­tions iti­né­rantes. A ses yeux, les gens du voyage sont tou­jours indé­si­rables aujourd’­hui, comme en 1940, à l’ins­tar des Roms, autre peuple stig­ma­tisé. « Vichy refait sur­face », s’in­digne Raymond Gurême. Selon lui, la vie de manouche n’est plus celle d’an­tan : le prix de la liberté est trop élevé. « Dès qu’une com­mu­nauté nomade ins­talle les cara­vanes, les képis arrivent », se plaint-il, irrité par les forces de police. « Beaucoup d’i­ti­né­rants ne veulent même plus voya­ger », confie Raymond. « Nous sommes tou­jours consi­dé­rés comme des voleurs de poules », regrette-t-il. « Mais ce sont des dic­tons de vieilles grands-mères ! », s’ex­clame le vieil homme. Des dic­tons qui ali­mentent la peur de l’Autre.
 
bloggif_51a3739f22a58
Aujourd’hui, Raymond Gurême vit comme un patriarche, à la tête d’une tribu de près de 200 des­cen­dants. Étrangement, depuis qua­rante ans, il habite non loin du camp d’in­ter­ne­ment de Linas-Montlhéry. Tous les jours, il aper­çoit la col­line où ses proches ont été enfer­més, char­gée de sou­ve­nirs. « Il a fallu que je revienne, j’é­tais comme un aimant », explique-t-il. Rien ne lui fait pour autant oublier les dis­cri­mi­na­tions envers sa com­mu­nauté. Sur son ter­rain, Raymond a peiné pour obte­nir l’eau et attendu vingt ans pour avoir l’élec­tri­cité.
 
Malgré tout, il reste fier d’a­voir le voyage en héri­tage et d’être né dans une cara­vane. Il y vit d’ailleurs tou­jours, à quelques mètres de celles de ses proches. « J’y suis né, j’y vis et j’y met­trai les pattes en l’air », lance-t-il. « Voilà ! Le der­nier saut périlleux que je ferai sera dans la cara­vane ! », lâche-t-il avec un large sou­rire.
 
Emeline Wuilbercq
 
 

 

commentez lire les commentaires
4164 visites | 1 réaction
logos commentaires logos commentaires

Commentez ou réagissez

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Votre commentaire sera publié dans les plus brefs délais, après modération.

Commentaires 1
  1. Ping : Raymond Gur - | Rue89Lyon