Cellule cancéreuse du poumon © Anne Weston LRI-CRUK Wellcome-Images

Cancer : découverte majeure à Grenoble

Cancer : découverte majeure à Grenoble

Cellule cancéreuse du poumon © Anne Weston LRI-CRUK Wellcome-Images

Cellule cancéreuse du poumon © Anne Weston LRI-CRUK Wellcome-Images

SANTE – Pourquoi des tumeurs cancéreuses sont-elles plus agressives que d’autres ? La faute à des gènes qui s’activent anormalement. C’est ce qu’a découvert une équipe de scientifiques de l’Institut Albert Bonniot de Grenoble qui a travaillé sur le cancer du poumon. Objectif : mieux adapter les traitements en attendant de pouvoir neutraliser ces gènes qui n’auraient jamais dû se réveiller…
 
 
 
On en sait un peu plus sur les tumeurs cancéreuses et beaucoup plus sur les tumeurs cancéreuses agressives, dont l’issue est aujourd’hui bien souvent fatale. Une équipe de scientifiques de l’Institut Albert Bonniot de Grenoble* vient de pousser une porte ouvrant un nouveau champ de connaissances. Avec, à la clé, de nouveaux espoirs pour les patients.
 
C’est une histoire de gènes, mais pas n’importe lesquels. Des gènes normalement silencieux qui, au cœur des cellules humaines, se mettent à s’activer anormalement. Pas question, là, de mutation. Il s’agit de gènes propres à d’autres tissus, d’autres organes, qui se réveillent là où il ne faut pas en somme, bouleversant l’identité de la cellule qui l’abrite et rendant celle-ci très agressive. « Dans le cas du cancer du poumon, on a pu identifier 26 gènes qui sont associés à des tumeurs très agressives », résume Sophie Rousseaux, directeur de recherches à l’Inserm. Vingt-six gènes sur les 25 000 que contient chaque cellule… Autant chercher une aiguille dans une botte de foin.
 
L'Institut Albert Bonniot à Grenoble.
L’Institut Albert Bonniot à Grenoble.
Mais les scientifiques n’ont pas cherché au hasard. Ce sont des gènes spécifiques à la production de spermatozoïdes qui les ont mis sur la voie. Une combinaison de leurs travaux menés depuis plusieurs années en recherche fondamentale à l’Institut Albert Bonniot et de la foisonnante base de données sur le cancer du poumon constituée, au CHU de Grenoble, par le pneumologue Christian Brambilla et l’anatomopathologiste Elisabeth Brambilla. Proximité géographique aidant, la recherche fondamentale s’est rapprochée des applications médicales menées à l’hôpital, où les médecins ont suivi près de 300 patients atteints d’un cancer du poumon. Ils ont ainsi prélevé, étudié et conservé 1700 tumeurs. Une banque de données inespérée pour les chercheurs.
 
Sophie Rousseaux et Saadi Khochbin. ©P.Cerinsek
Saadi Khochbin et Sophie Rousseaux. © P.Cerinsek
Comment les scientifiques ont-ils fait le lien entre la détection des cancers et des gènes spécifiques à la production de spermatozoïdes ? Voilà quelques années que Sophie Rousseaux et Saadi Khochbin, directeur de recherche au CNRS, essaient de comprendre les mécanismes moléculaires de la cellule spermatozoïde. Car ces mécanismes ont quelques similitudes avec ceux de la cellule cancéreuse. « La cellule cancéreuse a des capacités à se propager, à quitter un lieu pour aller s’installer ailleurs, explique Saadi Khochbin. Ce que ne peut faire une cellule ordinaire, excepté celle du spermatozoïde. »
 
 
Prédire la dangerosité
 
 
« Toutes les cellules ont les mêmes gènes mais ne les expriment pas tous, poursuit Sophie Rousseaux. C’est ce qui fait que chaque tissu a une identité et une fonction propre. Certains tissus ont des gènes qui ne se définissent que dans ce tissu-là et restent souvent éteints dans les autres. » Alors, quand ils se réveillent, c’est mauvais signe. Dans presque tous les cancers, les scientifiques ont ainsi découvert que plusieurs dizaines de gènes spécifiques à la production d’ovules et de spermatozoïdes s’activaient anormalement. Ces gènes, bio-marqueurs identifiés grâce au travail des scientifiques, vont désormais permettre de détecter les cancers et, surtout, de prédire leur dangerosité. « Dans le cas du cancer du poumon, quand aucun des 26 gènes n’est activé, 80 % des patients sont en vie après 3 ans ». Mais si ces gènes se réveillent, le taux de survie tombe à zéro…
 
 
Dans le cas de cellules cancéreuses à bon pronostic, soit quand aucun des 26 gènes n'est activé, 80 % des patients sont en vie après 3 ans (courbe rouge). Si ces gènes se réveillent, rendant les cellules agressives, le taux de survie tombe à zéro (courbe noire)
Dans le cas de cellules cancéreuses à bon pronostic, soit quand aucun des 26 gènes n’est activé, 80 % des patients sont en vie après 3 ans (courbe rouge). Si ces gènes se réveillent, rendant les cellules agressives, le taux de survie tombe à zéro (courbe noire)
 
 
Depuis ces résultats, d’autres chercheurs, notamment américains et coréens, ont emboîté le pas aux Français. Même méthode et mêmes résultats, quel que soit le degré d’évolution de la maladie. Grâce à cet outil de détection, les médecins vont pouvoir augmenter la surveillance et adapter le traitement… en attendant de pouvoir neutraliser ces gènes qui n’auraient jamais dû se réveiller. « Les tumeurs agressives ont la particularité de se rendre invisibles aux systèmes de défense de l’organisme. Mais ces tumeurs deviennent dépendantes de ces gènes, continue Saadi Khochbin. Si l’on parvient à neutraliser ces gènes, on peut tuer ces cellules cancéreuses. »
 
L’espoir est de taille, et pas seulement pour le cancer du poumon. « Nous avons approfondi cette approche dans le cancer du poumon, mais on retrouve ces expressions aberrantes dans tout type de cancer. » Les scientifiques grenoblois ont ainsi trouvé la clé qui permet de déchiffrer des milliards de données. La voie est désormais tracée. Des chercheurs sont d’ailleurs d’ores et déjà sur la piste du lymphome, ce cancer du système lymphatique qui atteint notamment la moelle osseuse. De quoi nourrir quelques espoirs sur le plan thérapeutique.
 
Patricia Cerinsek
 
 
ENGLISH VERSION HERE
 
(*) L’équipe regroupe des chercheurs du CNRS, de l’Inserm et de l’Université Joseph Fourier, en collaboration avec des médecins cliniciens et anatomopathologistes du CHU de Grenoble. Le tout avec le soutien de l’Institut national du Cancer, de la Ligue nationale contre le Cancer et de la Fondation ARC pour la recherche sur le cancer.
 
 

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