Le collectif Roosevelt veut “travailler moins pour gagner tous”

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FOCUS – Comment travailler tous ? Faut-il travailler moins ? À quel coût ? Telles sont les questions auxquelles la conférence « Travailler moins pour travailler tous et gagner tous » organisée par le collectif Roosevelt Isère a tenté de répondre, le 3 mai dernier à la Bourse du travail. Éléments de réponse avec Guy Benoist, responsable syndical CFTC, Anne-Sophie Billet, économiste, Vincent Grimault, journaliste à Alternatives économiques, et le militant Patrick Colin de Verdière.

 

 

 

Conférence "Travailler moins pour travailler tous et gagner tous" organisée par le collectif Roosevelt. © Alexandra Moullec

Conférence « Travailler moins pour tra­vailler tous et gagner tous » orga­ni­sée par le col­lec­tif Roosevelt. © Alexandra Moullec

« Parler de réduc­tion du temps de tra­vail est un sujet tabou », s’étonne Vincent Grimault, jour­na­liste à Alternatives éco­no­miques, qui a consa­cré un grand dos­sier sur le sujet dans son numéro du 5 mai, avec un mani­feste signé par 150 res­pon­sables poli­tiques, syn­di­ca­listes, éco­no­mistes et intel­lec­tuels.

 

Alors que la ministre du Travail Myriam El Khomri vient tout juste de pré­sen­ter devant l’Assemblée natio­nale son pro­jet de loi Travail, la réduc­tion du temps de tra­vail gagne de plus en plus de place dans le débat public et la sphère poli­tique.

 

C’est notam­ment l’un des che­vaux de bataille du col­lec­tif Roosevelt, mou­ve­ment citoyen né en 2012 qui défend quinze réformes éco­no­miques et sociales (cf. enca­dré).

 

 

 

Réduire le temps de travail est perçu comme une régression

 

 

Pour ali­men­ter le débat démo­cra­tique, le col­lec­tif a orga­nisé, le 3 mai der­nier, à la Bourse du tra­vail la confé­rence « Travailler moins pour tra­vailler tous et gagner tous », ani­mée par le res­pon­sable syn­di­cal CFTC Guy Benoist, l’économiste Anne-Sophie Billet, le jour­na­liste éco­no­mique Vincent Grimault et le mili­tant Patrick Colin de Verdière. Dans un consen­sus una­nime et devant un audi­toire clair­semé, les inter­ve­nants ont démon­tré la néces­sité de réduire le temps de tra­vail avant de répondre aux ques­tions du public lors d’une table ronde.

 

Patrick Colin de Verdière, militant. © Alexandra Moullec

Patrick Colin de Verdière, mili­tant. © Alexandra Moullec

Premier constat : réduire le temps de tra­vail est perçu comme une régres­sion dans un contexte de chô­mage et de pré­ca­rité gran­dis­sante. Pas éton­nant pour le mili­tant Patrick Colin de Verdière : « Toute notre société dans sa construc­tion est éla­bo­rée autour de l’emploi. » Il est signe d’intégration sociale, rythme la vie des gens et leur confère un revenu. Parler de réduc­tion du temps de tra­vail est tabou pour les sala­riés et les per­sonnes en situa­tion pré­caire, pour qui perdre une jour­née de salaire est inen­vi­sa­geable. Tout comme les employeurs qui ne conçoivent pas que le coût du tra­vail aug­mente.

 

Le col­lec­tif Roosevelt prend le contre-pied de ces affir­ma­tions et s’engage en faveur du par­tage du temps de tra­vail et des reve­nus : « C’est la seule solu­tion rapide pour sor­tir du chô­mage de masse », assure Patrick Colin de Verdière.

 

 

 

« Le partage actuel du temps de travail est un non-sens »

 

 

Parler de tra­vail uni­que­ment en terme de tra­vail rému­néré (et donc d’emplois) est une approche trop res­tric­tive juge, quant à elle, l’économiste Anne-Sophie Billet : « Le tra­vail est une valeur inépui­sable. Lorsque vous vous occu­pez de vos enfants ou que vous faites du béné­vo­lat, c’est du tra­vail. » Or, c’est l’emploi qui aujourd’hui pose pro­blème dans nos socié­tés, et c’est bien sou­vent par une approche néga­tive (en terme de chô­mage) qu’il est appré­hendé, inci­tant le gou­ver­ne­ment à regar­der du côté de ses voi­sins euro­péens pour voir ce qu’il s’y passe.

 

Pour rap­pel, le taux de chô­mage en France en 2015 était de 10,1 %, contre 4,7 % en Allemagne et 5,5 % au Royaume-Uni, avec des temps de tra­vail effec­tif de 39 heures en France contre 40,5 heures en Allemagne et 42,4 heures au Royaume-Uni, selon les chiffres de l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­mique (OCDE).

 

Anne-Sophie Billet, économiste. © Alexandra Moullec

L’économiste Anne-Sophie Billet. © Alexandra Moullec

Toutefois, pru­dence face à de tels chiffres, pré­vient Anne-Sophie Billet, et atten­tion aux déduc­tions hâtives selon les­quelles tra­vailler plus per­met­trait une baisse du chô­mage. Car une don­née est sou­vent oubliée : le tra­vail à temps par­tiel. En France, la part des temps par­tiels s’é­lève à 19 %, avec une durée moyenne de 23 heures alors que les temps par­tiels en Allemagne et au Royaume-Uni repré­sentent res­pec­ti­ve­ment 28 % et 27 %, avec des durées moyennes de 19 heures et 20 heures, tou­jours selon les chiffres de l’OCDE.

 

Le col­lec­tif Roosevelt dénonce une « arnaque » : « Ces pays ont endo­gé­néisé le par­tage du temps de tra­vail de manière bru­tale car lorsqu’ils n’ont plus de tra­vail, ils pro­posent des bouts de tra­vail, ce qui réduit le taux de chô­mage […] Mais si on prend un citron et qu’on le coupe en deux, il n’y a pas deux citrons mais un citron […] Si on fait des petits bouts d’emploi et qu’on les impose à la popu­la­tion qui n’arrive pas à trou­ver du tra­vail, on réduit le taux de chô­mage mais c’est du temps par­tiel qui, pour la plu­part, est subi », s’in­surge Anne-Sophie Billet. En inté­grant les temps par­tiels, la durée effec­tive du tra­vail en France est de 36,1 heures, contre 34,5 heures en Allemagne et 29,5 heures au Royaume-Uni. Nos voi­sins euro­péens tra­vaillent donc moins que nous.

 

Le pro­blème vient du dés­équi­libre entre l’offre et la demande, sou­ligne Anne-Sophie Billet. Et d’ajouter : « Le par­tage actuel du temps de tra­vail est un non-sens », car il est subi. Il fau­drait « par­ta­ger le tra­vail autour d’un nou­veau contrat social, pou­voir gagner sa vie avec ses com­pé­tences, sans for­cé­ment avoir une offre de tra­vail en face et réflé­chir entre citoyens à un nou­veau modèle de société ».

 

 

 

Vers un revenu de base inconditionnel ?

 

Pour le col­lec­tif Roosevelt, nul doute qu’une réforme glo­bale (sociale, fis­cale et éco­no­mique) est indis­pen­sable, dans un contexte où l’emploi est amené à dimi­nuer voire dis­pa­raître. Le par­tage du temps de tra­vail seul ne suf­fit pas. Il doit être cou­plé à une forme de revenu per­met­tant de dis­so­cier une par­tie des droits sociaux de l’emploi.

 

Guy Benoist, responsable syndical CFTC. © Alexandra Moullec

Guy Benoist, res­pon­sable syn­di­cal CFTC. © Alexandra Moullec

Dans cette optique, le revenu de base incon­di­tion­nel appa­raît comme une solu­tion pos­sible. Il s’agirait d’une somme d’argent dis­tri­buée chaque mois à tous les citoyens indi­vi­duel­le­ment et auto­ma­ti­que­ment sans condi­tions, et cumu­lable avec toute autre forme de revenu.

 

S’il existe plu­sieurs approches du revenu de base, c’est le « revenu de base de socle solide de pro­tec­tion sociale » qui est défendu par le col­lec­tif.

 

 

À mi-che­min entre la ver­sion libé­rale du revenu de base de Marc de Basquiat et la ver­sion ultra-sociale du revenu de base d’autonomie prô­née par Baptiste Mylondo, le revenu de base inter­mé­diaire pro­posé par le col­lec­tif est un outil qui, en per­met­tant aux gens d’avoir un tra­vail, assu­re­rait et finan­ce­rait la réduc­tion du temps de tra­vail.

 

Ce revenu serait modulé en fonc­tion de l’âge. Ainsi le revenu de base mineur, en rem­pla­çant les allo­ca­tions fami­liales, per­met­trait aux mineurs de tou­cher 200 euros par mois. Le revenu de base actif rem­pla­ce­rait le RSA qui n’est pas cumu­lable avec un emploi et per­met­trait aux actifs de 18 à 65 ans de tou­cher 600 euros par mois.

 

Et si on travaillait moins pour travailler tous ? © Collectif Rossevelt 69

Et si on tra­vaillait moins pour tra­vailler tous ? © Collectif Rossevelt 69

Enfin, le revenu de base senior rem­pla­ce­rait la retraite de base de la Sécurité sociale et per­met­trait aux seniors de tou­cher 1.200 euros par mois jusqu’à la fin de leur vie. Le revenu de base, en plus d’être une recon­nais­sance du tra­vail gra­tuit (béné­vo­lat, tra­vail domes­tique) serait un revenu sécu­risé car décou­plé de l’emploi ainsi qu’un impé­ra­tif de soli­da­rité : « À mon sens, une société n’a pas le droit de lais­ser tom­ber des gens », estime Patrick Colin de Verdière.

 

Autres élé­ments de réforme pro­po­sés, la sim­pli­fi­ca­tion du sys­tème admi­nis­tra­tif, la refonte com­plète du sys­tème des coti­sa­tions sociales, avec un ali­gne­ment des régimes des sys­tèmes public et privé, mais aussi le ren­for­ce­ment de Pôle emploi grâce à la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle. Le col­lec­tif défend éga­le­ment une réforme fis­cale d’envergure pré­voyant la sup­pres­sion de nom­breux impôts (taxe fon­cière, impôt sur la for­tune, impôt sur le patri­moine…) et la créa­tion d’un impôt glo­bal sur le patri­moine ins­piré des thèses de l’économiste Thomas Piketty. Patrick Colin de Verdière en a conscience, il s’agit d’une réforme de grande ampleur : « Il ne faut pas s’interdire de pro­po­ser des choses et tant qu’à faire […] autant être ambi­tieux. »

 

 

Alexandra Moullec

 

 

 

COLLECTIF ROOSEVELT : UNE NOUVELLE DONNE ?

 

Le col­lec­tif Roosevelt est un mou­ve­ment citoyen créé en 2012 par Pierre Larrouturou, Stéphane Hessel et de nom­breuses per­son­na­li­tés.  Son objec­tif ? Alimenter le débat démo­cra­tique par la mobi­li­sa­tion et l’éducation citoyenne. Il pro­pose quinze réformes pour évi­ter un effon­dre­ment de l’économie, éla­bo­rer un modèle de société plus juste, rele­ver le défi cli­ma­tique et construire une Europe démo­cra­tique.

 

Logo du Collectif Roosevelt. © Collectif RooseveltCette année, trois axes prio­ri­taires ont été rete­nus : la régu­la­tion des banques et des finances, le par­tage du tra­vail et des reve­nus et le réchauf­fe­ment cli­ma­tique.

 

Prochain ren­dez-vous du col­lec­tif le 23 mai à 19 heures pour le déco­dage du livre de l’é­co­no­miste Thomas Piketty « Le Capital au XXIe siècle », en pré­sence de trois pro­fes­seurs d’é­co­no­mie, à La Chimère citoyenne, 11 rue Voltaire à Grenoble.

 

 

 

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