Gentrification : hommage à Matthieu Giroud pour ses travaux sur le quartier Berriat Saint-Bruno

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FOCUS – L’Institut de géographie alpine organisait ce vendredi 20 janvier une journée consacrée aux travaux de Matthieu Giroud, tué au Bataclan lors des attentats du 13 novembre 2015. Ce géographe étudiait le phénomène de gentrification au sein des villes contemporaines, et notamment dans le quartier Berriat Saint-Bruno de Grenoble.

 

 

 

Conférence en hommage aux travaux de Matthieu Giroud, le 20 janvier 2017 à l'Institut de Géographie Alpine de Grenoble. © Corentin Libert

Conférence en hom­mage aux tra­vaux de Matthieu Giroud, le 20 jan­vier 2017 à l’Institut de Géographie Alpine de Grenoble. © Corentin Libert

« C’était extra­or­di­naire à l’é­poque, ines­ti­mable ! » C’est ainsi que Max Rousseau, doc­teur en science poli­tique, a qua­li­fié l’ap­port des recherches de Matthieu Giroud dans le domaine de la gen­tri­fi­ca­tion, à l’is­sue de la jour­née consa­crée à ses tra­vaux, ce ven­dredi 20 jan­vier à l’Institut de géo­gra­phie alpine. Le géo­graphe, qui y avait fait une par­tie de ses études, a été tué au Bataclan lors des atten­tats du 13 novembre 2015.

 

Maître de confé­rence en géo­gra­phie à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, Matthieu Giroud avait notam­ment par­ti­cipé à la rédac­tion de l’ou­vrage Gentrifications, paru le 21 octobre 2016. Sa thèse de doc­to­rat por­tait, elle, sur l’é­tude d’es­paces en voie de gen­tri­fi­ca­tion, notam­ment dans le quar­tier Berriat Saint-Bruno à Grenoble.

 

 

La gentrification inachevée du quartier Saint-Bruno

 

 

La gen­tri­fi­ca­tion ? « C’est une appro­pria­tion des quar­tiers popu­laires par les classes moyennes, une valo­ri­sa­tion du mar­ché immo­bi­lier et un chan­ge­ment d’i­mage et d’am­biance du quar­tier. Cela peut même aller jus­qu’à des chan­ge­ments poli­tiques », explique Max Rousseau, coau­teur de l’ou­vrage Gentrifications. A terme, ce pro­ces­sus peut éga­le­ment conduire à l’é­vic­tion des classes les plus défa­vo­ri­sées.

 

« D’après les théo­ries clas­siques sur la gen­tri­fi­ca­tion, les pion­niers vont être plu­tôt des indi­vi­dus mar­gi­na­li­sés au sein de la classe moyenne, par exemple les homo­sexuels, les femmes céli­ba­taires, les étu­diants et les artistes, qui pos­sèdent un capi­tal cultu­rel de classe moyenne mais pas for­cé­ment le capi­tal éco­no­mique », pour­suit Max Rousseau.

 

L'arrivée des artistes, une première phase de gentrification. Illustration de Victor Locuratolo (Vito).

Difficile à repré­sen­ter par la pho­to­gra­phie, la gen­tri­fi­ca­tion est l’un des phé­no­mène urbain que le des­si­na­teur Vito (Victor Locuratolo) est par­venu à illus­trer par cer­taines de ses œuvres. Ici, l’ar­ri­vée des artistes, une pre­mière phase de gen­tri­fi­ca­tion. © Victor Locuratolo

 

Cette pre­mière étape fut visible dans le quar­tier Berriat Saint-Bruno. « Il y a vingt-cinq ans, l’en­droit où les jeunes en sor­tie d’é­tude avait envie d’ha­bi­ter c’é­tait Saint-Bruno. Un rêve par­tagé, porté par des jeunes qui n’a­vaient pas suf­fi­sam­ment de moyens pour être consi­dé­rés comme des bobos », raconte Matthieu Warin, res­pon­sable de la Maison des habi­tants Chorier-Berriat.

 

Ces per­sonnes « mar­gi­na­li­sées » des classes moyennes ont un rôle clé dans ce pro­ces­sus d’embourgeoisement. « Ils changent l’i­mage du quar­tier, sa répu­ta­tion. Ils jouent le rôle d’un che­val de Troie [selon l’ex­pres­sion de la socio­logue Sharon Zukin, ndlr] pour pré­pa­rer le ter­rain à la classe moyenne, qui est moins apte à prendre le risque de s’ins­tal­ler dans des quar­tiers popu­laires. A par­tir du moment où il y a ces pion­niers, cela ras­sure les classes moyennes », ajoute Max Rousseau.

 

La boboïsation, seconde phase de gentrification. Illustration de Victor Locuratolo (Vito).

La boboï­sa­tion, seconde phase de gen­tri­fi­ca­tion. Illustration de Vito. © Victor Locuratolo

 

« La der­nière étape est celle des inves­tis­seurs. Mais c’est sur cela que nous ne sommes pas tota­le­ment d’ac­cord ». A tra­vers l’ou­vrage Gentrifications, les cher­cheurs ont en effet voulu mon­trer qu’il n’exis­tait pas qu’une seule forme de gen­tri­fi­ca­tion. Le pro­ces­sus dif­fère en fonc­tion du contexte. Et l’embourgeoisement du quar­tier n’est pas iné­luc­table.

 

La spéculation immobilière, dernière étape de la gentrification. Illustration de Victor Locuratolo (Vito).

La spé­cu­la­tion immo­bi­lière, der­nière étape de la gen­tri­fi­ca­tion. Illustration de Vito. © Victor Locuratolo

 

Ce pro­ces­sus de gen­tri­fi­ca­tion semble ainsi au point mort dans le quar­tier Berriat Saint-Bruno. « Il y a une dizaine d’an­nées, j’é­tais per­suadé que cela allait conver­ger vers l’ex­clu­sion d’une par­tie de la popu­la­tion. Cette gen­tri­fi­ca­tion est un peu en panne. Les classes sociales aisées ne sont pas arri­vées de manière suf­fi­sam­ment impor­tante pour que cela trans­forme l’es­pace urbain », témoigne Matthieu Warin.

 

 

 

Des habitants qui résistent au processus de gentrification

 

 

Comment expli­quer alors les dif­fi­cul­tés du pro­ces­sus de gen­tri­fi­ca­tion au sein de cer­tains quar­tiers ? A tra­vers sa thèse, Matthieu Giroud avait émis l’i­dée de « résis­ter en habi­tant ». D’une cer­taine manière, les habi­tants du quar­tier ralen­tissent le phé­no­mène de gen­tri­fi­ca­tion par dif­fé­rentes pra­tiques.

 

Co-auteurs de "Gentrifications" lors de la conférence en hommage aux travaux de Matthieu Giroud, Institut de Géographie Alpine, le 20 janvier 2017. © Corentin Libert

Les coau­teurs de « Gentrifications » lors de la confé­rence en hom­mage aux tra­vaux de Matthieu Giroud. © Corentin Libert

« Matthieu Giroud fai­sait une dis­tinc­tion entre habi­tants et rési­dents, explique Max Rousseau. On peut habi­ter un endroit sans avoir for­cé­ment un titre de pro­priété ou un bail de loca­tion. Ceux qui ont été évin­cés par la gen­tri­fi­ca­tion peuvent reve­nir occu­per l’es­pace public. Ils gardent leurs habi­tudes, comme à Berriat Saint-Bruno. »

 

C’est le cas, notam­ment, des nom­breuses per­sonnes issues de l’im­mi­gra­tion qui fré­quentent le quar­tier Saint-Bruno, son mar­ché, ses cafés et bou­tiques au noms exo­tiques. « De nom­breux com­merces appar­tiennent à des enfants d’im­mi­grés. La popu­la­tion qui fré­quente ces lieux-là est aussi d’o­ri­gine étran­gère », témoigne Coline Picaud, une habi­tante du quar­tier.

 

« À par­tir du moment où les per­sonnes habitent encore le quar­tier, elles marquent leur empreinte sur ce quar­tier et par­ti­cipent à construire son iden­tité sociale. Qu’elles en aient conscience ou non, elles inter­fèrent dans le pro­ces­sus de gen­tri­fi­ca­tion », ajoute Lydie Launay, post-doc­to­rante en socio­lo­gie et éga­le­ment coau­teur de Gentrifications. « D’où le terme de résis­ter en habi­tant, pas for­cé­ment de manière consciente », conclut Max Rousseau.

 

Cette résis­tance ne signi­fie pas que ce pro­ces­sus de gen­tri­fi­ca­tion s’est défi­ni­ti­ve­ment arrêté dans le quar­tier Saint-Bruno. Les poli­tiques de la ville et la spé­cu­la­tion immo­bi­lière peuvent encore avoir un rôle à jouer. « Si l’on prend des mesures de réha­bi­li­ta­tion ou de salu­brité publique, la popu­la­tion risque de chan­ger », ajoute Coline Picaud.

 

 

Corentin Libert

 

 

« Matthieu allait voir les gentrifiés »

 

Le géographe Matthieu Giroud, tué au Bataclan lors des attentats du 13 novembre 2015, étudiait le phénomène de gentrification au sein des villes contemporaines, et notamment dans le quartier Berriat Saint-Bruno de Grenoble. DR

Matthieu Giroud. DR

« En géné­ral, la gen­tri­fi­ca­tion est plu­tôt obser­vée du point de vue des gen­tri­fieurs, c’est ce qui est le plus visible, le plus facile à faire. Matthieu allait voir les gen­tri­fiés [ceux qui subissent la gen­tri­fi­ca­tion, ndlr]. C’est peut-être le seul en France à l’a­voir fait », explique Max Rousseau.

 

Par ailleurs, Matthieu Giroud n’a­vait pas un avis tran­ché sur le sujet. « Il était capable de voir les aspects à la fois néga­tifs et posi­tifs de la gen­tri­fi­ca­tion. Positifs telles que les formes de soli­da­rité entre gen­tri­fieurs et gen­tri­fiés, comme par exemple les for­ma­tions pro­po­sées aux classes popu­laires par les nou­veaux habi­tants. Quand on pense à la gen­tri­fi­ca­tion, on est géné­ra­le­ment soit pour, soit contre. Matthieu était capable de nuan­cer », conclut-il.

 

 

Pour en savoir plus :

 

Sur l’ou­vrage Gentrifications : Marie Chabrol, Anaïs Collet, Matthieu Giroud, Lydie Launay, Max Rousseau, Hovig Ter Minassian, Gentrifications, Editions Amsterdam, 2016.

 

Sur la thèse de Matthieu Giroud : Matthieu Giroud. Résister en habi­tant ? Renouvellement urbain et conti­nui­tés popu­laires en centre ancien (Berriat Saint-Bruno à Grenoble et Alcântara à Lisbonne). Géographie. Université de Poitiers, 2007.

 

Sur les illus­tra­tions de Vito : Victor Locuratolo, Le Paris de Vito, autoé­di­tion, 2015

Victor Locuratolo, Villes nomades, autoé­di­tion, 2016

www.vitoillustration.com

 

 

 

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