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Vivre à la rue… et y mourir : galère, violence et misère au quotidien pour les sans-abri

sep article

FOCUS – Le collectif national des Morts de la rue vient de rendre publique son enquête sur la mortalité des personnes sans domicile en 2015, mettant en lumière une nouvelle fois les dangers – physiques et psychologiques – que représente une vie de sans-abri. Une réalité à laquelle n’échappe évidemment pas l’agglomération grenobloise.

 

 

 

Morts de rues au cimetière de La Tronche

Le carré commun du cimetière du Petit Sablon. @ Florent Mathieu – placegrenet.fr

“L’humanité se perd. Je n’ai plus foi en les politiciens, les élus… Ils se sont éloignés des vrais problèmes. Ils se posent plus des questions sur comment être réélus et quelles places gagner…

 

Hakim, « citoyen » bénévole pour le collectif des Morts de la rue, exprime ainsi son amertume.

 

Collectif national qui compte plusieurs divisions locales comme celle de Grenoble, Les Morts de la rue visent à interpeller l’opinion sur la question de la mortalité des sans-abri, à dénombrer et décrire cette mortalité, mais aussi et surtout à accompagner les funérailles et de ces personnes qui, parfois, meurent dans un anonymat complet.

 

Ce 1er novembre 2016, comme chaque année, Hakim est ainsi venu au carré commun du cimetière de La Tronche, puis à celui du petit Sablon, rendre hommage aux victimes de la rue, de même qu’aux autres membres du collectif et des compagnons de route des SDF.

 

 

 

Une espérance de vie de 49 ans…

 

 

Car vivre à la rue tue. Le collectif Les Morts de la rue a ainsi comptabilisé 497 SDF morts en France en 2015, auxquels s’ajoutent 88 décès de personnes ayant vécu à la rue. Ces chiffres se basant sur les signalements, le collectif précise toutefois que le nombre réel de personnes disparues cette année-là pourrait s’élever à plus de 2 838, soit six fois plus. Quant à l’âge moyen de leur mort, il serait de 49 ans, soit 30 ans de moins que l’espérance de vie en France (cf. encadré sur l’enquête qui vient de paraître).

 

Séparation conjugale, maladie et migration sont les causes de perte du logement les plus souvent citées dans cette enquête. Des accidents de la vie qui font que tout bascule, comme la perte d’un emploi ou une rupture familiale pour les plus jeunes. Les anciens enfants placés sont à ce propos particulièrement surreprésentés. 23 % des SDF sont ainsi d’anciens enfants placés, alors qu’ils ne représentent que 2 à 3 % de la population générale.

 

Les Morts de la rue et des compagnons de route - ou de galère - des SDF, au cimetière de La Tronche, le 1er novembre 2016. © Florent Mathieu - Place Gre'net

Les Morts de la rue et des compagnons de route – ou de galère – des SDF, au cimetière de La Tronche, le 1er novembre 2016. © Florent Mathieu – Place Gre’net

 

Qu’en est-il sur l’agglomération grenobloise ? « Nous n’avons pas de données statistiques claires, répondent Les Morts de la rue de Grenoble. Nous accompagnons les personnes dont nous avons connaissance par nos réseaux à Grenoble et ne sommes pas informés de l’ensemble des décès. Pour 2016, nous avons eu connaissance de huit décès à Grenoble, ce qui veut donc dire qu’il y en a beaucoup plus… »

 

Alors que l’hiver demeure le point de cristallisation des politiques sociales d’urgence, autour des questions de l’hébergement et de la trêve hivernale, les acteurs de terrain s’interrogent. « Trêve hivernale, déjà, cela sonne comme si on suspendait la guerre, souligne Claire, infatigable membre des Morts de la rue. Mais on voit bien que les personnes ne meurent pas plus en hiver qu’en été du mal-logement, et nous voulons interpeller sur cette notion qui nous paraît folle de gérer l’hébergement et le mal-logement au thermomètre. »

 

 

 

« Ce sentiment d’être inférieure, à la merci de tout »

 

 

Les personnes sans-abri ou mal-logées font, sans surprise, face à de grandes difficultés. Comme Souad, rencontrée au local de Femmes SDF. Elle préfère ne pas donner son nom de famille ni apparaître en photographie : une « invisible », par opposition aux “marginaux” bien présents, en groupe, sur les places du centre-ville.

 

Mère de deux enfants, elle en a perdu la garde quand elle a été expulsée du logement qu’elle ne pouvait plus payer. Elle vit aujourd’hui à l’hôtel, où elle a négocié la location d’une chambre qui absorbe la totalité de son RSA. « Vous acceptez ce que vous avez sous la main, dit-elle. Dehors, pour moi, ce serait la mort. »

 

Au local de Femmes SDF, avec Alexia Choquet, Isabelle et Michelle. © Florent Mathieu - Place Gre'net

Au local de Femmes SDF, avec Alexia Choquet, Isabelle et Michelle. © Florent Mathieu – Place Gre’net

 

Souad décrit « ce sentiment d’être inférieure, à la merci de tout, de tout perdre, de perdre sa dignité, de ne plus exister à travers rien. » Et d’être une proie aussi, encore plus pour les femmes à la rue, menacée par la prostitution, la prédation sexuelle ou l’esclavage moderne, ainsi que l’explique Alexia Choquet, directrice par intérim du local Femmes SDF.

 

« Cela ne fait que quatre mois que je suis là et je reçois un mail ou des appels toutes les deux semaines pour proposer de loger des femmes. Bien sûr, on ne sait pas ce qu’il y a derrière… Ce sont peut-être des messieurs très gentils, mais on imagine tout de même que c’est un peu limite… »

 

 

 

« Au bout de trois jours, vous commencez à vous dégrader »

 

 

On est très loin d’une certaine vision “romantique” de la rue, d’un rêve de liberté ou de marginalité à la manière des récits de Kerouac. Isabelle a vécu treize ans à la rue. « Vivre à la rue ce n’est pas une partie de plaisir ! »

 

Les « visibles », ceux que l'on appelle volontiers les punks à chien. Combien ont réellement choisi ce mode de vie ? © Éléonore Bayrou Eléonore Bayrou

Les « visibles », ceux que l’on appelle volontiers les punks à chien. Combien ont réellement choisi ce mode de vie ? © Éléonore Bayrou

 

« La vie à la rue, c’est très fatiguant, confirme Souad. Le vent, l’air… Rien que cela vous fatigue. Et si vous n’avez pas un point d’eau où vous laver, au bout de trois jours, vous commencez à vous dégrader. Ça va très vite. On développe des comportements comme des Tocs, la difficulté amène un dysfonctionnement du cerveau… ».

 

Aujourd’hui militante et bénévole, Isabelle avoue d’ailleurs avoir beaucoup de mal à se réadapter à la vie dans un logement conventionnel, décrit la « sensation d’être en prison », dort habillée, dans un sac de couchage… et certaines nuits retourne même coucher dehors. Une situation que sa compagne a évidemment du mal à comprendre. Mais aussi une expérience précieuse pour les maraudes auxquelles elle participe.

 

 

 

La violence, y compris dans les lieux d’accueil pour femmes

 

 

La vie à la rue est certes dangereuse, mais les lieux d’accueil peuvent parfois l’être aussi, même entre femmes. « Si la personne a froid, faim, n’a pas dormi ou a des problèmes psy, l’arrivée dans un accueil de jour lui sert à déballer son sac. Et des fois c’est très dur, admet Alexia Choquet. Des fois, ça gueule, ça crie, ça s’insulte… C’est le revers de la médaille de laisser s’exprimer les personnes. »

 

Photo sur le site de association "Femmes SDF" © DR

Photo sur le site de association “Femmes SDF” © DR

« Et quand c’est très tendu, il peut y avoir des femmes qui vont fuir alors qu’elles pourraient avoir besoin de ce lieu », constate encore la directrice. Une réalité problématique corroborée par le témoignage d’une personne ayant fréquenté le local Femmes SDF.

 

« Depuis les anciens locaux, j’ai signalé à plusieurs reprises, l’agressivité, la violence et les risques de débordement d’une femme fréquentant les lieux, ayant fait fuir déjà de nombreuses femmes dans le besoin. Une personne qui fréquente toujours les lieux [et] persiste à rabaisser chaque personne qu’elle croise, encadrantes comprises », nous avait ainsi écrit par courriel notre contact, qui désire demeurer anonyme.

 

Revue quelques semaines après notre premier entretien dans les locaux de Femmes SDF, Souad elle-même explique ne plus s’y sentir en sécurité : « Je me suis fait agresser au local par une personne dont même le personnel du local a peur, et j’ai dû appeler la police. Et maintenant, après avoir été menacée par elle, je n’ose plus y retourner. Et c’est dommage, parce que les repas à 1 euro me rendaient vraiment service… »

 

 

Florent Mathieu

 

 

CE QUE RÉVÈLE LA DERNIÈRE ENQUÊTE DES MORTS DE LA RUE

 

Tout juste publiée, l’enquête menée par le collectif les Morts de la rue « Mortalité des personnes sans-domicile 2015 », permet d’en savoir plus sur le profil, le parcours et les causes de la mort de ces sans-abri ou anciennement SDF morts en France en 2015.

 

Surtout des hommes au long parcours de rue

 

92 % de ces personnes étaient des hommes.
Elles sont décédées à 49 ans en moyenne, soit 30 ans plus tôt que la population générale.
Elles ont connu un parcours de rue de 10 ans en moyenne, mais plus long encore pour 24 % d’entre elles.

 

Face aux besoins croissants des sans-abris l'association Vinci-Codex samu social à Grenoble cherche à recruter des bénévoles et à récupérer des couvertures

www.vincicodex.com

Les causes de perte de logement les plus fréquemment citées sont la séparation conjugale, la maladie, et la migration.

 

42 % des personnes avaient des ressources, hors mendicité : RSA, AAH, mais aussi travail informel et retraite.
65 % des personnes avaient des liens sociaux : amis, voisins, associations…

 

Parmi ces disparus, certaines populations sont particulièrement vulnérables : les femmes (43 décès, dont 3 mineures), les mineurs de moins de 15 ans (6 décès dont 5 d’enfants roms, le sixième étant un prématuré d’une migrante de Calais), les Roms (11 décès, dont les 5 enfants), les plus de 65 ans (117 décès) et les migrants des Hauts-de-France (29 décès lors de tentatives de traversées en Angleterre).

 

Violence, maladie et idées reçues

 

Les conditions de la mort sont connues pour 55 % des personnes : 28 % d’entre elles sont mortes de causes violentes (accidents, agressions, suicide), plus particulièrement les jeunes, et 27 % de maladie (en majorité des cancers), surtout les plus âgés.

44 % des 497 personnes SDF sont mortes sur la voie publique ou dans des abris de fortune ; 37 % dans un lieu de soins (contre 57 % dans la population générale).

 

Face aux besoins croissants des sans-abris l'association Vinci-Codex samu social à Grenoble cherche à recruter des bénévoles et à récupérer des couvertures

© Vinci-codex

Le rapport 2015 du Collectif tend à démonter trois idées reçues. Tout d’abord, les morts de la rue suivent les courbes de mortalité de la population générale, avec plus de décès en hiver, mais pour la plupart non liés au froid. Ensuite, il est faux d’associer systématiquement rue et alcoolisme, même si le rapport pointe une sur-consommation, avec une addiction de 37 % des personnes et 15 % ayant des pathologie liées à l’alcool. La consommation des SDF qui vivent dans des centres d’hébergement serait moindre que celle de la population générale. Enfin, les sans-abri ne sont pour la plupart pas dans un isolement total. Le rapport montre qu’au moins la moitié des personnes décédées bénéficiait d’un suivi social (assuré essentiellement par les associations), tandis que d’autres avaient des liens avec leur famille ou des amis, ou étaient intégrées dans une vie de quartier.

 

 

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