REPORTAGE VIDÉO – Ce samedi 12 décembre, les jurés de la cour d’assises des mineurs de l’Isère ont rendu leur verdict. Ils ont eu, durant six semaines, la lourde tâche de juger, à huis clos, les douze personnes accusées du double meurtre de Kevin et Sofiane survenu le 28 septembre 2012 dans le parc Maurice Thorez d’Échirolles. Un procès verrouillé par un double silence : celui des accusés et le celui du secret des audiences.

De nombreux médias étaient présents pour l’énoncé du verdict. © Joël Kermabon – Place Gre’net
C’est dans une ambiance très tendue que la cour d’assises des mineurs de l’Isère a rendu son verdict, ce samedi 12 décembre au matin.
Deux des douze accusés ont été acquittés, Ibrahim Camara et Bérat Karaborklu, tous deux prévenus libres, pour lesquels dix ans de réclusion criminelle avaient été requis.
La peine la plus lourde, vingt ans, frappe Ilyes Tafer, accusé d’avoir porté des coups de couteau, ce qui correspond aux réquisitions du parquet.
Les autres accusés sont condamnés à des peines s’étalant de huit à seize ans de prison, les deux mineurs au moment des faits écopant pour leur part de douze années d’emprisonnement.
Des incidents suite à un acquittement
L’acquittement tout à fait surprenant, tant aux yeux des victimes que des accusés, de Ibrahim Camara, l’un des seuls à avoir parlé durant les audiences, a provoqué de graves incidents dans le box, la salle d’audience ou encore la salle des pas perdus où des bagarres ont éclaté. Les plus virulents étaient, sans conteste, les proches des autres accusés qui, ivres de colère à l’énoncé de l’acquittement, l’ont violemment insulté, le traitant de « balance et d’assassin », pointant le fait « que lui aussi était là ». Suite à une bagarre dans le box, quelques personnes ont été expulsées de la salle.

Les gendarmes ont dû intervenir pour rétablir le calme. © Joël Kermabon – Place Gre’net
Le président a même été contraint de suspendre l’audience, le temps que les gendarmes rétablissent l’ordre, interpellant au passage quatre personnes, dont une a été placée en garde à vue.
« Ce verdict est satisfaisant. Il y a eu une graduation des peines, la justice n’a pas tapé sans discernement. Pour autant, les familles ne comprennent pas l’acquittement stupéfiant de Ibrahim Camara qui, certes, est récompensé pour avoir parlé et collaboré avec la justice mais qui était quand même sur les lieux et a participé à l’action criminelle », commente Me Francis Szpiner, qui assistait les familles des victimes durant ce procès.
Selon ce dernier, ce verdict a déchaîné des réactions dans le box. « Certains ont commencé à parler, s’en prenant à Ibrahim Camara, le traitant d’assassin. On voit bien que certains ont finalement regretté le silence », souligne l’avocat. Si le parquet général interjette appel de cette décision, celui-ci imagine mal comment cette affaire pourrait être à nouveau jugée sans la totalité des accusés. Une partie d’entre eux pourrait, d’ailleurs, faire appel de leurs lourdes condamnations. « Il faut que tout le monde soit là », martèle Francis Szpiner.
Reportage Joël Kermabon
Trente ans de réclusion encourus par les douze accusés
Sur les douze accusés, seuls neuf d’entre eux, tous détenus, se sont retrouvés durant six semaines derrière la vitre de protection entourant le box des accusés de la cour d’assises des mineurs de l’Isère. Parmi eux, deux mineurs au moment des faits et sept majeurs : Mohamed Elhadj-Daouadji, 23 ans, Youssef Camara, 22 ans, Eraba Diakabi, 23 ans, Naderhaman Delli, 21 ans, Antonin Challange, 22 ans, Ulas Cetin, 21 ans, et Ilyes Tafer, 21 ans. Les trois prévenus comparaissant libres étaient, eux, assis dans la salle : Ibrahim Camara, 24 ans, Berat Karaborklu, 22 ans, et Constant Mukala-Wetu, 23 ans.

Me Francis Szpiner, avocat des parties civiles. © Joël Kermabon – Place Gre’net
Chacun des douze accusés encourait toutefois une peine de trente ans de réclusion criminelle et, le lundi 7 décembre, le parquet avait demandé au terme de son réquisitoire, des peines allant de dix à vingt ans de réclusion criminelle à leur encontre.
Pour ne citer que les plus lourdes, pas moins de vingt ans d’emprisonnement avaient été requis contre Ilyes Tafer et Constant Mukala Wetu, accusés d’avoir porté les coups de couteau.
Le ministère public retenait ainsi le principe de la “co-action”, estimant que tous les accusés devaient être condamnés pour meurtre. Pour le parquet, c’est en effet une certitude : chacun des prévenus a contribué, d’une manière ou d’une autre, à la mort des victimes, que ce soit en les affaiblissant par des coups ou simplement en empêchant les deux victimes de fuir ou de recevoir de l’aide. Un principe de “responsabilité collective” qui a été vivement décrié par les avocats de la défense, ceux-ci estimant que seuls les auteurs des coups de couteau mortels devaient répondre des deux meurtres.
Ce jeudi 10 décembre, les accusés avaient été invités à s’exprimer pour la dernière fois devant la cour avant que les jurés n’entrent en délibération. « Presque tous se sont finalement excusés », assurent certains des avocats. Des excuses jugées vraiment trop tardives pour être sincères par les parties civiles, qui les estiment seulement dictées par leurs conseils.
Un procès difficile pour les familles
Avec ce verdict en demi-teinte, c’est un procès complexe, difficile et sans surprises qui s’achève. Difficile, tout d’abord, pour les familles des victimes qui en sortent défaites. Elles qui ont dû supporter, pendant de longues heures, de croiser le “regard vide” – selon Aurélie Monkam-Noubissi, la mère de Kevin – de ceux qui ont participé au lynchage de leur enfant ou lui ont porté les coups mortels.

Après le verdict, des policiers ont protégé les abords du tribunal. © Joël Kermabon – Place Gre’net
Et ce sans savoir précisément quel était leur niveau de responsabilité individuel puisque, la plupart des accusés sont restés jusqu’à la fin du procès au mieux évasifs, au pire, silencieux, bien que certains aient été confondus par leur ADN.
Sans parler des souvenirs des moments terribles, traversés trois ans auparavant par ces familles, qui remontaient au fil des jours, lors de l’évocation des faits, de l’analyse des personnalités et des interrogatoires des accusés.
Un procès également difficile pour les proches des accusés, contraints d’assumer les graves présomptions pesant sur leur fils ou leur frère, en face d’eux dans le box ou à leurs côtés dans la salle d’audience. Une position inconfortable qui explique sans doute leur grande discrétion durant ce procès.
Une omerta sidérante
Un procès difficile aussi pour les jurés qui se sont heurtés, à quelques exceptions près, au mutisme plus qu’obstiné des accusés et à l’omerta des quartiers, stupide et sidérante dans ce terrible contexte. Car c’est bien de cela qu’il s’agissait, ne pas passer pour “une balance” aux yeux des autres membres du groupe pour continuer à être “respecté” et préserver sa “réputation”. Des accusés qui se sont montrés capables d’utiliser toutes sortes d’armes pour “apprendre le respect” à Kevin et Sofiane, coupables à leurs yeux d’avoir porté un “mauvais regard”.

L’annexe de la salle d’audience, pleine à craquer. © Joël Kermabon – Place Gre’net
Une position paradoxale et incompréhensible puisque, malgré cet esprit de clan, certains n’hésitaient pas à charger sans vergogne leurs comparses…
Le mensonge côté accusés aura régné tout le long du procès, compliquant singulièrement la recherche de la vérité. Une vérité qui s’est faite attendre durant six semaines et qui n’a pas éclaté, ou alors si peu, lors de l’énoncé du verdict, signant en cela le demi-échec de ce procès.
Difficile pour les avocats, toutes parties confondues. Ils ont eu fort à faire pour convaincre les jurés, chacun se battant pour que son client échappe à une lourde peine ou a contrario – en ce qui concerne les avocats des parties civiles –, pour que la vérité éclate et que justice soit enfin rendue en mémoire des deux victimes. Une tâche bien compliquée sur un dossier complexe. Ne serait-ce qu’à cause du nombre de personnes impliquées, des paroles bridées et du flou savamment entretenu par la plupart des mis en cause.
Reconstituer le puzzle des responsabilités
Difficile, enfin, pour l’édification du public. Pour les familles des victimes et certains des avocats, l’exemplarité d’un tel procès méritait que les débats soient publics. La cour en a décidé autrement. Cette décision a certainement permis de se prémunir contre des troubles à l’ordre public, d’éviter la pression – voire l’agitation médiatique – et peut-être garanti la sérénité des débats. Mais elle a néanmoins privé le public de son droit à être informé sur une affaire qui a ému la France et a rencontré un retentissement national.

Une audience publique sous tension. © Joël Kermabon – Place Gre’net
Tout comme les familles des victimes ou leurs amis et proches, les avocats des deux parties étaient les seuls relais d’information fiables pour les journalistes, au gré des interruptions de séances ou des pauses déjeuner.
Pour autant, glaner des informations auprès des avocats ne permet pas de rendre compte de la réalité des débats. Ceux-ci ne peuvent fournir, par la force des choses, que des informations prudemment distillées, forcément nuancées dans l’optique de ne pas parasiter la défense de leurs clients, quels qu’ils soient.
Aux journalistes de tenter de faire la part des choses, de reconstituer le puzzle des responsabilités à travers la jungle des déclarations, des contradictions des accusés, et de croiser les renseignements obtenus. Un exercice délicat et difficile qui laisse, au terme de ce procès, une sensation d’incomplétude, d’inachevé.
Insolence, mépris et tentatives d’intimidation
On aurait raisonnablement pu penser que, pour leur procès et les risques qu’ils encouraient, les accusés auraient adopté au moins la posture du profil bas. Il n’en fut rien ! Bravades, insolence, mépris, tentatives d’intimidation… Rien n’aura été épargné aux familles. « On les voit rire dans la salle d’audience, on les voit communiquer entre eux et, surtout, regarder les parties civiles avec un dédain insupportable », a relaté Hafida El Ali, avocate des familles.

© Joël Kermabon – Place Gre’net
Et de poursuivre, dans la même veine : « Elles ont même dû essuyer de très graves propos qui ont sali la mémoire des personnes décédées ».
L’entourage de l’un des accusés a grandement contribué à renforcer cette atmosphère très malsaine. Notamment le père de l’un des accusés, Ilyes Tafer qui, lors d’une suspension d’audience, a fait pression sur le témoin Saïd Hanachi pour qu’il revienne sur ses déclarations.
Des accusés au mieux très immatures
Que penser enfin des personnes accusées qui, lors des interrogatoires, « ne comprennent même pas de très simples questions, basiques et dépourvues de tout mot compliqué », selon un avocat de la défense ? Incommensurable immaturité ? Stratégie pour “faire la bête” ? Non. Réelles et graves déficiences pour le défenseur.
De quoi peut-être expliquer l’absence de remords et d’empathie dont ils ont fait preuve, avec une constance désespérante pour les familles, tout au long du procès.
Joël Kermabon
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