“À fleur de peau” : troublant Fantin-Latour au musée de Grenoble

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FOCUS – Après son coup d’éclat avec Kandinsky, le musée de Grenoble dédie une rétrospective à un peintre autrement plus classique, mais non moins fascinant. Fantin-Latour À fleur de peau, du 18 mars au 18 juin 2017, propose un parcours complet au sein de l’œuvre de ce natif grenoblois qui a marqué le genre de la nature morte au XIXe siècle. Via cette exposition, on découvrira que l’homme ne se résume pas à cela, même si c’est bien à cet endroit que son génie se révèle avec le plus de force.

 

 

 

Premiers clichés au musée de Grenoble de la toile Fleurs d'été et fruits (1866). © Pascale Cholette

Premiers cli­chés au musée de Grenoble de la toile Fleurs d’été et fruits (1866). © Pascale Cholette

« Le jour où le maître consen­tira à lais­ser réunir son œuvre, pein­ture, pas­tels et des­sins, on devine quelle fête glo­rieuse ce sera pour lui, et pour nous tous qui l’avons suivi dans sa patiente mon­tée au suc­cès », pré­di­sait Léon Roger-Milès, cri­tique d’art et jour­na­liste contem­po­rain du plus célèbre des peintres d’origine gre­no­bloise.

 

Pourtant, les rétros­pec­tives de l’œuvre de Henri Fantin-Latour (1836−1921) sont res­tées rares en dépit de l’incroyable – quoique tar­dive – renom­mée de l’artiste. L’exposition Fantin-Latour À fleur de peau – d’abord pré­sen­tée au musée du Luxembourg avant de rejoindre celui de Grenoble du 18 mars au 18 juin – repré­sente en cela un véri­table tour de force, au vu de la richesse des pièces ras­sem­blées.

 

 

Comme à son habi­tude, le musée de Grenoble ménage pour le spec­ta­teur un par­cours véri­ta­ble­ment cohé­rent, ici à la fois chro­no­lo­gique et thé­ma­tique. L’évolution à l’œuvre dans la pein­ture de Fantin-Latour l’y a tou­te­fois indé­nia­ble­ment aidé. De fait, le tra­vail du peintre est net­te­ment balisé par trois périodes que sont les auto­por­traits et por­traits, les natures mortes – dont celles aux fleurs, que la pos­té­rité retien­dra au pre­mier chef – et enfin, les œuvres d’imagination aux­quelles le peintre s’est consa­cré dans la der­nière par­tie de sa vie.

 

 

 

Fantin Latour : la voie médiane

 

 

Guy Tosatto, directeur du musée de Grenoble devant la toile Un atelier aux Batignolles (1870). © Pascale Cholette

Guy Tosatto, direc­teur du musée de Grenoble devant la toile Un ate­lier aux Batignolles (1870). © Pascale Cholette

De son vivant, Fantin-Latour n’a eu de cesse de dis­tin­guer son par­cours de celui de son père, lui-même artiste peintre, vivant essen­tiel­le­ment de com­mandes.

 

L’ambition du fils était tout autre. Il enten­dait mar­quer son temps. Il est cepen­dant resté pro­fon­dé­ment fidèle à un cer­tain clas­si­cisme pic­tu­ral, sans pour autant ver­ser dans l’académisme. De toute beauté, ses natures mortes aux fleurs, notam­ment, – essen­tiel­le­ment réa­li­sées pen­dant la deuxième par­tie de sa car­rière de peintre – témoignent de sa volonté farouche d’être au plus près du réel. La pré­ci­sion des détails et la beauté des com­po­si­tions sont telles qu’on ne peut s’empêcher de per­ce­voir les fra­grances de ses chry­san­thèmes, capu­cines, pivoines et autres pieds‑d’alouette.

 

Si le peintre ne s’est jamais affran­chi des lois de la belle pein­ture – d’abord acquises dès le plus jeune âge auprès de son père –, il n’en a pas moins rendu hom­mage à des artistes autre­ment plus sub­ver­sifs. Parmi les pièces les plus fameuses expo­sées à Grenoble, on retient Un ate­lier aux Batignolles (1870), qui sou­ligne autant l’admiration du peintre à l’endroit de son aîné, alors incom­pris, Édouard Manet – se tenant der­rière son che­va­let – que sa pro­pen­sion à sai­sir l’air du temps.

 

Sur ce por­trait de groupe, on recon­naît les visages de ceux qui, bien que peu connus en 1870, mar­que­ront la lit­té­ra­ture (Émile Zola, alors cri­tique d’art) mais aussi la pein­ture. Monet, Renoir et Bazille seront les figures de proue de l’impressionnisme à venir que Fantin-Latour, iro­nie du sort, ne goû­tera que fort peu. Il qua­li­fiera même cet art de « lâche, trop facile, mou de des­sin et fade de ton et sur­tout inachevé, sans effort » dans une lettre adres­sée à Otto Scholderer, datée du 25 jan­vier 1874.

 

 

 

Fantin Latour et les femmes

 

 

Outre la der­nière période de la vie de l’artiste, les nus fémi­nins sont absents de l’œuvre du peintre. Il faut dire que Fantin Latour vit assez mal la rela­tion au modèle. D’où peut-être le recours à la pho­to­gra­phie, alors flo­ris­sante. La grande ori­gi­na­lité de l’exposition Fantin-Latour À fleur de peau est d’ailleurs aussi de réunir divers cli­chés de nus – en grande par­tie inédits – extraits de la col­lec­tion plé­tho­rique que pos­sé­dait l’artiste.

 

Anonyme. Cliché féminin. Fonds Fantin Latour. © Pascale Cholette

Anonyme. Cliché fémi­nin. Fonds Fantin Latour. © Pascale Cholette

 

C’est grâce à l’épouse du peintre, qui a légué ces pho­to­gra­phies au musée de Grenoble après la mort de son époux, que l’un des pans de la per­son­na­lité de l’artiste se révèle à demi. Car si ces por­traits de femmes nues lui per­mettent de peindre bai­gneuses, nymphes et déesses – très pré­sentes dans ses œuvres d’imagination plus tar­dives –, leur incroyable quan­tité – des mil­liers ! – dénotent, pour le moins, un mou­ve­ment com­pul­sif vers ces corps très sou­vent éro­ti­sés.

 

La Lecture, 1870. Huile sur toile. H. 95 ; L. 123 cm Lisbonne, fondation Calouste Gulbenkian. © Pascale Cholette

La Lecture, 1870. Huile sur toile. H. 95 ; L. 123 cm Lisbonne, fon­da­tion Calouste Gulbenkian. © Pascale Cholette

Tout en déli­ca­tesse, la bio­gra­phie du peintre affleure ainsi à tra­vers le par­cours pro­posé par le musée. Les pre­miers visi­teurs de l’exposition sont ainsi res­tés inter­dits devant une toile repré­sen­tant en vis-à-vis l’épouse de l’artiste et sa sœur Charlotte.

 

Quand la pre­mière semble s’effacer dans l’obscurité de la toile, la seconde – les yeux rivés à ceux du peintre – béné­fi­cie de toute la science du clair-obs­cur dont est capable Fantin-Latour. Troublant. À l’image de la per­son­na­lité et du talent de ce peintre, qui a tra­versé son temps sans jamais s’abandonner à aucune cha­pelle.

 

 

Adèle Duminy

 

 

 

Infos pratiques

 

Musée de Grenoble

 

Fantin-Latour À fleur de peau

Du 18 mars au 18 juin 2017

 

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