Héros de la Villeneuve : une remise de médailles source de fierté… et de frustration

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REPORTAGE – La Ville de Grenoble organisait, ce vendredi 31 juillet, une cérémonie de remise de médailles pour récompenser les habitants de la Villeneuve qui ont sauvé deux jeunes enfants. L’événement, filmé, a fait le tour des médias et des réseaux sociaux. Mais en décidant de remercier en particulier les sauveteurs blessés, la Ville en a frustré d’autres qui se sentent relégués au second plan.

 

 

Vendredi 31 juillet, cérémonie de remise de médailles aux habitants qui ont sauvé deux jeunes enfants, le 21 juillet 2020 © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Cérémonie, ven­dredi 31 juillet, de remise de médailles aux habi­tants qui ont sauvé deux jeunes enfants, le 21 juillet 2020. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

Ce ven­dredi 31 juillet, le maire de Grenoble Éric Piolle a remis des médailles nomi­na­tives à sept habi­tants de la Villeneuve1Ahtoumani Walid, Guelord Musamar, Mouhsine Sbiti, Elyasse Ben Taleb, Selmi Hechmi, Daniel Ruiznves, Bilal Chemdi afin de les remer­cier pour leur acte héroïque, ainsi qu’une médaille col­lec­tive pour récom­pen­ser la soli­da­rité dont ont fait preuve, mardi 21 juillet, une ving­taine d’autres habi­tants2Nordine Guidoum, Salim Laaouad, Billel Rezaiguia, Mehdi Chaieb-Mili, Jafar Tabchiche, Mohamed Asabayev, Allal Lharaig, Nassime Louahchi, Mustafa Damaoui, Christielle Aouali, Fatima Bounoua, Malika Kredmi, Hakim Mekci, Ilyes, Bob Mutombo, Alexandre Mutombo Kabeya, Léon Kassanda.

 

Ce jour-là sera long­temps gravé dans la mémoire du quar­tier et, bien entendu, des pro­ta­go­nistes de l’é­vé­ne­ment. Et pour cause, un groupe d’habitants a concouru à sau­ver deux jeunes enfants de 3 et 10 ans rési­dant au troi­sième étage du 54 gale­rie de l’Arlequin, dans des cir­cons­tances excep­tion­nelles.

 

Mais si cette remise de médailles mani­feste la recon­nais­sance de la Ville envers ces habi­tants, elle génère aussi son lot de frus­tra­tions. Quelques habi­tants dont des sau­ve­teurs eux-mêmes accusent en effet la Ville d’a­voir bâclé la céré­mo­nie et mal iden­ti­fié les héros du sau­ve­tage.

 

 

Un événement qui redore le blason du quartier Villeneuve

 

En leur décer­nant une médaille hono­ri­fique, ce ven­dredi, la Ville de Grenoble tenait à récom­pen­ser le cou­rage et la soli­da­rité exem­plaires des habi­tants de la Villeneuve qui se sont illus­trés, mardi 21 juillet, en sau­vant deux jeunes enfants.

 

Vendredi 31 juillet, cérémonie de remise de médailles aux habitants qui ont sauvé deux jeunes enfants, le 21 juillet 2020 © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Le maire Eric Piolle en che­mise blanche entouré d’une par­tie des sau­ve­teurs des enfants. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

 

Repris par les médias natio­naux et inter­na­tio­naux comme CNN, la scène fil­mée a éga­le­ment fait le tour des réseaux sociaux. On y voit deux enfants de 3 et 10 ans se jeter l’un après l’autre dans le vide depuis le bal­con de leur appar­te­ment, à une quin­zaine de mètres du sol.

 

Un acte inouï de la part de jeunes enfants ris­quant de périr dans leur appar­te­ment en flammes, d’au­tant que le grand aide son petit frère à sau­ter. En contre­bas, des habi­tants les récep­tionnent, sans hési­ta­tion, quitte à se frac­tu­rer un bras, une côte etc

 

Les enfants ont fait une chute de quinze mètres dans le vide. Source : vidéo de Souhaila Saidi

Les enfants ont fait une chute de quinze mètres dans le vide. Source : vidéo de Souhaila Saidi

Manque de chance, les sau­ve­teurs n’a­vaient pas réussi à défon­cer la porte de l’appartement que la mère avait refer­mée à clé en sor­tant.

 

En quelques minutes, les habi­tants ont pris la bonne déci­sion, et convaincu les enfants de sau­ter. Les pom­piers arri­vés après le saut du second enfant ont re connu qu’ils n’auraient pas pu les secou­rir à temps. 

 

Lors de son dis­cours, ce ven­dredi 31 juillet, le maire Éric Piolle s’est éga­le­ment réjoui que l’événement redore le bla­son d’un quar­tier dont la répu­ta­tion a beau­coup souf­fert du « dis­cours funeste » pro­noncé par Nicolas Sarkozy, il y a dix ans, et du « bad buzz des médias natio­naux » qui s’en est suivi.

 

Avant la remise des médailles, très émue, et tou­jours sous le choc, la mère des enfants a pris la parole pour témoi­gner de sa recon­nais­sance éter­nelle envers tous les habi­tants à qui elle doit la vie de ses enfants.

 

 

« Ils ont couru des risques et ne sont pas mis en avant. C’est anormal ! »

 

Mais à peine la céré­mo­nie bou­clée, l’ambiance a pris une tour­nure inat­ten­due. La mine défaite, quelques habi­tants impli­qués dans le sau­ve­tage des enfants ont en effet inter­pellé le maire, à la vue de tous. Des échanges vifs s’en sont sui­vis, tan­dis que la garde rap­pro­chée du maire ten­tait vai­ne­ment d’empêcher les jour­na­listes de s’ap­pro­cher.

 

Echanges vifs après la cérémonie de remise de médailles avec les habitants qui ont sauvé deux enfants à la Villeneuve © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Echanges vifs après la céré­mo­nie de remise de médailles entre le maire Eric Piolle et des habi­tants qui ont sauvé deux enfants à la Villeneuve © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

 

Motif de ce mou­ve­ment d’hu­meur de la part des habi­tants de la Villeneuve ? Ces sau­ve­teurs pré­sents le 21 juillet trou­vaient scan­da­leux de n’avoir pas reçu de médaille nomi­na­tive, en dépit de leur rôle déci­sif dans le sau­ve­tage des enfants. « Ils ont couru des risques et ne sont pas mis en avant. C’est anor­mal ! », dénon­çaient un peu après Christelle et Fatima, des habi­tantes du quar­tier.

 

De fait, seule­ment sept per­sonnes ont en effet reçu une médaille à leur nom, la Ville ayant fait le choix de réser­ver les médailles nomi­na­tives aux sau­ve­teurs bles­sés uni­que­ment. Quant à tous les autres, ayant par­ti­cipé direc­te­ment au sau­ve­tage ou de manière plus péri­phé­rique, ils se sont vu décer­ner une médaille col­lec­tive.

 

À titre d’exemple, Malika fait par­tie de ce groupe de per­sonnes récom­pen­sées col­lec­ti­ve­ment car elle a emmené chez elle les enfants cou­verts de suie, afin qu’ils puissent se dou­cher.

 

 

« On étaient pour qu’une seule médaille collective soit remise »

 

« Le pro­blème, ce n’était pas de rece­voir une médaille à son nom, s’agace Salim, l’un des sau­ve­teurs de la Villeneuve. On n’a jamais rien demandé. On a sauvé ces enfants et on est repar­tis à nos affaires. C’est la Ville qui a tenu à ces médailles. On étaient pour qu’une seule médaille col­lec­tive soit remise, ça aurait été plus juste », estime-t-il, très déçu.

 

« En gros on est tous par­tis à la guerre, mais seuls les bles­sés sont récom­pen­sés », conteste, à son tour, Nassime. Ne tenant pas à épi­lo­guer sur le dif­fé­rend, Éric Piolle consi­dère qu’il « fal­lait faire des choix ». Pour le maire éco­lo­giste, cette frus­tra­tion n’a pas lieu d’être. « Cette recon­nais­sance est avant tout sym­bo­lique. C’est le mes­sage à rete­nir .»

 

Quatre des habitants qui ont sauvé deux enfants à la Villeneuve, samedi 25 juillet 2020 © Séverine Cattiaux - Place Gre'net

Nassime, Bilal, Billel et Salim, quatre des habi­tants qui ont sauvé les deux enfants à la Villeneuve. © Séverine Cattiaux – Place Gre’net

 

Demeure un aspect non élu­cidé dans cette his­toire de remise de médailles : plu­sieurs acteurs du sau­ve­tage dénoncent une erreur de cas­ting. Deux des sept médaillés n’au­raient en effet pas mérité leur déco­ra­tion. De son côté, la Ville se défend d’a­voir com­mis un impair. « Nous n’a­vons pas pu nous trom­per », affirme en sub­stance Chloé Pantel, nou­velle adjointe du sec­teur 6, puisque la Ville s’est rap­pro­chée des sapeurs-pom­piers pour recueillir le nom des sau­ve­teurs bles­sés.

 

Force est pour­tant de consta­ter que la liste remise par les pom­piers n’é­tait pas exhaus­tive et que des noms ont été récu­pé­rés autre­ment. « Des gens sont aussi venus nous voir et nous ont dit “on a par­ti­cipé et on a été bles­sés”», déclare ainsi une res­pon­sable à la Ville. Au lieu de se mani­fes­ter, Salim et Nassime sont au contraire res­tés dis­crets. Ils auraient appré­cié que la Ville les contacte, mais le télé­phone n’a pas sonné.

 

 

Un sans-papiers médaillé

 

Pour Bilal Chemdi, 30 ans, cette recon­nais­sance par la Ville pré­sente une saveur toute par­ti­cu­lière. La rai­son en est que cet habi­tant de la Villeneuve est sans papiers. Sa médaille ne fait d’ailleurs men­tion ni de son pré­nom, ni de son nom. Ses amis qui le sou­tiennent espèrent que son geste héroïque lui per­met­tra de régu­la­ri­ser sa situa­tion.

 

Séverine Cattiaux

 

 

1 Ahtoumani Walid, Guelord Musamar, Mouhsine Sbiti, Elyasse Ben Taleb, Selmi Hechmi, Daniel Ruiznves, Bilal Chemdi

 

2 Nordine Guidoum, Salim Laaouad, Billel Rezaiguia, Mehdi Chaieb-Mili, Jafar Tabchiche, Mohamed Asabayev, Allal Lharaig, Nassime Louahchi, Mustafa Damaoui, Christelle Aouali, Fatima Bounoua, Malika Kredmi, Hakim Mekci, Ilyes, Bob Mutombo, Alexandre Mutombo Kabeya, Léon Kassanda

 

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Commentaires 5
  1. Bonjour dés­in­tox. Aujourd’hui encore un jeune pas­sa­ger d’une voi­ture a été tué et le conduc­teur blessé par arme à feu a … Eybens.
    Je ne savais pas qu’ Eybens était en fait à la Villeneuve quar­tier de l’Arlequin.
    A croire que Grenoble, telle une pieuvre, étend ses ten­ta­cules.

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  3. les élec­teurs de Piolle s’engueulent se bous­culent pour la place à la gamelle. Très symp­to­ma­tique. Piolle a oublié de se féli­ci­ter que le quar­tier n’ap­par­tient plus à l” « homme blanc pressé »

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  4. A mon avis de lec­teur, ceux qui ont vrai­ment sauvé les enfants sont ceux qui les ont récep­tion­nés dans leur bras. D’ailleurs ils en ont des séquelles.
    Je ne vois pas en quoi per­mettre aux enfants de prendre une douche a par­ti­cipé à leur sau­ve­tage. Qu’ont fait ceux qui sont jaloux de n’a­voir reçu d’une médaille col­lec­tive ? ce n’est pas clair.

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