Alan Moore, le gourou iconoclaste.

Geek : contre-culture ou culture dominante ?

Geek : contre-culture ou culture dominante ?

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BLOG GEEK – Aujourd’hui que la culture geek est par­tout et suite à quelques récentes polé­miques, une ques­tion se pose : le modèle geek est-il passé de dominé à domi­nant ? Si tel est le cas, il se doit de révi­ser tout autant ses atti­tudes que sa responsabilité.

Born to be a geek

« Né pour être geek », l’i­den­tité geek pous­sée à son paroxysme.

La culture geek est-elle encore une contre (ou une sous) culture ?

Il suf­fit de se pro­me­ner dans les rues, de regar­der les devan­tures des maga­sins, les pan­neaux publi­ci­taires ou sim­ple­ment les vête­ments des pas­sants pour se convaincre du contraire.

Jeux vidéos, des­sins ani­més, man­gas, cinéma de genre et autres figures geeks ont tota­le­ment envahi l’es­pace urbain et semblent aujourd’­hui tou­cher une immense part de la population.

Un phé­no­mène d’au­tant plus visible que le geek s’af­fiche volon­tiers comme tel.

50 nuances de geek

Pour quelles rai­sons ? Les expli­ca­tions sont pro­ba­ble­ment mul­tiples, mais une pre­mière piste s’im­pose natu­rel­le­ment : la géné­ra­tion « domi­nante » actuelle est issue d’une vaste culture geek, qui s’est déve­lop­pée dans les années 80 à tra­vers l’ar­ri­vée sur les écrans des anime japo­nais ou l’ap­pa­ri­tion du jeu vidéo comme mode de récréa­tion inévi­table dans les foyers. Les enfants ayant étran­ge­ment ten­dance à deve­nir des adultes, c’est aujourd’­hui cette géné­ra­tion qui tra­vaille, qui pro­duit et consomme.

Réservée à la prime jeu­nesse et consi­dé­rée comme une sous-lit­té­ra­ture, la bande des­si­née a obtenu ses lettres de noblesse lorsque les lec­teurs de Pilote sont deve­nus adultes, impor­tant des valeurs et des réfé­rences cultu­relles propres à leur géné­ra­tion. Après des Franquin, des Gotlib, des Druillet, des Crumb, des Tardi et autres génies, il n’y a plus guère qu’Alain Finkielkraut pour conti­nuer à fus­ti­ger un pan entier de la lit­té­ra­ture du ving­tième siècle en la dési­gnant comme un « art mineur ».

redoute batman

235 entrées en tapant Batman sur le site de La Redoute : le geek a envahi nos réfé­rences d’antan.

Il semble en aller de même pour les élé­ments, nom­breux et variés, de ce qui peut consti­tuer cette fameuse culture geek, dont on aurait cepen­dant peine à dési­gner de manière exhaus­tive tout ce qu’elle recouvre.

L’adolescent autre­fois féru de jeux vidéos est devenu un adulte res­pon­sable et « gamer ». Le jeune lec­teur de comics amé­ri­cain d’an­tan compte aujourd’­hui parmi les mil­lions de tren­te­naires qui se pressent dans les salles pour regar­der le nou­vel Avengers. Et l’on ne s’é­tonne même plus de croi­ser des pères de famille arbo­rant des t‑shirts à la gloire de Goldorak.

Est-ce à dire que la culture geek va tout dévo­rer sur son pas­sage, et relé­guer les fon­da­men­taux aux oubliettes ? Certainement pas : Tintin n’a pas détrôné Jules Verne, Lara Croft ne pren­dra pas le pas sur George Sand.

La mode geek actuelle est même cer­tai­ne­ment ame­née à se résor­ber, s’ins­crire de manière plus dis­crète – mais éga­le­ment plus durable – à l’in­té­rieur de notre ADN cultu­rel. Elle coha­bi­tera, tout comme Montaigne coha­bite avec Céline, ou Saint-Augustin avec Freud. Ainsi va le mou­ve­ment d’un monde qui assi­mile beau­coup plus qu’il n’oublie.

Je t’aime, moi non plus

Cependant, le geek est actuel­le­ment triom­phant, ce qui ne va pas sans sou­le­ver quelques inquié­tudes. Certaines sont avant tout moti­vées par des par­tis pris réac­tion­naires des­ti­nés à satis­faire des médias avides de décla­ra­tions toni­truantes. D’autres sont net­te­ment plus sus­cep­tibles de rete­nir notre atten­tion, en par­ti­cu­lier lors­qu’elles émanent de per­sonnes direc­te­ment impli­quées dans le champ-même de cette culture.

Certes, le scé­na­riste de comic Alan Moore n’est pas réputé pour son ouver­ture d’es­prit et a bien sou­vent été iden­ti­fié comme un conser­va­teur à la peau dure. Créateur des Watchmen ou de la Ligue des Gentleman extra­or­di­naires, l’é­cri­vain est éga­le­ment l’au­teur de V pour Vendetta, dont le masque porté par son per­son­nage prin­ci­pal est aujourd’­hui devenu l’emblème des Anonymous.

Une figure geek, Alan Moore ? Sans aucun doute. Mais cer­tai­ne­ment bien mal­gré lui.

Alan Moore, le gourou iconoclaste.

Alan Moore, le gou­rou iconoclaste.

« Les super-héros sont une catas­trophe cultu­relle » C’est le titre choc que le Guardian a choisi pour illus­trer les pro­pos tenus par l’au­teur dans une inter­view accor­dée à un blog, pas­sée rela­ti­ve­ment inaper­çue avant que le site du célèbre quo­ti­dien bri­tan­nique n’en reprenne les meilleurs morceaux.

En sub­stance, Alan Moore estime que le suc­cès popu­laire des super-héros aujourd’­hui est révé­la­teur d’un public ayant renoncé « à ten­ter de com­prendre la réa­lité dans laquelle ils vivent » et pré­fé­rant « l’u­ni­vers sans signi­fi­ca­tion, mais au moins fini, offert par DC ou Marvel Comics ».

Et le « gou­rou du comics » de déplo­rer l’im­por­tance « éphé­mère » qu’ont prise les super-héros sur la scène cultu­relle mon­diale, au détri­ment de sa propre construc­tion. Inutile de dire que les pro­pos d’une pareille icône n’ont pas laissé indif­fé­rents, accueillis avec colère, humour ou inté­rêt selon les cas.

Plus modé­rés, les pro­pos d’une autre grande figure du monde geek n’en ont pas moins sus­cité une polé­mique encore plus impor­tante et par­ti­cu­liè­re­ment déme­su­rée. Il est vrai que per­sonne ne s’at­ten­dait à entendre de la bouche de Simon Pegg une phrase telle que : « Aujourd’hui, nous consom­mons tous des choses pué­riles, des comic books, des super-héros… Les adultes regardent ça et les prennent au sérieux ! ».

Geek of the Dead

Simon Pegg est un comé­dien et auteur bri­tan­nique par­ti­cu­liè­re­ment en vogue dans le milieu du cinéma de genre depuis le film Shaun of the Dead, hila­rante comé­die sur fond d’a­po­ca­lypse zom­bie qui contri­bua gran­de­ment à la mode actuelle des morts-vivants.

D’autres films tels que Paul, Hot Fuzz, Le Dernier pub avant la fin du monde ont achevé d’as­seoir sa popu­la­rité et sa répu­ta­tion : celle d’un acteur talen­tueux, en phase totale avec la culture geek dans laquelle il est d’ailleurs volon­tiers can­tonné. Il compte ainsi par les acteurs, mais aussi les scé­na­ristes du Star Trek Beyond annoncé pour 2016.

« Bien sûr que je suis un amou­reux de science-fic­tion ou de cinéma de genre. Mais une par­tie de moi regarde la société telle qu’elle est et se dit que nous avons été infan­ti­li­sés par nos propres goûts. » C’est sur l’an­tenne de Radio Times que l’ac­teur a donc tenu ces pro­pos, allant même jus­qu’à par­ler « d’a­bru­tis­se­ment ».

Après la série Spaced, c'est Shaun of the Dead qui fera de Simon Pegg une icône geek.

Après la série Spaced, c’est Shaun of the Dead qui fera de Simon Pegg une icône geek.

Des mots qui sus­ci­te­ront une telle levée de bou­cliers qu’il sera contraint de les « cla­ri­fier » en expli­quant qu’à force de don­ner beau­coup d’in­ter­views, on peut être amené à se dégou­ter de sa propre opi­nion et d’a­voir envie d’é­pou­ser celle des autres.

Autrement dit, Simon Pegg, mal­gré tout son amour pour la culture de genre et tout en se reven­di­quant « nerd et fier de l’être », s’est auto­risé à pen­ser tout haut et à se remettre en ques­tion. Un crime ?


À force de vou­loir se reven­di­quer comme un groupe cultu­rel uni, ce qu’ils ne sont pas, les geeks ne perdent-ils pas de vue la néces­sité de savoir pra­ti­quer l’introspection ?

« Nous ne pour­rons pas avan­cer sans nous cri­ti­quer nous-mêmes », chan­tait Jello Biafra à pro­pos du mou­ve­ment punk qui, au début des années 80, pre­nait le che­min d’un sec­ta­risme déplo­rable après avoir été l’in­car­na­tion du rejet de toutes les conven­tions. N’en va-t-il pas de même avec le geek d’aujourd’hui ?

Réactions épi­der­miques

Certes, on com­prend que les amou­reux de dis­ci­plines ludiques ou de genres artis­tiques autre­fois mépri­sés aient envie de s’af­fir­mer et de refu­ser une stig­ma­ti­sa­tion dont ils ont eux-mêmes pu être vic­times dans leur enfance ou leur adolescence.

On com­prend que le trai­te­ment média­tique des jeux vidéos, encore obtus et cari­ca­tu­ral, sou­lève des colères qui prennent aisé­ment un carac­tère viral, comme ce fut le cas suite à des pro­pos pour le moins mal­adroits d’Antoine de Caunes ou pour le moins odieux de Nagui.

Mais en se conten­tant de réac­tions épi­der­miques ou d’en­va­his­se­ment de la Toile et des réseaux sociaux, dès qu’une parole venant remettre en cause l’hé­gé­mo­nie geek s’ex­prime quelque part, les geeks ne donnent-ils pas d’eux-mêmes une image désas­treuse, entre sec­ta­risme for­cené et imma­tu­rité mani­feste ? Les que­relles internes, comme celle du pitoyable Gamergate aux relents miso­gynes into­lé­rables, sont déjà assez pénibles sans qu’il soit besoin d’en rajou­ter en sur­jouant l’in­di­gna­tion à la moindre occasion.

Sectaire à terre

Super-2011

Rainn Wilson et Ellen Page crèvent – entre autres – l’é­cran dans Super, anti-film de super-héros poignant.

Cela est d’au­tant plus regret­table que la culture geek devient aujourd’­hui un élé­ment réfé­ren­tiel au sein d’autres uni­vers, preuve qu’elle imprègne aujourd’­hui nos ima­gi­naires. En jouant et moquant les codes du block­bus­ter jusque dans sa bande-annonce, le vir­tuose Birdman a fait très fort.

Avant lui, en 2010, James Gunn réa­li­sait Super, un anti-film de super-héros aussi hys­té­rique que poi­gnant, véri­table chef‑d’œuvre injus­te­ment boudé par le public.

En réa­lité, plu­tôt que de crier à la tra­hi­son, cha­cun serait ins­piré de lire en détail les pro­pos d’Alan Moore ou de Simon Pegg, de faire le tri entre pro­vo­ca­tion ou petite pointe de mau­vaise foi, et de s’in­ter­ro­ger sur le fond de leur pen­sée, quant bien même il ne la par­tage pas.

L’art vit de ses contra­dic­tions et de ses contra­dic­teurs, et les artistes n’ont pas à se cen­su­rer pour com­plaire à leur audience. Une cer­taine part de la com­mu­nauté geek devra prendre conscience que ceux qui ne leur disent que ce qu’ils ont envie d’en­tendre ne cherchent pas à être leurs amis, mais leurs maîtres.

Lorsque William Friendkin, réa­li­sa­teur de L’Exorciste ou de French Connection, déclare dans une inter­view à Charlie-Hebdo (15÷07÷15) :

« Rien ne tuera le désir des stu­dios de faire des films énormes en 3D, en IMAX, avec des types qui règlent tous les pro­blèmes du monde en volant dans les airs, flan­qués d’un cos­tume en plas­tique, d’une cape et d’un masque. Ce que veut le public, par­tout, c’est s’en­fuir de la réa­lité. Mais cette éva­sion n’a rien à voir avec la fan­tai­sie d’un Fellini. C’est la queue de comète de la révo­lu­tion Star Wars. »

On com­prend aisé­ment que ces mots puissent ne pas plaire à tout le monde, voire déran­ger et heur­ter cer­tains. Cela signi­fie-t-il pour autant qu’il a néces­sai­re­ment tort ?

Florent Mathieu

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