Dans la tête de Luis Ocaña

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Il était « le soleil de la course », dixit Antoine Blondin, mais un soleil noir, une légende striée d’ombre. Hervé Bougel a entrepris dans un court texte de faire revivre la lumière paradoxale de Luis Ocaña. En 71 fragments, ce tombeau poétique fait vibrer les échos d’une épopée qui s’acheva dans le claquement d’une arme à feu.

 
 
Herve Bougel au Col de Mente sur les traces de Luis Ocaña

Herve Bougel au Col de Menté – DR

Tombeau pour Luis Ocaña, sorti ce prin­temps aux édi­tions de la Table ronde, n’est pas passé inaperçu. Et voici Hervé Bougel repéré, à la fois dans la presse spor­tive et lit­té­raire. Joli coup, belle échap­pée, et heu­reuse vic­toire qui en appelle d’autres, j’en suis sûre. Parce qu’il est ron­de­ment mené et réussi ce petit livre, à la fois écla­tant et sobre, tendu à cra­quer. Son écri­ture épouse le corps du cham­pion, sans graisse, ramas­sée dans la jus­tesse, elle avance d’un frag­ment à l’autre sans fai­blir, à la fois ner­veuse et iri­sée d’é­clats.
 
 
Je me sou­viens moi aussi, de Luis Ocaña, j’en ai l’âge. J’ai gardé en mémoire sa chute au col de Menté, l’i­mage d’une dou­leur à terre, sous un orage de fin du monde. Je me sou­viens de sa vic­toire aupa­ra­vant à Orcières-Merlette, où il avait mis au Belge plus de huit minutes dans les dents, et fut célé­bré comme un nou­veau héros. Car le cou­reur espa­gnol fut avant tout celui qui s’at­ta­qua à l’ogre Merckx, jamais cité sous son nom dans le texte.
 
C’est pour par­tie ce défi, cette audace qui fit la légende de l’Espagnol de Mont-de-Marsan, l’autre par­tie plus sombre étant la mal­chance de la chute et de l’a­ban­don. Même s’il finit par gagner le Tour en 1973, ce fut en l’ab­sence du Cannibale. Puis vint l’ef­fa­ce­ment et l’ou­bli, la mala­die plus tard, et la fin qu’il se donne, d’un coup de pis­to­let, pour res­ter jus­qu’au bout arro­gante.
 
 

L’orgueil et la douleur

 
 
Le parcours de Luis Ocaña champion malchanceux vainqueur du Tour de France en 1973

71 frag­ments pour dire le com­bat d’un homme.

Bien évi­dem­ment, Tombeau pour Luis Ocaña n’est pas la bio­gra­phie en bonne et due forme d’un grand cou­reur cycliste. Même si Hervé Bougel s’est rendu quelque temps sur les lieux où le spor­tif a vécu, s’est impré­gné des pay­sages, des cols pyré­néens, même s’il a voulu humer en quelque sorte le ter­reau de cette his­toire…
 
Le récit dévide une vie de hauts et de bas, en balaie les épi­sodes les plus mar­quants, pour en faire jaillir à la fois l’or­gueil et la dou­leur, et plus que tout une forme de rage qui ne laisse pas de répit, et relance le texte comme un tour de roue impé­rieux.
 
Fils d’im­mi­gré espa­gnol, dur à la tâche comme son père, l’homme Ocaña a fait le métier, et j’y vois là un écho à d’autres textes d’Hervé Bougel, textes qui parlent aussi de tra­vail, et de l’en­tê­te­ment à entrer dans un monde qui n’est pas le sien, à deve­nir ce que l’on est mal­gré les embûches, les empê­che­ments.
 
J’avais seize ans, et je n’en­tre­voyais plus l’a­ve­nir qu’au tra­vers de l’obs­tacle, du rébus, du point d’in­ter­ro­ga­tion posé devant moi. Si le vélo a donné un corps à Luis Ocaña, l’é­cri­ture d’Hervé Bougel, tout en échap­pées et accé­lé­ra­tions, lui tend comme une ombre, un pro­lon­ge­ment, l’é­vo­ca­tion d’un esprit qui mène son com­bat jus­qu’au bout. 
 
 
Danielle Maurel
 
 
 
Musée de Grenoble et ses artistes du XIXe siècle
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Commentaires 2
  1. Danielle !
    Je viens de lire ce livre, d’une traite, en 71 étapes et tu me sers toute fraîche ta… (c’est quoi le syno­nyme de « cri­tique » ? « Commentaire » !) ta « com­men­taire » donc !
    J’ai adoré ce par­cours res­ti­tué « dent par dent » – on est en plein cyclisme -, dans l’at­mo­sphère de la vigne, du bitume, de la com­pète”, du dépas­se­ment de soi et d’une vie poé­tique rem­plie de sueur…

    Vive « Le Tombeau d’Ocaña », cama­rade !
    Jean-Luc

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    • Bravo pour ton com­men­taire, on sent que tu as res­piré, sué, trem­blé, juré, cra­ché dans la roue d’Ocana. C’est vrai que le texte du cama­rade Bougel est un petit condensé d’é­mo­tions cyclistes. A bien­tôt !

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