Matthieu, bénévole la nuit au Samu social

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REPORTAGE PHOTO – Urgentistes, grossistes, boulangers, DJ… Ils sont nombreux à travailler alors que les autres dorment. Découvrez leur quotidien et partez en immersion dans cet univers parallèle, à travers une série de portraits-reportages. Dernier de cette série, Matthieu Doncoeur, bénévole pour l’association Vinci-Codex, Samu social à Grenoble.

 

 

 

Matthieu Doncoeur tuteur bénévole au Samu Social de Grenoble Vinci Codex avec les sans-abris - série travail de nuit sur Place Gre'net © Véronique Serre - placegrenet.fr

© Véronique Serre – placegrenet.fr

 
 
20h. Matthieu Doncoeur, ingé­nieur infor­ma­tique le jour, se pré­pare pour une nou­velle nuit de maraude : il va à la ren­contre de per­sonnes sans-abri pour les accom­pa­gner sur le plan médi­cal, psy­cho­lo­gique et social. A 31 ans, cet ancien scout de France ne compte plus les heures pas­sées à lier le contact avec les per­sonnes en situa­tion de détresse. Quand on lui demande son ancien­neté au Samu social, il hésite. Il faut dire que Matthieu a com­mencé les tour­nées en 2005, lorsqu’il était encore étu­diant.
 
A l’é­poque, en dépit de ses nom­breux dépla­ce­ments pour ses études, il a tenu à s’engager avec le Samu social à cha­cun de ses retours sur l’agglomération. Grace à son expé­rience sur le ter­rain, il a acquis le sta­tut de tuteur : res­pon­sable de la tour­née qui veille à son bon fonc­tion­ne­ment, anime et forme ses équi­piers. Son rôle est aussi de conseiller, gui­der et accom­pa­gner les nou­veaux béné­voles. « On a le sen­ti­ment de se sen­tir utile à dimi­nuer le mal­heur des gens ».
 
 
 

C’est aux beaux jours que les exclus souffrent le plus

 
 
21h. Matthieu récu­père le véhi­cule Vinci (Véhicule d’in­ter­ven­tion contre l’indifférence), dans lequel il va effec­tuer la tour­née de ce soir. « Les maraudes com­mencent à 21h30. Par contre, on ne sait jamais à quelle heure on ter­mi­nera. » L’exclusion n’a pas d’heure, Matthieu le sait bien.
 

 

Matthieu Doncoeur tuteur bénévole au Samu Social de Grenoble Vinci Codex avec les sans-abris et une boîte de fromage Vache qui rit - série travail de nuit sur Place Gre'net © Véronique Serre - placegrenet.fr

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En arri­vant au local de ren­contre Codex (Centre ouvert aux défa­vo­ri­sés et aux exclus), deux jeunes équi­piers attendent déjà. Si les plan­nings de béné­voles se rem­plissent plus faci­le­ment l’hi­ver, c’est aux beaux jours que les per­sonnes exclues souffrent le plus, explique Matthieu. L’hébergement d’urgence est, en effet, moins impor­tant et les mesures de pro­tec­tions hiver­nales clô­tu­rées.
 
Le Samu social n’a d’ailleurs pas pu tour­ner de mi-juillet à fin août 2013, faute de béné­voles. « Les étu­diants qui partent pour leurs études deviennent moins “stables” alors qu’auparavant, ils for­maient le noyau dur du tissu asso­cia­tif. Quand aux actifs, sou­vent très pris par leur tra­vail et par le trans­port tra­vail-mai­son, ils n’arrivent plus à se déga­ger du temps pour le béné­vo­lat de nuit. »
 
 
 

Les appels téléphoniques affluent

 
 

 

Matthieu Doncoeur tuteur bénévole au Samu Social de Grenoble Vinci Codex avec les sans-abris - série travail de nuit sur Place Gre'net © Véronique Serre - placegrenet.fr

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21h30. Thermos d’eau chaude, café, cho­co­lat et soupes débordent de la malle, tan­dis que les cou­ver­tures sont char­gées dans le coffre. L’équipe est prête. Tout le monde passe des gilets jaunes Samu social. Les appels télé­pho­niques affluent. Matthieu est en com­mu­ni­ca­tion avec le 115 qui l’in­forme des per­sonnes à ren­con­trer dans la soi­rée. Ce soir, la liste est longue, confie-t-il. Ses deux équi­piers sont moti­vés et confiants, mal­gré leur faible expé­rience de marau­deurs. Stéphane Gemmani, fon­da­teur de l’association Vinci Codex, est venu les encou­ra­ger.
 
21h50. « Le monde de la nuit est pro­pice à des ren­contres par­ti­cu­lières », assure Matthieu. JR est la pre­mière per­sonne en détresse que lui et ses équi­piers vont ren­con­trer. Il ne fait pas par­tie de la liste 115 et pour­tant ils tiennent à le voir. Car être sans domi­cile, c’est être seul. Une don­née que les béné­voles ont bien inté­grée. L’écoute est impor­tante, bien­veillante et sans aucun juge­ment. Cette vie, il l’a choi­sie. Il a cla­qué la porte der­rière lui pour vivre dans la rue.
 
Le télé­phone sonne : un autre appel du 115. Direction la gare.
 

 

Matthieu Doncoeur tuteur bénévole au Samu Social de Grenoble Vinci Codex avec les sans-abris - série travail de nuit sur Place Gre'net © Véronique Serre - placegrenet.fr

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22h30. Transit et ter­mi­nus, la gare est un lieu spé­cial. Chaque jour, des mil­liers de per­sonnes tra­versent cet endroit. Le soir, cer­taines s’y arrêtent. Matthieu le sait. Il a eu du flair avec cette jeune fille et sa valise aux roues cas­sées. Venus pour une autre per­sonne, l’équipe repart avec elle. « Quand on rentre chez nous, l’endormissement peut être dif­fi­cile selon les maraudes, affirme Matthieu. Si on sait qu’une per­sonne va pas­ser une mau­vaise nuit, qu’on n’a pas pu lui trou­ver un endroit pai­sible pour dor­mir, ça va tour­ner dans nos têtes. » Pour Marta, à peine majeure, une solu­tion est trou­vée : une lave­rie auto­ma­tique en plein centre ville.
 
 
 

7 personnes sur 10 qui dorment dehors sont des migrants

 
 
23h00, Saint-Martin‑d’Hères. La voi­ture du Samu social attend deux per­sonnes signa­lées par le 115, à proxi­mité du tram. Mais per­sonne ne vient. Matthieu demande de l’aide à une bande de jeunes gens sta­tion­nés non loin de là. Après dix minutes d’attente, deux res­sor­tis­sants afri­cains légè­re­ment vêtus s’approchent. Dans l’agglomération gre­no­bloise, sept per­sonnes sur dix qui dorment dehors chaque nuit sont des migrants.
 

 

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Le dia­logue s’installe autour de deux cafés fumants, mal­gré la bar­rière de la langue. Ils ont froid. Matthieu s’en est aperçu et les ques­tionne avec pré­cau­tion sur l’endroit où ils comptent dor­mir cette nuit. Deux cou­ver­tures ne seront pas de trop. Mais il faut déjà par­tir car la liste est encore longue. Direction le centre com­mer­cial de Grand Place.
 
23h30. A Grand Place, Matthieu ne trouve aucune trace des deux per­sonnes qui avaient contacté le 115 et ont mar­ché depuis. Patiente et per­sé­vé­rante, l’équipe n’abandonne pas, rap­pelle pour avoir des coor­don­nées plus pré­cises. Elles seront retrou­vées un kilo­mètre plus loin, en plein cou­rant d’air. Un dia­logue avec café – “Daca” en lan­gage Samu social – s’en­gage. Matthieu leur conseille de se rap­pro­cher des immeubles pour s’abriter du vent et du froid. Ils acquiescent et repartent avec leur cou­ver­ture.
 
Matthieu maî­trise son rôle de tuteur. Il se pose les bonnes ques­tions : « Qu’est-ce que je dois faire et qu’est-ce que je ne dois ne pas faire ? ». Chaque mois, les béné­voles par­tagent leurs expé­riences lors d’une réunion. Le béné­vo­lat s’apprend nuit après nuit, sur le ter­rain.
 
 
 

« N’oublie pas ta couverture »

 
 
00h00. Le télé­phone sonne à nou­veau. C’est Marta qui vient de quit­ter la lave­rie, assour­die par l’alarme déclen­chée à cause du détec­teur de mou­ve­ment. Matthieu lance un plan B. Direction Échirolles pour l’un des seuls sas de banque ouverts dans l’agglomération. Marta est sou­riante, mal­gré sa situa­tion. Nous l’accompagnons jusqu’à sa « chambre » de for­tune. Matthieu est sou­lagé pour elle et plai­sante même sur le confort du sas, plus chauffé que son appar­te­ment. « N’oublie pas ta cou­ver­ture » lui dit-il.
 
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00h30. Pont de Catane Vallier. Un jeune Africain appelle. Sur les rails du tram, le véhi­cule va au plus près des exclus. D’une appa­rence impec­cable, le jeune homme qui dit avoir 17 ans pré­cise dans un fran­çais très cor­rect que c’est sa pre­mière nuit dehors. Matthieu l’in­vite gen­ti­ment à se rap­pro­cher des immeubles pour se pro­té­ger du vent froid qui vient de se lever sur Grenoble. Il a essayé d’ouvrir un sas de banque tout proche, en vain. Le véhi­cule repart. Il est attendu par un homme à l’arrêt Saint Bruno qui sera fina­le­ment pris en charge à la gare.
 

 

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1h30. La liste du 115 est ter­mi­née mais il reste encore à voir Damien. Bien que vivant dans un appar­te­ment, celui-ci est en détresse. Une détresse sociale, explique l’équipe. La soli­tude et l’exclusion sociale font, en effet, aussi par­tie des mis­sions du Samu social. Tous les soirs, les béné­voles donnent ainsi ren­dez-vous à Damien pour l’é­cou­ter et échan­ger avec lui.
 
 
 
 

Donner un sens à la vie

 
 
Au bout de trois-quarts d’heure, la fin de la maraude approche : le véhi­cule rentre, les den­rées res­tantes sont rapa­triées et le plein de cou­ver­tures refait. Le tuteur appelle le 115 pour annon­cer l’arrêt de la tour­née mais une urgence tombe : quatre per­sonnes, dont une femme, sont signa­lées en errance à la péri­phé­rie de Grenoble.
 
2h00. Le véhi­cule tourne autour du sec­teur, au ralenti, war­ning allu­més pour être faci­le­ment repéré. L’échange télé­pho­nique avec ces per­sonnes est dif­fi­cile. Ils ne parlent pas fran­çais. Matthieu qui n’arrive pas à les repé­rer s’inquiète. Après plus d’une demi-heure, le camion s’arrête non loin d’un recoin où un feu est allumé. C’est eux.
 

 

Matthieu Doncoeur tuteur bénévole au Samu Social de Grenoble Vinci Codex avec les sans-abris - série travail de nuit sur Place Gre'net © Véronique Serre - placegrenet.fr

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Ils sont Serbes. La femme est fébrile. Des docu­ments attestent qu’elle vient de subir deux opé­ra­tions récentes. Matthieu, de plus en plus inquiet, appelle les pom­piers. Il ne peut pas lais­ser ces per­sonnes dans cette situa­tion. Leur prise en charge se solde par une éva­cua­tion de la femme aux urgences du CHU de Grenoble. Il est main­te­nant quatre heures du matin. « Les len­de­mains de maraudes sont des jour­nées où l’on boit un peu plus de café dans la jour­née » blague Matthieu. Pas éton­nant alors qu’il s’ap­prête à reprendre son tra­vail d’informaticien dans à peine quatre heures.
 
Interrogé sur ses moti­va­tions en tant que béné­vole, il répond : « le pou­voir de don­ner un sens à la vie, d’apporter du récon­fort, de col­la­bo­rer les uns avec les autres, afin d’améliorer la situa­tion de per­sonnes exclues. Je ne suis pas dif­fé­rent des autres. On donne tous de soi, que ce soit à notre famille, à nos amis… »
 
Véronique Serre
 
 
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Des besoins toute l’an­née
 
Face aux besoins croissants des sans-abris l'association Vinci-Codex samu social à Grenoble cherche à recruter des bénévoles et à récupérer des couvertures

www.vincicodex.com

 Face à l’augmentation des per­sonnes en grande exclu­sion, les besoins aug­mentent et l’association a de plus en plus de dif­fi­cul­tés à y répondre, en par­ti­cu­lier en cette fin de trêve hiver­nale qui entraîne une aug­men­ta­tion du nombre de per­sonnes à la rue.
 
Vous pou­vez appor­ter votre aide en deve­nant inter­ve­nant en équipe mobile de nuit ou via des dons finan­ciers ou en nature (cou­ver­tures ou vête­ments chauds).
 
Le Codex est ouvert à tous les lun­dis, mer­cre­dis et jeu­dis de 17h30 à 19h, au 27 rue Nicolas Chorier (côté rue de la Mégisserie).
 
Pour en savoir plus, contac­tez l’association via le for­mu­laire de contact ou par télé­phone au 0603 931 988.
 
 
 
Grenoble Finaliste pour le concours de Capitale Verte
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Commentaires 2
  1. Ping : Matthieu, maraudeur : “Être soi-même en face des sans-abri” – Entourage

  2. Merci Véronique pour ce repor­tage tout à fait réa­liste et cor­res­pon­dant par­fai­te­ment à ce qu’est la maraude du Vinci. C’est un peu dif­fi­cile à dire car aller à la ren­contre de cette misère abso­lue n’a rien d’es­thé­tique, mais je dois tout de même dire que les pho­tos sont très belles. Elles montrent bien cette nuit calme en appa­rence, mais où se tapit dans l’ombre hommes, femmes, et depuis la vague migra­toire de ces der­nières années, des enfants que notre société tel­le­ment orga­ni­sée et, dit-on, plu­tôt riche, ose lais­ser dor­mir dehors désor­mais. Les béné­voles savent les trou­ver (ils se cachent, par peur, désar­roi, voire par honte)
    et leur appor­ter cette pré­sence humaine qui récon­forte mais ne résoud hélas pas le pro­blème cru­cial : offrir un héber­ge­ment à ces per­sonnes…

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