Grenoble : opération séduction de l’Eglise

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Du 23 au 28 juillet, plus de six mil­lions de jeunes Catholiques sont atten­dus aux Journées Mondiales de la Jeunesse à Rio de Janeiro. Au-delà de cet évé­ne­ment majeur, la nou­velle géné­ra­tion catho­lique se mobi­lise au quo­ti­dien pour trans­mettre la parole de Dieu. L’Eglise compte sur ces nou­veaux mes­sa­gers pour ravi­ver une évan­gé­li­sa­tion vacillante. Elle a mis en place une véri­table stra­té­gie mar­ke­ting afin de redo­rer l’image de l’institution catho­lique auprès des jeunes. Enquête à Grenoble.
 
 
Fidèles lors de la messe des jeunes. © Géraldine Russell

Fidèles lors de la messe des jeunes.
© Géraldine Russell

« Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit… » Chaque dimanche soir, le père Loïc Lagadec offi­cie à l’église Saint-Joseph, à deux pas de la place de Verdun, pour per­mettre aux étu­diants et aux jeunes sala­riés de par­ta­ger un moment de prière lors de la « messe des jeunes ». Certains arborent un pull flo­qué au nom de leur école. Quelques-uns pia­notent même sur leur por­table entre deux chants litur­giques. L’ambiance est déten­due et les ser­mons du prêtre, qui puise ses illus­tra­tions dans le quo­ti­dien des fidèles, font mouche.
 
Depuis ses débuts en 2009, la messe des jeunes a fait des émules. « Ils étaient 80 à venir, il y a quatre ans. Aujourd’hui, ils sont 500 ou 600 chaque semaine », se réjouit le père Jean-Christophe Bertrand, co-res­pon­sable de la pas­to­rale des jeunes Grenoblois. Un constat éton­nant, tant de nom­breuses études témoignent d’un recul des pra­tiques reli­gieuses chez les nou­velles géné­ra­tions ces der­nières années.
 
L’enquête IFOP « Les Français et le catho­li­cisme, 50 ans après Vatican II », menée pour le jour­nal La Croix en octobre 2012, montre ainsi que seuls 5 % des Français bap­ti­sés se rendent à la messe tous les dimanches. Et la pro­por­tion tombe à 1 % chez les moins de 35 ans. Pour autant, le père Bertrand ne se résigne pas : « La Nouvelle évan­gé­li­sa­tion a per­mis à l’Eglise de prendre conscience qu’elle devait sor­tir de sa grotte et aller à la ren­contre des gens pour annon­cer Dieu. »
 
 
Evangélisation de masse
 
 
Musique et spiritualité, ingrédients-clés de la soirée de lancement de la saison 2013 des parcours Alpha. © Géraldine Russell

Musique et spi­ri­tua­lité, ingré­dients-clés de la soi­rée de lan­ce­ment de la sai­son 2013 des par­cours Alpha.
© Géraldine Russell

Développée par Jean-Paul II dans les années 1970, la Nouvelle évan­gé­li­sa­tion devait per­mettre de don­ner un nou­veau souffle à la chré­tienté (voir enca­drés en fin d’ar­ticle). Les ini­tia­tives liées à sa mise en œuvre ont été lais­sées à l’appréciation de chaque évêque. A Grenoble, Mgr Guy de Kerimel asso­cie plei­ne­ment les jeunes Catholiques à cette mis­sion. Dès sep­tembre 2008, il a engagé une réflexion avec ceux de son dio­cèse pour les inter­ro­ger sur leurs attentes et la meilleure façon d’incarner leur foi.
 
Après neuf mois de dis­cus­sions, les « Assises des jeunes » ont ainsi débou­ché sur plu­sieurs pro­po­si­tions : une messe spé­ci­fique, la créa­tion d’un groupe chré­tien de musique, ainsi que l’ouverture d’un café asso­cia­tif. Des pro­po­si­tions qui ont toutes abouti. Le groupe de rock chré­tien EssentCiel, consti­tué en sep­tembre 2009, a déjà sorti deux albums depuis. Quant à la pas­to­rale des jeunes, rebap­ti­sée Isèreanybody, elle a ouvert l’Isèreanybody Café en octobre 2011.
 
Le dio­cèse gre­no­blois a, en réa­lité, anti­cipé de quelques années la poli­tique menée par le Vatican. En octobre 2012, Rome a ainsi accueilli le Synode des évêques sur le thème « La Nouvelle évan­gé­li­sa­tion pour la trans­mis­sion de la foi chré­tienne ». Durant trois semaines, de nom­breux acteurs ont alors échangé autour de la néces­sité pour l’Eglise catho­lique de relan­cer une évan­gé­li­sa­tion de masse.
 
Lieux de culte ou de vie, de nouveaux espaces sont conçus pour que les jeunes Catholiques puissent partager leur foi, comme le local d’Isèreanybody, rue Beyle-Stendhal. © Géraldine Russell

Lieux de culte ou de vie, de nou­veaux espaces sont conçus pour que les jeunes Catholiques puissent par­ta­ger leur foi, comme le local d’Isèreanybody, rue Beyle-Stendhal.
© Géraldine Russell

Dynamiques et entre­pre­nants, les jeunes croyants consti­tuent des acteurs essen­tiels de cette stra­té­gie. Le mes­sage final du Synode rap­pelle, à ce titre, qu’une « atten­tion par­ti­cu­lière est por­tée sur les jeunes dans une pers­pec­tive d’écoute et de dia­logue pour rache­ter, et non pas mor­ti­fier, leur enthou­siasme ». Dans cer­taines limites tou­te­fois, le mes­sage pré­ci­sant que l’Eglise se refuse à « dif­fu­ser l’Evangile comme un pro­duit de mar­ché ».
 
 
S’adapter pour mieux régner
 
 
Cette pos­ture de prin­cipe cache en fait d’autres réa­li­tés, comme l’explique Fabien Gavant, res­pon­sable régio­nal d’Alpha Connect, ins­ti­tu­tion qui regroupe tous les par­cours Alpha, groupes de parole autour de la foi impor­tés d’Angleterre. « La Nouvelle évan­gé­li­sa­tion consiste à s’adapter aux stan­dards du monde actuel », juge le jeune homme qui plaide pour une remise au goût du jour de l’évangélisation. Un crédo déve­loppé au sein des par­cours Alpha. Dans son appar­te­ment, une Bible est ran­gée entre deux romans et une vierge trône à côté de l’ordinateur der­nier cri. 
 
Croyants ou non, les jeunes se pressent dans les parcours Alpha, importés d’Angleterre, pour évoquer leur spiritualité. © Géraldine Russell

Croyants ou non, les jeunes se pressent dans les par­cours Alpha, impor­tés d’Angleterre, pour évo­quer leur spi­ri­tua­lité.
© Géraldine Russell

Plus de 580 de ces groupes de parole ont été mis en place en France. Ils pro­posent des dis­cus­sions autour de thèmes chers à la chré­tienté, mais aussi des dîners gra­tuits et des ani­ma­tions ponc­tuelles. Le 29 jan­vier der­nier, une soi­rée était orga­ni­sée pour le lan­ce­ment de la pre­mière sai­son 2013 d’Alpha Campus à Grenoble. Au pro­gramme : tar­ti­flette, chaises musi­cales et karaoké. Rien de très reli­gieux, ni de très ori­gi­nal : les par­cours Alpha recrutent sur la base de slo­gans neutres, atti­sant la curio­sité sans la conno­ter reli­gieu­se­ment. « Venez comme vous êtes » ou « Quel est le sens de la vie ? » ont fait leurs preuves.
 
Pour François Peyroche d’Arnaud, res­pon­sable du groupe Talitakoum, cette neu­tra­lité contri­bue sur­tout à « bri­ser les pré­ju­gés d’une société anti-catho ». Chargé de coor­don­ner les évan­gé­li­sa­tions de rue dans l’agglomération gre­no­bloise, cet étu­diant en génie civil pense en effet que les jeunes sont « blo­qués par la reli­gion », alors même qu’ils ont « soif de Dieu ».
 
Dans leur pays d’origine, les par­cours Alpha font l’objet d’une véri­table « publi­cité », explique Fabien. « Ils sont ven­dus au même titre que n’importe quel autre pro­duit. » La ten­dance n’est pas encore arri­vée en France, mais le jeune homme recon­naît que cette nou­velle struc­ture a changé les modes d’évangélisation tra­di­tion­nels. « Alpha est un outil hyper adap­table : pour les jeunes, pour les couples, pour les lycéens… mais il requiert aussi des com­pé­tences nou­velles, notam­ment en terme de mana­ge­ment. » Des com­pé­tences peu valo­ri­sées par l’Eglise, qui sous-exploite ces nou­veaux outils d’évangélisation. « Aujourd’hui, il pour­rait y avoir mille par­ti­ci­pants sur Grenoble. On en compte une ving­taine par réunion », déplore Fabien.
 
 
Du can­tique au Catho Style
 
 
Les jeunes Catholiques ont plus d’un tour dans leur cha­pe­let. D’anciennes tra­di­tions peuvent ainsi ren­con­trer un nou­vel essor grâce à un petit lif­ting. Fabien le sait : la clé, c’est la com­mu­ni­ca­tion. « Avant, on don­nait aux gens un papier sur lequel étaient notées toutes les infos. Un peu de cou­leur, une image sympa et ça devient un flyer accro­cheur. C’est le même geste, mais réa­lisé de façon plus actuelle. » Les nou­veaux groupes catho­liques se sont pro­gres­si­ve­ment adap­tés à ce mar­ke­ting com­mu­ni­ca­tion­nel. En jeu : leur image un peu pous­sié­reuse.
 
« Catho Style », parodie du « Gangnam Style » réalisée par la communauté du Chemin Neuf, enregistre près de 745 000 vues. DR

« Catho Style », paro­die du « Gangnam Style » réa­li­sée par la com­mu­nauté du Chemin Neuf, enre­gistre près de 745 000 vues.
DR

« L’Eglise, ce n’est pas que des gre­nouilles de béni­tier ! », s’agace Jean-Jonathan Meneu, membre du groupe de rock chré­tien Essentciel. Exit les can­tiques. Le top 50 fait par­tie inté­grante de la nou­velle image du jeune Catho, bran­ché et… plein d’auto-dérision. C’est ainsi que la com­mu­nauté du Chemin Neuf a repris le tube mon­dial de 2012 Gangnam Style pour en faire un Catho Style qui se moque des cli­chés : « Depuis mon sixième mois, je suis un vrai catho / Le prêtre m’a plongé dans 32 cen­ti­mètres d’eau / Cathé, com­mu­nion, pro­fes­sion d’foi, confir­ma­tion / Sur ma liste il n’manque plus que la résur­rec­tion ».
 
Même ton du côté des paro­dies de la série Bref réa­li­sées par les jeunes Catholiques d’Isèreanybody : « Je suis tom­bée dans une drôle de coloc », « J’ai changé mon regard sur les cathos » et « J’ai fait une drôle de ren­contre ». Et face à ceux qui raillent cette nou­velle façon de com­mu­ni­quer, Jean-Jonathan affiche un déta­che­ment décom­plexé. « Le but n’est pas d’être bien vu », explique-t-il, « mais sim­ple­ment d’être acces­sible et hyper accueillant ».
 
Carrefour de la jeune géné­ra­tion, l’Internet s’impose comme un pas­sage obligé de l’évangélisation. La toile est ainsi le nou­vel espace d’expression et de com­mu­ni­ca­tion de la com­mu­nauté catho­lique. Fabien Gavant recon­naît qu’il faut « sur­fer sur ce qui existe pour arri­ver à entrer dans la culture par une autre porte ». Le site inter­net d’Isèreanybody se veut d’ailleurs réso­lu­ment coloré et attrac­tif. Régulièrement mis à jour, il per­met de « ras­sem­bler les ini­tia­tives » dans un même espace.
 
Les réseaux sociaux font, eux aussi, l’objet d’une atten­tion par­ti­cu­lière. Isèreanybody et les par­cours Alpha ont ainsi leur page Facebook. Et sur Twitter, chaque nou­veau fol­lo­wer d’Isèreanybody est accueilli d’un cha­leu­reux « Twelcome ». Le « catho style » 2.0 est au point.
 
 
« Obligation de résul­tat »
 
 
© Géraldine Russell

© Géraldine Russell

Du côté des résul­tats, les inter­pré­ta­tions sont nuan­cées. « Notre but n’est pas de rem­plir les sémi­naires ou d’avoir 150 conver­sions », affirme Jean-Jonathan, « mais sim­ple­ment de sus­ci­ter des ques­tions ». Le jeune homme balaye d’un revers de manche toute ten­ta­tion comp­table : « De toute façon, ce n’est pas dans les pou­voirs de l’Eglise de conver­tir, puisque la foi est quelque chose que cha­cun doit s’approprier. »
 
Le père Jean-Christophe Bertrand concède tou­te­fois que « la demande de bap­têmes et de sacre­ments » reste un objec­tif essen­tiel de la Nouvelle évan­gé­li­sa­tion. « Mais elle peut être très dis­tante dans le temps par rap­port à la décou­verte de la foi », nuance-t-il. François Peyroche d’Arnaud confirme. Un homme qu’il avait ren­con­tré dans la rue au cours d’une mis­sion d’évangélisation ne s’est fina­le­ment converti que « plu­sieurs années plus tard ».
 
Seul Fabien Gavant estime que, grâce à la Nouvelle évan­gé­li­sa­tion, les Catholiques « peuvent se per­mettre de comp­ter ». « Il ne faut pas avoir peur de se deman­der si ce que l’on fait porte ses fruits. » Il se jus­ti­fie en citant la para­bole du figuier sté­rile, pré­sente dans l’Evangile selon Saint Luc : « Le Seigneur demande qu’on arrache le figuier qui ne pro­duit pas de figue. Il y a une obli­ga­tion de résul­tat même dans les Evangiles ! » Le figuier est fer­tile à Grenoble : à Pâques, une qua­ran­taine de jeunes adultes ont répondu à « l’appel déci­sif » de l’évêque pour se faire bap­ti­ser.
 
Géraldine Russell
 
 
La Nouvelle Evangélisation
 
S’inscrivant dans un contexte de sécu­la­ri­sa­tion avan­cée dans les pays de tra­di­tion catho­lique, la Nouvelle Evangélisation a été ini­tiée par le pape Paul VI à l’issue du concile Vatican II en 1965.
Elle a été mise en œuvre par Jean-Paul II dès son acces­sion au pon­ti­fi­cat pour ravi­ver la foi chré­tienne. En 1979, il a ainsi déclaré à Nowa Huta, en Pologne : « une nou­velle évan­gé­li­sa­tion est com­men­cée, comme s’il s’agissait d’une deuxième annonce, bien qu’en réa­lité, ce soit tou­jours la même ».

 

 
Que signi­fie « évan­gé­li­ser » ?
 
« Evangéliser, c’est témoi­gner d’un Dieu vivant, d’un tré­sor que chaque chré­tien porte en lui », explique François Peyroche d’Arnaud, res­pon­sable du groupe d’évangélisation Talitakoum. L’évangélisation consiste en l’annonce de Dieu et ne doit pas être confon­due avec la conver­sion ou le bap­tême, qui résultent de celle-ci.
Le terme d’évangélisation est pré­sent dans le Nouveau Testament. « L’évangélisation est d’abord l’acte des Apôtres, mais tout chré­tien est invité à évan­gé­li­ser », ren­ché­rit le père Jean-Christophe Bertrand, curé à Grenoble.
 
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Commentaires 1
  1. c’est trop tard pour essayer de me conver­tir, je suis défi­ni­ti­ve­ment athée.
    Votre pro­chain article pourra por­ter sur le Ramadan ou Yom Kippour, je conti­nue­rai à dire que la Religion est l’o­pium du peuple. Place Gre’net deale ?

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