La tour Perret : “une vieille dame” en péril

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L’architecture, c’est ce qui fait les belles ruines” pré­di­sait l’architecte Auguste Perret. Sa tour pour regar­der les mon­tagnes, comme il l’appelait, trône tou­jours au centre du parc Paul Mistral, bien déla­brée. Symbole de la ville de Grenoble, ce monu­ment est fermé au public en rai­son de sa dégra­da­tion. Près de 88 ans de règne sur la ville ont érodé son béton armé, maté­riau pour lequel cette œuvre est un mani­feste.
 
 
“Tous les grands évè­ne­ments deviennent des occa­sions de construire. Aujourd’hui, aux Jeux Olympiques, on ne fait plus de sport mais de l’architecture. La tour devient alors le sym­bole. Regardez la tour Eiffel, le pro­jet de tour Tatlin, d’ailleurs repris à Londres en 2012. Il y a sans doute un peu de l’inconscient mas­cu­lin… Depuis Babel, on fait des tours” explique Cédric Avenier, archi­tecte, cher­cheur au labo­ra­toire des cultures construc­tives et auteur de L’ordre du béton, la tour Perret de Grenoble paru en mai 2013.
 
L’exposition inter­na­tio­nale de la houille blanche et du tou­risme, qui s’est dérou­lée à Grenoble en 1925, n’a pas dérogé à cette règle et s’est parée d’une tour haute de 90 mètres, en béton armé. La nou­veauté était là, dans ce choix d’un maté­riau qui n’a­vait alors pas gagné ses lettres de noblesse. « Dans les années 1920, la France était en pleine recons­truc­tion et on com­men­çait à uti­li­ser réel­le­ment le béton dont on avait alors une très mau­vaise culture. On fai­sait sur­tout de la pierre mou­lée. Le béton était réservé à un usage indus­triel » explique Cédric Avenier.

 

Auguste Perret (1874-1954)

Auguste Perret (1874−1954)

A l’é­poque, peu nom­breux sont les archi­tectes qui tra­duisent ce maté­riau nou­veau par une esthé­tique nou­velle. Comme Tony Garnier, Auguste Perret fait par­tie de ceux-ci. Difficile alors de construire le phare de Grenoble en béton sans cho­quer. Difficile sur­tout de gagner les concours.
 
Très inté­gré dans les milieux intel­lec­tuels avant gar­distes de l’é­poque, Auguste Perret compte sur sa maî­tresse, Marie Dormoy, pour le faire connaître à Grenoble. Elle lui pré­sente Pierre André Farcy, conser­va­teur du musée de la ville, alors renommé en Europe. Grâce à ce réseau, Auguste Perret obtient enfin la carte blanche dont il rêvait. Après le Casino de Saint-Malo, mais sur­tout le théâtre des Champs-Elysées à Paris (1913), ou encore l’é­glise Notre-Dame du Raincy, Auguste Perret peut enfin construire son mani­feste.
 
 
La tour Perret en construction - dans Kenneth Frampton

La tour Perret en construc­tion – dans Kenneth Frampton

L’érection (dont on rap­pelle que le mot “ne se dit qu’en par­lant des monu­ments”, selon Flaubert) de la tour se fait « de manière très ration­nelle. Il pense des formes qui puissent être cof­frées. Là où Le Corbusier pro­po­sait un « état d’es­prit de la série », Perret stan­dar­dise les pièces plu­tôt que les bâti­ments. Un peu comme les Legos, toutes les pièces sont les mêmes mais pas une mai­son ne se res­semble » explique Cédric Avenier. Une tour de béton, de vide et quelques bouts de métal. Visiblement enthou­siasmé par l’in­gé­nio­sité de l’ar­chi­tecte-construc­teur (rap­pe­lons que Perret était aussi asso­cié avec ses frères dans une entre­prise de maçon­ne­rie), Cédric Avenier détaille la construc­tion d’un monu­ment, dont il pense qu’il « sur­vi­vra a beau­coup de pro­jets actuels. Le béton, c’est durable et local ! »
 
 
Perret frères architectes, Tour d'orientation de Grenoble, 1924 © IFA

Perret frères archi­tectes, Tour d’o­rien­ta­tion de Grenoble, 1924 © IFA

Perret construit donc la moder­nité urbaine, en tout cas son sym­bole : la tour. Lui qui consta­tait que « la ligne hori­zon­tale est triste, c’est la ligne du som­meil et de la mort. La ver­ti­cale est la sta­tion debout. C’est la ligne de la vie ». La tour per­met d’é­chap­per à la ville, de vivre au milieu des nuages, d’ad­mi­rer aussi les mon­tagnes gre­no­bloises. “Appeler cet ouvrage un gratte-ciel, c’est bien exa­géré. C’est un bef­froi que nous avons voulu construire” explique l’ar­chi­tecte, enra­ci­nant sa moder­nité dans la tra­di­tion. 
 
Mais la tour n’est pas entre­te­nue et se dégrade. Déjà en 1980, Kenneth Frampton, célèbre cri­tique d’ar­chi­tec­ture, écrit dans  L’architecture moderne, une his­toire cri­tique : « d’autres édi­fices, comme la tour d’orientation de Grenoble (1924−1925) (…), dont les bétons se sont désa­gré­gés, sont dans un état de déla­bre­ment cri­tique”. Depuis, trois maires se sont suc­cédé. 
 
 
Aujourd’hui, l’op­po­si­tion prend la tour comme sym­bole de l’a­ban­don par la ville de son patri­moine. Pour Matthieu Chamussy, conseiller muni­ci­pal UMP, « cette muni­ci­pa­lité n’est pas inté­res­sée par le patri­moine archi­tec­tu­ral de Grenoble. Cela fait dix-huit ans qu’elle est au pou­voir et rien n’est fait ! Il y a une dis­tor­sion énorme entre l’u­sage de la tour comme argu­ment pro­mo­tion­nel de la ville et son état d’a­ban­don. En 2008, il y a même eu une oppor­tu­nité man­quée : un cimen­tier a pro­posé une opé­ra­tion de mécé­nat… La tour ne sert plus qu’à lan­cer le feu d’ar­ti­fice du 14 juillet. C’est une véri­table friche cultu­relle, alors qu’au-delà du patri­moine, ce pour­rait être un bras de levier éco­no­mique et tou­ris­tique. » La muni­ci­pa­lité n’a, quant à elle, pas donné suite à nos appels. 
 
L'ordre du béton, la tour Perret de Grenoble. Cédric Avenier

L’ordre du béton, la tour Perret de Grenoble. Cédric Avenier

« Le pro­blème, c’est que la mai­rie ne sait pas quoi en faire », explique Cédric Avenier. « Quelle des­ti­na­tion pour ce lieu ? C’est une tour pour regar­der les mon­tagnes. Il ne faut pas y col­ler une baraque à frite… Sur le site de la Bastille, on n’a pas fait grand chose et c’est le lieu le plus fré­quenté. La tour, c’est une vieille dame res­pec­table et ça marche très bien. Il ne faut pas en faire une cocotte faus­se­ment maquillée. Pas besoin d’un pro­jet pha­rao­nique ». Grenoble a, semble-t-il, oublié de trou­ver une fonc­tion, une des­ti­na­tion à ce lieu sym­bole. Pourquoi ne pas ima­gi­ner que les citoyens s’emparent de cette ques­tion et sou­mettent leurs idées pour le futur de la tour Perret ?
 
 
Lucas Piessat
 
 
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